Lire également notre dossier consacré à la crise du coronavirus
...

Le temps joue contre eux, et tout semble indiquer, malheureusement, qu'ils n'y arriveront pas. Ford et General Motors, deux des plus grands constructeurs automobiles américains, se sont lancés dans une course effrénée pour fabriquer, à la demande expresse de la Maison-Blanche, par ailleurs très critique sur les avancées enregistrées, des respirateurs dont le pays a le plus grand besoin en ces temps de crise sanitaire. Mais cet effort industriel d'exception risque de produire ses effets trop tard. Malgré les centaines de travailleurs et d'ingénieurs redéployés sur ces nouvelles lignes de production et un engagement de tous les instants, la presse américaine relevait, le week-end des 4 et 5 avril, que les appareils ne pourraient être prêts que courant du mois de mai, alors que le pic de la propagation du virus devrait intervenir à la mi-avril, période à laquelle les hôpitaux du pays auront besoin de quelque 30 000 respirateurs supplémentaires.Lire également "Présidentielle américaine: Sanders abandonne, Biden affrontera Trump"Depuis le début de la crise liée à la propagation du Covid-19, la disponibilité en respirateurs a constitué " le" sujet de contentieux entre les instances fédérales et les gouverneurs des différents Etats les plus impactés, chacun se renvoyant la balle et déplorant le manque de prévoyance et l'incurie de la partie adverse. D'une manière générale, et à l'exception de quelques rares moments d'entente entre les deux niveaux de pouvoir, l'impression donnée est celle d'une guerre de propagande permanente, le président Trump accusant encore le week-end des 4 et 5 avril certains gouverneurs de demander davantage de respirateurs qu'ils n'en ont besoin. Ces passes d'armes ont été l'occasion pour certains mandataires, dont Andrew Cuomo et Gavin Newsom, gouverneurs démocrates respectivement des Etats de New York et de Californie, d'accéder à une notoriété nationale, alors que leurs prérogatives et leur rayonnement médiatique sont d'habitude limités. Comme l'explique Jean-Eric Branaa, maître de conférences en société et politique américaines à l'université Paris II et auteur du livre Rien ne sera plus comme avant. 1- L'Amérique au temps du coronavirus (1), " la paternité de la montée en puissance des gouverneurs des Etats fédérés revient à Donald Trump, lui qui dans un premier temps, fidèle à sa politique conservatrice de limitation des interventions fédérales, a minimisé la gravité de la pandémie et laissé le soin aux premiers de prendre les mesures adéquates, contrairement à l'usage qui veut que ce soit la capitale Washington qui prenne en charge les catastrophes naturelles et sanitaires. Les gouverneurs des Etats touchés ont donc dû composer avec les moyens du bord." C'est le cas de Jay Inslee, gouverneur de l'Etat de Washington, premier territoire présentant un net pic d'épidémie. Rentré en confrontation directe avec le président très tôt dans l'évolution de la crise sanitaire, Jay Inslee, un temps candidat aux primaires démocrates, s'est alarmé, début mars, de l'inactivité de Donald Trump en matière de directives sanitaires. Ce dernier lui rétorqua de prendre lui-même les choses en main. Cette situation de démission présidentielle perdura pendant les deux premières semaines de la pandémie, alors qu'il devenait clair, en Californie d'abord, dans la ville de New York ensuite, que le virus gagnait du terrain de manière exponentielle et que des mesures sanitaires d'urgence s'imposaient. Les Etats de New York et de Californie sont, après celui de Washington, les premiers à avoir pris des mesures drastiques pour freiner la propagation du virus, des dispositions sanitaires à New York mi-mars et à la même période, le confinement d'une métropole d'envergure en Californie. Le 16 mars, les autorités de San Francisco, en concertation avec le gouverneur Newsom, fermaient totalement l'ensemble de la ville et ses alentours, un territoire abritant sept millions d'habitants. Le même jour, les maisons de retraite de l'ensemble de l'Etat se voyaient placées sous confinement. Le gouverneur de l'Etat de New York, Andrew Cuomo, s'est particulièrement révélé au cours de la crise. Pratiquement inconnu du grand public avant la pandémie, ce petit-fils d'immigrés italiens, dont le père Mario fut lui-même gouverneur du même Etat de 1983 à 1994, en est à son troisième mandat consécutif, après une carrière essentiellement passée dans la sphère publique. Ses points presse quotidiens, largement relayés par les médias nationaux, ont pu révéler