" Pour vous, qui suis-je ?" demande Jésus à ses disciples, alors qu'ils cheminent vers la région de Césarée de Philippe, sur les hauteurs du Golan. Vingt siècles plus tard, la question taraude toujours les chercheurs, qui confrontent les évangiles aux données de l'Histoire. Transcriptions tardives, tronquées et tendancieuses de témoignages originaux, les textes canoniques ont été " revus et corrigés " en fonction du contexte politico-religieux dans lequel a évolué la communauté paléochrétienne. Dogmes et prédication ont brouillé l'image de l'homme de Nazareth, tout comme certaines thèses du radicalisme critique et les élucubrations d'auteurs en vogue. Voici 50 idées préconçues passées au crible de la recherche.
...

" Pour vous, qui suis-je ?" demande Jésus à ses disciples, alors qu'ils cheminent vers la région de Césarée de Philippe, sur les hauteurs du Golan. Vingt siècles plus tard, la question taraude toujours les chercheurs, qui confrontent les évangiles aux données de l'Histoire. Transcriptions tardives, tronquées et tendancieuses de témoignages originaux, les textes canoniques ont été " revus et corrigés " en fonction du contexte politico-religieux dans lequel a évolué la communauté paléochrétienne. Dogmes et prédication ont brouillé l'image de l'homme de Nazareth, tout comme certaines thèses du radicalisme critique et les élucubrations d'auteurs en vogue. Voici 50 idées préconçues passées au crible de la recherche. La thèse selon laquelle la personne de Jésus n'a pas de fondement historique est apparue au XVIIIe siècle, quand la science a commencé à remettre en cause ce qui passait jusque-là pour évident. Des historiens ont affirmé que Jésus était né de l'imagination de ceux qui attendaient le Messie. Sa personne serait le fruit d'une élaboration théologique ou d'une combinaison de dieux aux traits similaires (Mithra, Sol Invictus, Dionysos, Esculape). Certains courants athées, aux Etats-Unis et ailleurs, estiment toujours qu'il n'y a pas de preuve de l'existence du Nazaréen. Pour le philosophe français Michel Onfray, défenseur de la thèse mythiste, Jésus est un personnage conceptuel, comme le Zarathoustra de Nietzsche ou le Socrate de Platon. Jésus est pourtant le personnage historique le mieux attesté de toute l'Antiquité. Plus aucun exégète sérieux ne nie son existence. Elle est documentée par des sources diverses : la correspondance de Paul de Tarse, qui présente Jésus comme un personnage réel, les évangiles canoniques et autres, les textes des historiens romains Flavius Josèphe, Pline le Jeune, Tacite, Suétone... Certes, nous connaissons surtout Jésus par ses propagandistes, tandis que les allusions non-chrétiennes au personnage sont brèves et nous renseignent davantage sur la foi des adeptes du Christ que sur la réalité historique. Pour autant, lors de l'émergence du mouvement chrétien, aucun adversaire païen ou juif de Jésus n'émet de doutes sur son existence. Les lettres de Paul, les plus anciennes traces littéraires du Nouveau Testament, datent des années 50 à 58. Elles contiennent peu de références à la vie du Galiléen. Un recueil de sentences de Jésus, la Source des logia, dite aussi " source Q ", remonte aux années 40-60. Ce document perdu aurait été utilisé par les rédacteurs des évangiles de Matthieu et de Luc. Sans doute écrit à Rome, l'évangile selon Marc est postérieur à la mort de Pierre, située sous la persécution anti-chrétienne de Néron (64-68). Il intègre des éléments archaïques, dont des récits de miracles et des paraboles, et le cycle narratif de la Passion, fixé dès les années 40 au sein de l'Eglise de Jérusalem. Mais il a subi des amputations et toute la fin du texte est un ajout tardif inséré dans le manuscrit originel. Les évangiles de Matthieu et de Luc ont été écrits entre 70 et 90, après la destruction du Temple et de la ville de Jérusalem par les Romains. Le texte signé Matthieu est peut-être dérivé d'un évangile perdu de Lévi le Publicain. Luc, lui, est un helléniste élégant - médecin, selon la tradition - qui ne semble pas connaître la Palestine et est aussi l'auteur des Actes des apôtres. Les divers écrits attribués à l'apôtre Jean datent, eux, des années 90 à 