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Bien sûr, la neutralisation du chef de l'Etat islamique est un succès précieux dans la lutte contre le terrorisme. Le théologien irakien avait, dans son pseudo-califat, élevé le gouvernement par la violence à un degré rarement atteint, terrorisant la population par le martyre des musulmans sunnites, des chrétiens et des yézidis, par l'exécution publique des " déviants " de la charia, par la réduction en esclavage de jeunes filles, par la défenestration des homosexuels... La reconquête des territoires sous le joug de Daech sort des milliers de personnes d'un enfer. Elle met incontestablement les Européens à l'abri du foyer fondamentaliste d'où ils ont été frappés dans leur chair, à Paris et à Bruxelles. La disparition d'Abou Bakr al-Baghdadi conforte ce tournant dans l'histoire de l'Etat islamique même si elle n'en signe pas la fin. On peut en effet être sidéré par le commentaire strictement sécuritaire de Donald Trump sur l'opération commando de Bachira et par l'absence d'encadrement et de prolongement diplomatiques d'un événement politique de cette envergure. A la désertion militaire, le président ajoute donc le désintérêt géopolitique. Il apparaît entériner sans états d'âme la recomposition stratégique dans la région, en concédant à Vladimir Poutine le leadership diplomatique, à Bachar al-Assad, malgré son énorme responsabilité dans les horreurs commises, le retour de la mainmise quasi complète sur la Syrie et sa population, à Recep Tayyip Erdogan, un droit d'ingérence sécuritaire sur le territoire d'un pays voisin... La victoire que symbolise l'élimination d'Abou Bakr al-Baghdadi pour Donald Trump annonce les défaites de demain. Le " calife " n'est plus. Mais l'idéologie lui survit. Et elle est inéluctablement appelée à prospérer au vu de la persistance des causes qui ont fourni son carburant. L'évolution de la situation intérieure en Irak en offre une implacable illustration. Seize ans après la fin de la guerre qui a vu les Etats-Unis opérer le renversement de Saddam Hussein, la contestation du pouvoir en place n'est plus le seul apanage de la minorité sunnite, perdante du changement de régime, mais s'est étendue à la majorité chiite censée en être la bénéficiaire. C'est dire l'ampleur de la corruption et de la faillite de l'Etat. Il est utile de rappeler que la source première de l'extrémisme islamiste dans les pays arabo-musulmans réside dans l'incapacité de leurs dirigeants à élever le niveau de vie de leur population et à étendre leur espace de liberté. Ce constat n'exonère pourtant pas les Occidentaux de leur responsabilité, eux qui y ont multiplié les fautes, du dépeçage arbitraire de l'Empire ottoman à l'imposition artificielle de la démocratie en passant par la prédation des ressources en hydrocarbures. Est-il illusoire de rêver à un alignement des planètes qui conjugue l'émergence d'une classe politique locale intègre et le soutien de partenaires extérieurs qui ne soient pas guidés par leurs petits intérêts ?