La déception est à la hauteur des espoirs qu'avait suscités l'Accord de partage du pouvoir de transition du 17 juillet 2019. Après trente années de régime autoritaire d'Omar el-Béchir destitué trois mois plus tôt, militaires et représentants des civils se portaient garants des étapes menant à la démocratisation du Soudan. La force de la mobilisation populaire, déployée à partir de décembre 2018 pour protester contre le triplement du prix du pain, avait eu raison, pensait-on, de la détermination des affidés de l'ancien dictateur de perpétuer leur pouvoir.
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La déception est à la hauteur des espoirs qu'avait suscités l'Accord de partage du pouvoir de transition du 17 juillet 2019. Après trente années de régime autoritaire d'Omar el-Béchir destitué trois mois plus tôt, militaires et représentants des civils se portaient garants des étapes menant à la démocratisation du Soudan. La force de la mobilisation populaire, déployée à partir de décembre 2018 pour protester contre le triplement du prix du pain, avait eu raison, pensait-on, de la détermination des affidés de l'ancien dictateur de perpétuer leur pouvoir. Le 24 octobre, le général Abdel Fattah al-Bourhane a porté un coup d'arrêt à ce processus inédit. Lui qui présidait le Conseil de souveraineté, organe directeur de la transition, en a prononcé la dissolution. Imposition de l'état d'urgence, neutralisation des leaders civils de la transition, dont le Premier ministre Abdallah Hamdok, promesses de constitution rapide d'un gouvernement de technocrates et d'organisation, à terme, d'élections libres...: à l'instar de ses collègues du Mali (prise de pouvoir par le colonel Assimi Goïta en août 2020 suivie d'un deuxième putsch en mai 2021) et de Guinée-Conakry (coup d'Etat du colonel Mamadi Doumbouya en septembre 2021), le chef militaire soudanais assure, en paroles, que la transition vers un Etat civil n'est pas remise en cause mais agit, en actes, comme si elle était au minimum menacée, au pire abandonnée. Faut-il voir dans le coup d'Etat du 24 octobre la main de l'ancien président Omar el-Béchir, emprisonné à Khartoum depuis sa destitution? Ou, au contraire, celle de ceux qui veulent empêcher son retour aux affaires? Une tentative de putsch a été déjouée le 21 septembre ; elle a été attribuée à ses partisans. La hiérarchie de l'armée soudanaise est écartelée entre trois clans, les nostalgiques de la dictature d'Omar el-Béchir qui espèrent sa restauration, les tenants du maintien d'un régime militaire mais débarrassé du passif du tyran, et les soutiens de la révolution populaire et de la démocratisation. Abdel Fattah al-Bourhane, qui apparaît aujourd'hui rallié au deuxième camp, n'a pas hésité à rejeter, lors d'une conférence de presse, le 26 octobre, la responsabilité de la dégradation de la situation sur les dirigeants civils. Ils auraient entravé le travail des militaires, projeté de s'accaparer le pouvoir et, dès lors, fait courir un risque à la transition. Etonnant renversement de perspective qui transforme les plus ardents défenseurs de la démocratie en ses fossoyeurs et ses plus frileux partisans en ses sauveurs. La question se pose donc clairement de savoir si, fort du soutien que l'Egypte voisine lui accorde, le maître sans partage de Khartoum met en place un scénario à l'égyptienne où l'armée a repris le pouvoir que les manifestants prodémocratie, puis les militants islamistes des Frères musulmans avaient tenté de lui retirer. La résistance à la reprise en main des militaires pourrait cependant s'avérer plus puissante à Khartoum qu'au Caire. En témoigne, depuis le coup de force, l'occupation de la rue par des centaines de milliers de supporters de la démocratisation malgré la répression (au moins sept morts) et la coupure des moyens de communication. Mais leurs relais au sein de la classe politique et de l'appareil militaire sont aujourd'hui grandement fragilisés. Un soutien des démocraties occidentales leur sera donc précieux pourvu qu'il soit subtil. L'espoir de démocratisation du Soudan est réellement suspendu à un fil.