110 et ont été rédigés en Asie Mineure hellénistique, peut-être à Ephèse. L'auteur, qui vit sous le règne de Trajan, ne peut être Jean de Zébédée, le " disciple favori " de Jésus, à moins de supposer une longévité extraordinaire de l'apôtre. Cette littérature est exposée au soupçon de subjectivité et de penchant hagiographique. En outre, les évangiles canoniques n'ont pas toujours été transmis dans leur langue d'origine et ne constituent pas une documentation de première main : " Aucun écrit à notre disposition, du moins dans les versions qui nous sont parvenues, n'est attribuable à un témoin oculaire ", estime Daniel Marguerat, professeur de Nouveau Testament à l'Université de Lausanne. La recherche historique sur Jésus de Nazareth doit donc se contenter de textes lacunaires et contradictoires, témoignages de foi rédigés une, deux, voire trois générations après les faits. Est-ce à dire que le personnage historique de Jésus nous échappera toujours, comme l'affirment de nombreux théologiens ? Les travaux récents des exégètes permettent tout de même de se faire une idée précise des actes, de l'enseignement et de l'entourage de Yeshua ben Yosef. Ainsi, A Marginal Jew. Rethinking the Historical Jesus (Un certain juif, Jésus. Les données de l'Histoire), l'oeuvre monumentale de John Paul Meier, parue en quatre tomes (de 2004 à 2009 en langue française, éd. du Cerf), a été saluée par ses pairs. Elle fait figure d'ouvrage de référence sur le Jésus historique, même si elle ne met pas un terme aux débats sur une série de points délicats. 4. Jean, source peu fiable ? L'évangile selon Jean est une oeuvre tardive, écrite plus de soixante ans après la mort de Jésus par un ou plusieurs membres d'une communauté qui se dit héritière de la tradition du " disciple bien-aimé ". Par sa structure, le quatrième évangile se démarque des trois " synoptiques " (les textes attribués à Matthieu, Marc et Luc sont appelés ainsi parce qu'ils présentent des similitudes). On en a conclu que " Jean " recelait peu d'informations historiques fiables. Les exégètes modernes constatent pourtant qu'il nous livre des données chronologiques précieuses et vraisemblables. Les synoptiques limitent la vie publique de Jésus à une seule année, passée surtout en Galilée, tandis que " Jean " étale la vie publique de Jésus sur deux à trois ans, avec des épisodes à Jérusalem et en Judée. La majorité des miracles qu'il mentionne sont propres à son évangile : l'eau changée en vin à Cana, la guérison à la piscine de Béthesda, la résurrection de Lazare... Pour Marie-Françoise Baslez, auteur de Bible et Histoire (Folio), ce texte apparaît comme " le plus riche en informations historiques, le plus crédible et le plus cohérent dans l'articulation des faits ". Un paradoxe, car c'est le plus théologique des évangiles.Ecrits entre le IIe et le VIe siècles, les textes chrétiens dits " apocryphes " (secrets, en grec) sont des documents non retenus par l'Eglise au moment où elle a arrêté le canon de ses écritures normatives. Ces dernières années, ces " évangiles " ont fait l'objet d'un vif regain d'intérêt : ils dévoileraient notamment des enseignements et des épisodes cachés de la vie de Jésus. Allant à l'encontre de cette mode, l'exégète John Paul Meier considère que ces écrits ont peu d'intérêt historique. La plupart sont des récits romancés qui répondent à la curiosité populaire : ils comblent les " blancs " laissés par les évangiles canoniques. Les uns contiennent des notions théologiques tardives, comme le titre de " Mère de Dieu ". D'autres ont une coloration gnostique. Le plus intéressant de tous, l'Evangile de Thomas, découvert en 1945 à Nag Hammadi, en Haute-Egypte, contient 114 paroles attribuées à Jésus. Il conserve des formes archaïques de la tradition et est, dès lors, qualifié de " cinquième évangile " par certains spécialistes. Daniel Marguerat constate toutefois qu'" il porte l'empreinte d'une reformulation spiritualisante tardive ", et le bibliste de l'UCL Régis Burnet y décèle " un fort ascétisme étranger aux préoccupations du groupe des apôtres ". L'année officielle de la naissance de Jésus de Nazareth marque le début de notre ère. Mais notre système