chez cet homme de 62 ans des qualités apparentes de droiture, d'empathie et de compassion qui en ont rapidement fait un favori des médias, à tel point que le quotidien prodémocrate Washington Post, dans un élan d'enthousiasme incontrôlé, estimait fin mars qu'il " pourrait être le leader dont le Parti démocrate et la nation tout entière (avaient) désespérément besoin ". Ostensiblement soucieux des intérêts des personnes les plus vulnérables, il a donné au plan de défense sanitaire de l'Etat le nom de sa maman, Matilda, estimant que " personne, et surtout pas les individus âgés, n'(étaient) à négliger ", une prise de position en opposition évidente avec une frange du Parti républicain qui considérait jusqu'à récemment que la reprise de l'économie était la première des priorités. Malgré sa popularité naissante, le gouverneur Cuomo se montre pourtant très clair sur ses intentions politiques : il n'entend briguer aucun autre mandat. Invité sur les ondes de CNN à répondre aux questions de son frère Chris, journaliste vedette de la chaîne qui devait quelques jours plus tard contracter lui-même le virus, il a répété ne vouloir accéder à aucune autre responsabilité que les siennes. Et surtout pas à celles de président. Scène d'ailleurs assez surréaliste au vu de l'avancement des primaires démocrates, il s'est ainsi senti obligé de préciser tout le bien qu'il pensait de Joe Biden, d'aucuns ayant espéré, dans leurs rêves les plus fous, que Andrew Cuomo puisse entrer sur le tard dans la course à la présidence. Alors que la crise a vu les gouverneurs démocrates des Etats côtiers ou centraux largement peuplés (Michigan, Illinois, entre autres) croiser le fer régulièrement avec Donald Trump au sujet d'une aide fédérale souvent insuffisante, des mécanismes d'aide entre entités fédérées ont vu le jour, les Etats les moins touchés prêtant main-forte à leurs homologues les plus affectés. Ce fut le cas le week-end des 4 et 5 avril lorsque l'Oregon, démocrate lui aussi, envoya 140 respirateurs à destination de l'Etat de New York. De leur côté, les Etats républicains, souvent ruraux, se sont généralement montrés silencieux, et avares en mesures sanitaires, préférant suivre les directives fédérales, d'ailleurs quasiment inexistantes jusqu'à la mi-mars. Ainsi, ce n'est que le 1er avril que le gouverneur républicain de Floride, Ron DeSantis, s'est décidé à édicter des mesures de protection fortes face à l'épidémie, après que les médias nationaux se soient alarmés que les plages locales, business oblige, restaient ouvertes aux milliers d'étudiants partis fêter le Spring Break, constituant en ces temps de pandémie de véritables nids à transmission. D'une manière générale, explique Jean-Eric Branaa, " cette crise, qui a permis la montée en puissance de certains gouverneurs, est venue rappeler deux choses fondamentales sur la nature des Etats-Unis. Premièrement, il y a chez de nombreux Américains une vraie méfiance envers l'autorité fédérale, qui s'est exprimée par un refus de certains gouverneurs républicains de mettre en place des mesures sanitaires coercitives, comme en Arkansas où le gouverneur a déclaré que son rôle consistait uniquement à " partager des données et des faits ", et que la " res- ponsabilité de protéger leurs familles revenait aux administrés eux-mêmes ". Ensuite, la pandémie est revenue rappeler la tension entre les niveaux de pouvoir américains, et les questions laissées sans réelle réponse quant au degré d'autonomie des entités fédérées - ou, à l'inverse, des prérogatives fédérales, en cas de crise d'une telle nature. Ces deux aspects, méfiance envers l'autorité et tension entre les niveaux de pouvoir, sont symptomatiques d'une tension cultivée depuis les prémices de la construction étatique américaine, à la fin du xviiie siècle, entre les partisans d'un Etat fort, fidèles aux idées de Thomas Jefferson, et les pourfendeurs d'une trop grande importance accordée au pouvoir fédéral central, menés par John Adams. Ces différences de vision, qui menèrent à l'époque les deux camps au conflit ouvert, devaient déchirer le pays dans la durée. Cette tension est encore aujourd'hui irrésolue et plus saillante que jamais. La gestion politique de la crise du coronavirus en offre une nouvelle démonstration. Si Donald Trump a longtemps rechigné à faire intervenir l'Etat fédéral, il a fini par plier devant l'ampleur de la catastrophe, jouant sans doute sa place dans l'histoire.Par Maxence Dozin.(1) Rien ne sera plus comme avant. 1 - L'Amérique au temps du coronavirus, par Jean-Eric Branaa, VA éditions, 202 p.