Dans une ruelle déserte de la banlieue de Salalah, une ville du sud d'Oman, des hommes en dish- dasha blanche, portant des lunettes noires, gardent l'entrée d'une villa. " Attendez ici, avertit l'un d'eux, sa Majesté est occupée. " Abdullah bin Essa al-Afar a beau être un sultan sans royaume, il ne s'en laisse pas moins désirer. Enfin, il apparaît, affable et coiffé d'un élégant turban. Durant six cents ans, sa famille a régné sur Mahra, une région du Yémen située de l'autre côté de la frontière avec Oman. Dans les années 1980, ce sultan part s'installer en Arabie saoudite, puis, récemment, à Oman. Désormais établi à Salalah, Abdullah bin Essa al-Afar est un chef en exil. Un jour, il aimerait revenir définitivement au Yémen et restaurer son pouvoir sur cette province de Mahra, où il reste, dit-il, " très populaire ". En attendant, il suit, de loin, le conflit qui déchire son pays natal.
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Dans une ruelle déserte de la banlieue de Salalah, une ville du sud d'Oman, des hommes en dish- dasha blanche, portant des lunettes noires, gardent l'entrée d'une villa. " Attendez ici, avertit l'un d'eux, sa Majesté est occupée. " Abdullah bin Essa al-Afar a beau être un sultan sans royaume, il ne s'en laisse pas moins désirer. Enfin, il apparaît, affable et coiffé d'un élégant turban. Durant six cents ans, sa famille a régné sur Mahra, une région du Yémen située de l'autre côté de la frontière avec Oman. Dans les années 1980, ce sultan part s'installer en Arabie saoudite, puis, récemment, à Oman. Désormais établi à Salalah, Abdullah bin Essa al-Afar est un chef en exil. Un jour, il aimerait revenir définitivement au Yémen et restaurer son pouvoir sur cette province de Mahra, où il reste, dit-il, " très populaire ". En attendant, il suit, de loin, le conflit qui déchire son pays natal. Depuis 2015, le Yémen est en plein chaos. L'ancienne Arabie heureuse n'a pourtant pas toujours été ravagée par les guerres. En 1979, les Nations unies reconnaissaient la République populaire du Yémen, établie dans le sud jusqu'à la réunification en 1990, comme le premier pays d'Orient en matière d'éducation. Les femmes avaient le droit de divorcer et participaient à la vie économique plus que dans tout autre pays arabe. Aujourd'hui, une partie du Yémen est occupée par les forces rebelles houthis, qui pratiquent une forme de chiisme, le zaïdisme, et sont soutenues par l'Iran. Face à eux, l'Arabie saoudite, à la tête d'une coalition de pays arabes, intervient militairement sur son sol, tandis que la population est menacée de famine. Officiellement, les Saoudiens veulent rétablir le pouvoir local, chassé du pays par l'insurrection houthie. Mais certains hauts dignitaires yéménites, comme le sultan Abdullah bin Essa al-Afar, soupçonnent le royaume de Saoud d'avoir d'autres desseins. Pourquoi cet homme discret, qui ne s'est jamais exprimé dans la presse, accepte-t-il d'en parler au Vif/L'Express ? Parce que les Saoudiens se sont, depuis deux ans, installés dans sa région natale de Mahra, qui se tenait pourtant à l'écart du conflit. Mission de pacification ou de surveillance ? Plutôt, comme il le dit lui-même, une occupation illégale. La province de Mahra est en effet idéalement placée sur le plan stratégique. A terme, elle permettrait aux Saoudiens, s'ils parviennent à s'y installer durablement, de sécuriser leurs exportations de pétrole. Une priorité absolue pour Riyad, dans une région qui reste hautement inflammable. Explications. " En 2017, les soldats saoudiens sont arrivés à Mahra sans même prévenir les autorités locales, dénonce le sultan. Ils ont très vite occupé le port de Nishtun, que borde la mer d'Arabie, et les postes-frontières de Shahin et de Serfait, qui sont des points de passage importants entre Oman et le Yémen. Pourtant, tout le monde vivait en paix avant qu'ils n'arrivent. Il n'y avait pas de Houthis ou de terroristes affiliés à Daech ou Al-Qaeda. " L'aéroport d'Al-Ghaydah est réquisitionné. Des armes affluent par voie aérienne militaire, les vols civils sont coupés. Très vite, le nouvel occupant s'immisce dans la vie politique de cette province de 650 000 habitants, qui constitue l'un des 22 gouvernorats du Yémen. Opposé à la présence saoudienne, l'ancien gouverneur de Mahra, Mohammed Bin Kudda, est remplacé en novembre 2017, sous pression de Riyad, par Rajeh Bakrit. A la fois yéménite et saoudien, ce dernier apparaît rapidement comme une marionnette manoeuvrée par les Saoudiens. " Rajeh Bakrit reçoit toutes ses directives de Riyad, il n'est pas libre ", fulmine le sultan, qui note que sa nomination coïncide avec un important renforcement du contingent saoudien, début 2018. Selon les estimations du Sana'a Center For Strategic Studies, un organe de recherche et d'analyse yéménite indépendant, les Saoudiens auraient implanté cinq bases militaires officielles à Mahra. Mais des sources locales haut placées pensent qu'il y en a six fois plus. Dans la foulée, des centaines de réfugiés salafistes venus de l'ouest du Yémen, ainsi que des Nigérians, des Maghrébins et quelques Français affluent à Qishn, capitale historique de la région. Les Saoudiens leur donnent des terrains, tandis qu'une organisation humanitaire de Riyad, le King Salman Humanitarian Aid and Relief Center, leur vient en aide. D'obédience sunnite modérée, la