de datation repose sur une grossière erreur de calcul. L'Anno Domini a été établie au VI e siècle par Dionysius Exiguus (Denis le Petit), un moine établi à Rome. Selon lui, Jésus est né en 753 ab Urbe condita (à partir de la fondation de Rome). L'érudit fonde son estimation sur l'évangile de Luc. Il y est précisé que le Nazaréen avait à peu près 30 ans dans la quinzième année du règne de Tibère, en 782 AUC. Aujourd'hui, la plupart des spécialistes s'accordent pour considérer que Jésus est né entre l'an 7 et l'an 5 avant notre ère. Les évangiles selon Matthieu et Luc indiquent que Marie a donné naissance à son fils dans les dernières années du règne d'Hérode le Grand, lequel est mort à Jéricho au printemps de l'an 4 avant J.-C., précise Flavius Josèphe, historien romain d'origine juive. Dans son livre L'enfance de Jésus (Flammarion), publié fin 2012, Benoît XVI admet lui-même " une erreur de quelques années dans les calculs ".Les chrétiens fêtent la naissance de Jésus le 25 décembre. Mais la date de la Nativité est conventionnelle. Aucun évangéliste ne précise la période de l'année où a eu lieu l'événement. La décision de fixer la fête de Noël le 25 décembre relève à la fois du symbole et de l'astronomie : elle a été prise en 354 par le pape Libère, qui a codifié les premières célébrations chrétiennes pour pouvoir assimiler les fêtes païennes du solstice d'hiver. La fête romaine du Sol Invictus était célébrée à cette date, qui est celle de la naissance de Mithra, dieu indo-iranien en vogue dans l'empire aux IIe et IIIe siècles de notre ère, surtout au sein de l'armée et parmi les esclaves et affranchis. Avant le IVe siècle, la Nativité était fêtée le 6 janvier. Ce jour-là, l'Eglise catholique romaine fête l'Epiphanie, le baptême de Jésus dans le Jourdain, événement que les Eglises orientales utilisent comme acte de naissance du Christ. La tradition chrétienne, fondée sur les évangiles de Luc et Matthieu, veut que Jésus soit né à Bethléem, en Judée. Cette donnée apparaît plus apologétique que biographique : il fallait faire naître Jésus dans la cité du roi David, de la lignée duquel le Messie attendu par les Juifs doit descendre. Le futur roi d'Israël est appelé à y venir au monde, selon l'oracle de Michée : " De toi, Bethléem Ephrata (...), va sortir en ma faveur celui qui gouvernera Israël. " Le choix de Bethléem vise donc à donner à Jésus une légitimité royale et messianique. L'évangile selon Luc justifie le déplacement de Joseph et Marie à Bethléem au motif que César Auguste aurait ordonné un recensement de tout l'Empire. Gouverneur de Syrie, le légat Quirinius a été chargé de recenser la Judée. Toutefois, Flavius Josèphe précise que ce recensement a été effectué en l'an 6. Il y a donc incohérence chronologique chez Luc. Marc présente Jésus comme un Galiléen, originaire de Nazareth. Jean ne fait pas non plus mention de Bethléem. Contrairement à une idée répandue, nulle part le Nouveau Testament ne parle d'une naissance de Jésus dans une grotte. Selon Luc, Marie a accouché dans l'écurie d'une auberge - ou d'une salle de séjour de maison - et Jésus a été déposé dans une mangeoire. Les évangiles apocryphes du IIe siècle remplacent l'écurie par une grotte et indiquent que Joseph a sollicité l'aide d'une sage-femme juive. Figurants imposés de la crèche, le boeuf et l'âne ne sont pas non plus mentionnés dans les évangiles. C'est une invention tardive, issue du pseudo-évangile de Matthieu, texte du VIIe siècle. Selon ce récit, les animaux fléchissent les genoux et adorent le Seigneur ! Le texte fait référence aux paroles d'Isaïe (1,3) : le peuple d'Israël ne comprend pas Dieu, se lamente le prophète en substance, alors que le boeuf et l'âne, eux, reconnaissent leur maître et leur crèche. C'est, dit-on, surtout à François d'Assise que l'on doit la mise en scène populaire de la naissance du Seigneur dans une crèche, sur de la paille, entre un âne et un boeuf. Les mages sont uniquement évoqués dans l'évangile selon Matthieu, dont le récit de la Nativité est imprégné de merveilleux. Ils viennent d'Orient, guidés par une étoile, pour rendre hommage au " roi des Juifs ", à qui ils apportent or, myrrhe et encens. Certains auteurs les considèrent comme des savants persans, spécialistes de l'astrologie et de l'astronomie, ou comme des prêtres de la religion zoroastrienne. En réalité, leur venue est symbolique : ces étrangers représentent la sagesse du monde qui s'incline devant l'enfant-Messie. Leur visite vise à marquer l'accomplissement des prophéties sur l'hommage des nations païennes au dieu d'Israël. L'or symbolise la royauté, l'encens, la divinité, la myrrhe, la mortalité. Matthieu ne mentionne ni le nom, ni le nombre de ces " sages ". L'idée de leur origine royale n'apparaît qu'au début du IIIe siècle, chez Tertullien. Leur nombre est précisé plus tard encore par Origène, qui établit une relation avec les trois visiteurs d'Isaac, venus demander la paix. Une tradition du VIe siècle les popularise sous les noms de Melchior, Balthasar et Gaspard.La foi a fait de Miryam (Marie), femme juive parmi les autres femmes juives, la " Vierge " par excellence, " Mère de Dieu ", " Reine des cieux ". La conception virginale de Jésus est admise par toutes les églises chrétiennes, qui se fondent sur les récits de Luc et Matthieu. La virginité perpétuelle de Marie, elle, est retenue par les théologies catholique et orthodoxe. Les évangélistes Luc et Matthieu utilisent le mot grec parthenos pour désigner Marie, qui signifie aussi bien " vierge " que " jeune femme ". Nulle part dans le Nouveau Testament, il n'est dit que la virginité de Marie est perpétuelle. Cette croyance figure dans le Protévangile de Jacques, texte non canonique du IIe siècle, selon lequel Marie a été " consacrée au Seigneur ". L'idée, longtemps débattue, est défendue au IIIe siècle par Clément d'Alexandrie et Origène. Le culte marial se développera beaucoup plus tard autour de l'Immaculée conception (Marie née exempte du péché originel) et de l'Assomption (son élévation au ciel après sa mort). Selon la tradition latine d'Occident, Jésus n'a pas eu de frères, mais des cousins germains. Cette lecture est fondée sur la croyance en la virginité perpétuelle de Marie. Certains protestants admettent que Marie a eu, après la naissance de Jésus, des enfants avec Joseph, ce qui préserve la naissance virginale du Christ. Les chrétiens orientaux, eux, considèrent que Jésus avait des demi-frères, que Joseph aurait eus avec une autre femme, avant d'épouser Marie. Paul et les évangélistes attestent pourtant que Jésus fait partie d'une fratrie : sept ou huit enfants au total, la norme de l'époque. Luc appelle Jésus " premier-né " et Marc donne le nom de ses frères : Jacques, Joset, Jude et Simon. Il ajoute : " Et ses soeurs sont parmi nous. " La version grecque du Nouveau Testament utilise pour les désigner le terme adephos, qui marque bien le lien fraternel de sang ou de droit, relève l'exégète John Paul Meier. L'auteur de l'évangile attribué à Matthieu tente de convaincre ses lecteurs juifs que Jésus est issu de la lignée royale de David. Mais sa généalogie de Jésus ne concorde pas avec celle donnée par Luc. Les deux servent un objectif théologique : Luc a une perspective universaliste, en faisant remonter l'ascendance de Jésus jusqu'à Adam et à Dieu ; Matthieu, lui, veut montrer que Jésus est bien le Messie attendu par les Juifs, héritier légitime des rois de Juda. L'exégète suisse Daniel Marguerat fait néanmoins remarquer que, d'après Eusèbe de Césarée, historien du IVe siècle, des petits-neveux de Jésus - descendants de Jude, l'un des frères du Christ - ont été dénoncés à l'empereur Domitien comme étant " de la race de David ". Thème exploité par les artistes pendant des siècles, le massacre des Innocents figure dans l'évangile selon Matthieu. Hérode le Grand, prenant peur pour son pouvoir, aurait décidé, peu après la naissance de Jésus, de faire tuer, dans la région de Bethléem, tous les premiers-nés de moins de 2 ans. Cette menace aurait poussé Joseph et Marie à quitter la Galilée avec leur fils, " fuite en Egypte " qui inspirera une foisonnante production apocryphe. Ce massacre n'est pas mentionné par Flavius Josèphe. L'historien païen Macrobe (Ve siècle) parle bien, lui, d'un massacre d'enfants ordonné par Hérode, mais en Syrie. Dès le XVIIIe siècle, l'historicité