population mahrie y voit une tentative de Riyad d'étendre son influence. Le 7 janvier 2018, un important groupe de femmes mahries se rassemble autour des axes de présence salafiste pour se faire entendre. Devant l'ampleur de la protestation, la construction d'un centre religieux salafiste est annulée. Malgré cela, " l'intervention saoudienne continue de susciter une vive hostilité, en particulier le long de la côte plus densément peuplée ", constate Elisabeth Kendall, chercheuse à l'université d'Oxford, spécialiste de la zone. Tout cela n'est qu'un début. Le vrai sujet est ailleurs. " Les Saoudiens se sont installés à Mahra pour y construire un oléoduc, affirme une source diplomatique occidentale, très proche du dossier. Cela leur permettrait d'éviter de faire transiter leur pétrole par le détroit d'Ormuz, qui reste une zone soumise à de fortes tensions internationales. " Bras droit du sultan, Ali Salem al-Hurayzi confirme ce projet. " L'Arabie saoudite veut voler cette terre pour se donner un accès vers la mer d'Arabie, fulmine cet ancien militaire au regard métallique. Mais le peuple mahri ne se laissera pas faire. " En septembre 2018, des forces tribales mahries ont repoussé une équipe d'ingénieurs saoudiens qui voulaient commencer la construction d'une route dans la zone désertique de Kharkhir, à la frontière entre l'Arabie saoudite et le Yémen (voir carte). Objectif ? Préparer la construction de ce fameux pipeline, qui devrait rejoindre le port de Nishtun, où tout un projet d'infrastructure pourrait voir le jour. Pour preuve, le Sana'a Center a révélé l'existence d'une lettre signée par une entreprise du groupe Ben Laden (Huta Marine Works), destinée à l'ambassadeur saoudien au Yémen, le remerciant d'accepter le lancement d'une étude de faisabilité d'un port pétrolier... " Pour l'Arabie saoudite, ce vieux rêve, qui n'était pas envisageable tant que le Yémen constituait une république souveraine, pourrait devenir réalité, commente François Frison-Roche, chercheur au CNRS et spécialiste du Yémen. Aujourd'hui, la situation a changé. Les Saoudiens trouveront les moyens financiers ou militaires pour s'imposer dans cette région et sécuriser le transport de l'or noir. " Con- tacté, le porte-parole de la coalition saoudienne au Yémen, le colonel Turki al-Malik, n'a pas souhaité répondre aux questions du Vif/L'Express. Sur place, la résistance s'organise. Les manifestations et les rassemblements antisaoudiens se multiplient. Mais la présence saoudienne armée fait craindre le pire. Certains observateurs redoutent l'ouverture d'un énième front dans un Yémen déjà meurtri. Le 14 novembre 2018, près du port de Nishtun, des affrontements entre manifestants locaux armés et soldats saoudiens ont fait deux morts parmi les Mahris - mais les occupants nient leur responsabilité. Et gare à ceux qui critiquent ouvertement les forces de Riyad ou leurs milices paramilitaires, qui seraient, selon plusieurs sources locales, formées par les Emiratis et les Saoudiens. Yahya al-Sewari les a vues de près. Le 3 juillet dernier, après plusieurs mois d'enquête sur les dérives de l'occupation saoudienne à Mahra, ce journaliste yéménite est arrêté puis livré aux forces saoudiennes. Envoyé dans une prison secrète au sein de l'aéroport d'Al-Ghaydah, il réalise qu'il n'est pas le seul opposant détenu. " Certains criaient et demandaient un peu de nourriture ", raconte-t-il. Après plusieurs jours de détention, le journaliste est livré à l'une de ces milices, et il subit des tortures pendant cinquante-six jours, avant de réussir à s'enfuir. Aujourd'hui, Yahya al-Sewari décrit une province de Mahra soumise à une répression saoudienne aveugle. Le jour de son arrestation, il s'était rendu à l'hôpital d'Al-Ghaydah pour recueillir le témoignage d'une jeune fille rescapée d'un assaut saoudien dans sa maison. " Ils avaient tué toute sa famille, elle était la seule survivante, dit-il. A Mahra, les Saoudiens agissent en toute impunité. Il n'y a aucune procédure judiciaire, et personne n'entend plus parler des victimes. " Comment stopper ces dérives, sinon par la confrontation armée ? " Les Mahris ne sont pas prêts à combattre contre les Saoudiens, mais ils y seront obligés, même s'ils n'ont que des armes anciennes, menace le bras droit du sultan, Ali Salem al-Hurayzi. Nous avons demandé des chars au gouvernement d'Oman pour nous soutenir, mais ils ont refusé. " Son chef, le sultan exilé, prône l'indépendance. Sans doute y voit-il son intérêt personnel - ce serait en effet pour lui le moyen de faire un retour triomphal sur sa terre natale... Mais il n'est pas le seul à réclamer cette sécession. Dans la province de Mahra, nombreux sont les habitants à vouloir s'affranchir d'un pouvoir yéménite en lambeaux. " Plus un Etat s'affaiblit et s'efface, plus les entités régionales relèvent la tête et recherchent l'autorité d'anciens sultans, constate François Frison-Roche. C'est ce qui se passe à Mahra. " Comment réagira l'Arabie saoudite ? En théorie, Riyad n'a aucun intérêt à susciter des velléités d'indépendance qui diviseraient encore un peu plus ce pays à l'agonie. Mais elle pourrait aussi décider de soutenir le projet d'émancipation de Mahra. Une fois indépendant, comment un " sultanat de Mahra " pourrait-il résister aux volontés hégémoniques du royaume de Saoud ?De notre envoyé spécial à Oman, Quentin Müller