du massacre des Innocents est contestée (Voltaire). L'historien contemporain Geza Vermes y voit une création hagiographique. Le récit allégorique vise à montrer que Jésus est le nouveau Moïse : le massacre rappelle la noyade des enfants hébreux mâles au début de l'Exode. Détestés par les Juifs qui le considèrent comme un usurpateur - il est originaire d'Idumée - et par les chrétiens qui l'accusent d'avoir ordonné le massacre des Innocents, Hérode le Grand est un roi à double visage. Son long règne, de trente-trois ans, a été un âge d'or pour son pays en termes de prospérité économique et de stabilité sociale. Les architectes de l'Antiquité et les archéologues d'aujourd'hui le décrivent comme l'un des plus grands bâtisseurs de l'Histoire. Il a restauré le Temple de Jérusalem et a fait construire la ville portuaire de Césarée, la forteresse de Massada, l'Hérodium, palais érigé au sommet d'une montagne artificielle... Mais ses mesures fiscales et le zèle qu'il a manifesté en vue d'helléniser la Judée l'ont rendu impopulaire. Instable et d'une jalousie maladive, il a fait mettre à mort des membres de sa famille, dont son épouse et trois de ses fils suspectés de comploter contre lui. De quoi acquérir une solide réputation de tyran sanguinaire et paranoïaque. Comme tout jeune Israélite, Jésus a fait, à 12 ou 13 ans, sa bar-mitsva. Qu'est devenu le Nazaréen entre sa profession de foi et le début de sa vie publique ? Cette " vie cachée " intrigue de longue date chercheurs et croyants. Luc indique laconiquement que le fils de Joseph et Marie est rentré à Nazareth avec ses parents, après l'épisode titré " Jésus parmi les docteurs ". Au cours des siècles, de nombreux auteurs ont cherché à remplir l'espace compris entre la 13e et la 30e année de Jésus. Des récits fantaisistes ont envoyé le jeune homme en Egypte, pour y être initié dans les anciens mystères ; en Angleterre, avec " son oncle " Joseph d'Arimathie ; en Perse, en Inde et au Tibet, pour s'y instruire auprès de divers yogis et mahatmas. Un voyageur russe du nom de Nicolas Notovitch prétend, dans La vie inconnue de Jésus-Christ (1894), qu'il a trouvé un manuscrit mentionnant le séjour de " Saint Issa " (Jésus) au Cachemire. Cette thèse a fait grand bruit, a été dénoncée comme une supercherie par les spécialistes, mais elle a encore aujourd'hui ses partisans, notamment dans la mouvance New Age. " Les auteurs qui expédient Jésus en Inde, au Tibet, en Haute-Egypte ou ailleurs pour expliquer sa science bâtissent là des hypothèses sans aucun fondement ", assure le bibliste Michel Quesnel. Artisan itinérant, comme l'étaient les charpentiers (Mc 6,3), Jésus n'a pas travaillé qu'à Nazareth. Entrepreneur ou ouvrier du bois (tektôn), il a sans doute proposé ses services sur les grands chantiers de son époque. Les archéologues suggèrent qu'il a pu être, avec son père Joseph, l'un des charpentiers bâtisseurs de la prestigieuse Sepphoris, ville située à une heure de marche de Nazareth. Hérode Antipas en a fait sa capitale, " ornement de toute la Galilée ", témoigne Flavius Josèphe. Les archéologues ont trouvé dans cette cité construite selon le plan classique des villes gréco-romaines de riches maisons dotées de silos à grain et de mikvaot, les bains rituels utilisés pour l'ablution. Elles contrastent avec les habitations toutes simples, en pierre de basalte, de Capharnaüm, village de la modeste famille de Simon-Pierre. Dans la religion chrétienne, Jean-Baptiste est le prophète qui a annoncé la venue de Jésus, l'a désigné comme " l'agneau de Dieu " et lui a administré le baptême dans l'eau vive du Jourdain. Le Ier siècle connaît l'émergence de divers courants prophétiques. Parmi ceux-ci, des groupes baptistes s'implantent dans les milieux populaires et ruraux. " Jean, surnommé Baptiste ", comme l'appelle Flavius Josèphe, est leur prédicateur le plus connu. Il prêche en Judée et dénonce la pratique formaliste des milieux sacerdotaux, dont il est issu. Le lien de subordination de Jésus, qu'impliquait son baptême par Jean-Baptiste, a gêné les premiers chrétiens. Jean n'a-t-il été qu'un précurseur de Jésus, comme l'affirment les évangiles ? " Tout pousse à penser qu'historiquement, le rapport entre les deux hommes fut l'inverse, remarque Daniel Marguerat : Jean fut le maître, et Jésus, le disciple. " Le fils de Marie de Nazareth a recruté ses premiers disciples parmi ceux de Jean le Baptiste, son mentor. Mais le message de Jésus présente un Dieu d'amour sans limite, tandis que le Baptiste exhorte à la conversion sur fond de colère divine. Des divergences opposeront longtemps leurs partisans à propos de leurs conceptions respectives du règne de Dieu et du baptême. Le groupe des Baptistes s'est perpétué indépendamment de celui des premiers chrétiens et en rivalité avec lui. En témoignent les Actes des apôtres et les évangiles où s'expriment des controverses (Mc 2,18, Mt 9,14, Lc 5,33). Cette concurrence a poussé les chrétiens à dégrader la position du Baptiseur et à rehausser celle de Jésus. L'évangile selon Jean accentue encore l'allégeance de Jean-Baptiste à Jésus : " Il faut qu'il grandisse et que moi je diminue " (Jn, 3,30).Les textes canoniques montrent Jésus entouré de douze disciples, désignés comme les " apôtres ". Ce groupe des Douze joue, dans la mémoire chrétienne, un rôle idéologique : l'Eglise revendique l'héritage des promesses d'Israël. Les Douze sont un Israël en miniature, une recomposition symbolique des douze tribus. Or, l'existence d'apôtres extérieurs à ce noyau est attestée et les disciples, plus ou moins proches de Jésus, étaient nombreux. " L'image des Douze disciples groupés autour du maître fige une réalité beaucoup plus fluide, où les adhérents de Jésus formaient un groupe plus vaste, plus diversifié ", précise Daniel Marguerat. Du vivant de Jésus, ses partisans constituent deux cercles : l'un composé d'itinérants, qui le suivent dans son nomadisme ; l'autre de sympathisants, qui accueillent la petite troupe lorsqu'elle est de passage en ville ou dans un village : Lazare de Béthanie, le frère de Marthe et Marie et ami de Jésus ; Zachée, un riche collecteur d'impôts de Jéricho ; Nicodème et Joseph d'Arimathie, membres du sanhédrin, secrètement convertis à l'enseignement de Jésus... Pour la tradition chrétienne, Jésus s'est entouré de disciples masculins. " Son mouvement compte pourtant des femmes riches, de haut rang social, rectifie Régis Burnet, bibliste à l'UCL. Elles suivent - sans leur mari ! - le Nazaréen, écoutent son enseignement et, précise Luc, assistent le groupe de leurs biens. Je dis souvent à mes étudiants que Jésus et les siens forment un mouvement messianique sponsorisé par des femmes ! " L'évangile selon Luc a conservé leurs noms : Marie de Magdala, Suzanne, Jeanne " et plusieurs autres ". Jeanne est une dame de la Cour : son mari, Chouza, est l'intendant d'Hérode Antipas, donc son ministre des Finances. Au pied de la Croix, on retrouve encore des femmes, dont Marie de Magdala et l'épouse de Zébédée, alors que les apôtres se sont volatilisés, par peur ou par sentiment d'échec. La Magdaléenne, Jeanne et Marie Salomé accompagnent le crucifié au tombeau et se chargent d'embaumer et oindre son corps. " Un quart de siècle plus tard, Paul évoque la présence de prophétesses et de diaconesses dans les communautés chrétiennes, relève Régis Burnet, ce qui confirme que les femmes avaient plus de responsabilités dans l'Eglise primitive que dans la société gréco-romaine. "La Marie de Magdala des évangiles n'est pas une " femme de mauvaise vie ", mais une riche Galiléenne convertie au message de Jésus. D'où vient alors l'image d'une Marie-Madeleine à la cuisse légère, volontiers dénudée par les peintres du XVIIIe siècle ? D'une reconstruction chrétienne tardive, faite à partir de trois personnages féminins des évangiles. L'une de ces femmes est celle qui, à Béthanie, chez Simon le lépreux, verse sur les pieds de Jésus un parfum précieux. Son identité, non révélée par Marc et Luc, est donnée par Jean : il s'agit de Marie, soeur de Marthe et Lazare. Chez Simon le pharisien, une autre femme, " pécheresse " anonyme, mouille de ses larmes les pieds de Jésus, les essuie avec ses cheveux, les baise et les parfume. Enfin, Marie de Magdala a été libérée par Jésus de sept démons, ce qui insinue celui de la luxure. A la fin du VIe siècle, le pape Grégoire le Grand, soucieux de façonner un modèle de foi édifiant à l'adresse des barbares établis dans l'Empire romain, fusionne les trois Marie pour en fabriquer une quatrième : la pécheresse repentante. Les évangiles concordent sur un point : c'est à Marie de Magdala que le ressuscité apparaît d'abord, après être sorti du tombeau. C'est elle qui reçoit la mission d'annoncer la bonne nouvelle. Un privilège extraordinaire, qui a suscité bien des spéculations. Certains voient en cette femme singulière, disciple bien-aimée du Seigneur, une amoureuse transie, voire la maîtresse du Nazaréen. Des communautés chrétiennes d'orientation ascétique ou gnostique l'ont considérée comme un modèle de foi et d'autorité apostolique. L'évangile apocryphe selon Philippe, qui daterait de la fin du IVe siècle et est l'un des manuscrits découverts en 1945 dans la bibliothèque copte de Nag Hammadi, entretient l'ambiguïté quant à sa relation avec Jésus : " Le Sauveur l'aimait plus que les autres disciples et l'embrassait souvent sur la bouche. " De quoi enflammer l'imagination d'amateurs de sciences occultes et de mouvements féministes, pour qui l'Eglise a brouillé le souvenir de la Magdaléenne des origines, " 13e apôtre ". D'où les légendes en vogue (Da Vinci Code...) qui font de Marie-Madeleine l'épouse de Jésus. Jésus est perçu comme un prophète itinérant. Il a toutefois un port d'attache en Galilée. " Quand il revint à Capharnaüm après quelques jours, le bruit se répandit qu'il était rentré dans son foyer ", raconte Marc (2,1). Simon et André résident aussi dans cette ville, d'où Jésus et ses disciples rayonnent dans la région du lac de Tibériade. Capharnaüm est, après Jérusalem, le lieu le plus cité dans les évangiles (seize fois). En revanche, ils ne mentionnent curieusement ni Sepphoris ni Tibériade, la nouvelle capitale d'Hérode Antipas après l'an 19. Ville de pêcheurs et d'agriculteurs située sur la rive nord-ouest du lac de Tibériade, Capharnaüm compte, au temps de Jésus, un millier d'habitants, une garnison romaine commandée par un centurion et un poste de douane. Lévi le Publicain, alias " Matthieu ", devait y avoir un bureau, d'où il prélevait la taxe maritime sur les pêches et la taxe frontalière sur les marchandises. Les Juifs pieux de la synagogue sont peu réceptifs à la parole de Jésus, ce qui l'a conduit, selon Luc, à maudire le bourg : " Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu'au ciel ? Non, tu descendras jusqu'au séjour des morts ! " (Lc 10, 15). La Galilée au temps de Jésus est présentée, par des auteurs contemporains, comme une province en état d'insurrection, secouée par des troubles. Déjà, dans sa Vie de Jésus (1863), qui a connu un succès considérable dans toute l'Europe, Ernst Renan la décrit comme une " vaste fournaise, où s'agitaient en ébullition les éléments les plus divers ". Faux !, s'insurge John Paul Meier, pour qui la Galilée de Jésus connaît un climat de relative tranquillité, après les troubles qui ont marqué la succession d'Hérode le Grand. On ne connaît aucune révolte majeure sous le long règne d'Hérode Antipas, tétrarque de Galilée de -4 à 39. Il ne faut donc pas projeter sur cette époque, comme le font certains chercheurs et romanciers, les troubles graves qui ont abouti au soulèvement de 66, début de la première Guerre Juive. Ernst Renan, qui ne craint pas de se contredire, peint une Galilée harmonieuse, active et gaie. Sa vision idyllique d'un pays fertile, riche et bucolique, resté à l'écart de l'agitation du monde, a été longtemps dominante dans l'exégèse. Elle renvoie au message de paix censé avoir été délivré par Jésus. Mais elle ne cadre pas avec les indices convergents de crise sociale. L'intégration de la Palestine dans l'Empire romain a permis une croissance du commerce, dont profitent des Juifs, qui tirent bénéfice de leurs relations avec la diaspora, mais cette " mondialisation " a ses laissés-pour-compte. Des tensions surviennent entre les grands propriétaires et les fermiers, tenus de verser une grosse part de la récolte, comme nous l'apprend la parabole des métayers révoltés (Mc 12, 1-7). Le paysan ruiné et sa famille peuvent être vendus en esclavage. Surtout, l'imposition fiscale est triple : il s'agit d'alimenter les caisses des Romains, celle d'Hérode Antipas et celle du Temple de Jérusalem. Depuis vingt siècles, les chrétiens contemplent un Christ grave, ténébreux, tragique. L'imagerie traditionnelle a propagé le visage d'un homme torturé ou mélancolique. Aucune oeuvre d'art, aucune tradition, aucun texte n'évoque un sourire de Jésus. Sous prétexte que les évangiles canoniques n'indiquent pas qu'il riait, le rire a même été considéré comme un péché. Dans son livre Jésus, Fils de l'Homme (Albin Michel), Khalil Gibran voit plutôt le Galiléen comme un " homme joyeux ". De même, dans Jésus, le Dieu qui riait (1999), le romancier Didier Decoin n'a aucun mal, au fil de sa relecture des évangiles, à montrer que Jésus aimait la bonne chère et le bon vin. Il prise les escapades en bateau, la compagnie de copains et les banquets. " Une délicatesse, un mot gentil, et le voilà heureux ", écrit l'auteur. La question du rire de Jésus est l'un des ressorts du Nom de la rose, d'Umberto Eco (1982). Au novice Adso qui demande à son maître " pourquoi l'Evangile ne dit jamais que Jésus riait ? ", Guillaume de Baskerville, le moine-enquêteur, répond, avec son ironie rationaliste coutumière, que si l'omniscient Fils de Dieu ne riait pas, c'est sans doute " parce qu'il savait ce que nous ferions, nous, les chrétiens " ! Jésus adopte les mêmes compétences que les nombreux autres guérisseurs et exorcistes de l'Antiquité. Sa façon de guérir un sourd-muet s'aligne sur les gestes thérapeutiques connus : il lui met les doigts dans les oreilles et lui touche la langue avec sa propre salive (Mc 7,33). Un mode opératoire similaire - emploi de la salive, imposition des mains - est évoqué, toujours dans l'évangile de Marc, lors de la guérison, quelques jours plus tard, d'un aveugle à Bethsaïde (Mc 8, 23). La tradition évangélique a largement gommé la trace de ces manipulations, privilégiant la parole comme moyen de guérir. On s'en aperçoit à la quasi-disparition des gestes thérapeutiques dans la relecture qu'opère Matthieu de l'évangile de Marc. A l'époque de Jésus, de nombreux guérisseurs populaires ont la réputation d'avoir des pouvoirs extraordinaires. Les Juifs ont leurs faiseurs de miracles, comme Honi le traceur de cercles (Ier siècle avant notre ère), dont les prières font tomber la pluie. Les Grecs et les Romains ont leurs thaumaturges charismatiques, comme Apollonius de Tyane (né en 16, mort en 98), comparé par ses disciples à Jésus et adulé pendant plusieurs siècles. Comme d'autres, le Nazaréen sera accusé d'être un magicien (Mt 9, 34), accusation conservée par le Talmud : " On pendit Jésus parce qu'il avait pratiqué la magie. " Un courant de la recherche américaine a défendu l'idée d'un Jésus maître de sagesse cynique, champion de l'amour et de la tolérance, appelant à garder confiance en un Dieu qui prend soin de tous. John Dominic Crossan et Robert Funk, fondateurs en 1985 du Jesus Seminar, ont développé cette thèse, estimant que les paroles du Nazaréen sur le royaume à venir ont été introduites après-coup par les premiers chrétiens. Jésus apparaît ainsi plus acceptable dans une modernité où la perspective d'un prochain retour de Dieu n'agite plus les consciences. L'exégèse actuelle refuse toutefois de retirer à Jésus son statut attesté de prophète apocalyptique. Le Galiléen avait la conviction, forte dans l'Israël du Ier siècle, d'une venue prochaine de Dieu arrêtant l'Histoire pour installer son règne sur Terre. L'hypothèse d'une influence directe de l'essénisme sur Jésus et Jean-Baptiste, voire d'une jeunesse des deux cousins passée au monastère de Qumrân, a enflammé les esprits à la fin du XXe siècle. Des auteurs américains ont eu un grand succès médiatique en supposant que le silence des évangiles sur les esséniens est dû au fait que Jésus a été des leurs. Ne partage-t-il pas parfois leur radicalisme eschatologique, qui oppose un royaume de la lumière à celui des ténèbres ? Forme originale de judaïsme, l'essénisme se développe à l'écart de Jérusalem et de son Temple. Les esséniens vivent en communautés, dans l'ascèse et la pureté rituelle. Ils prônent le perfectionnement par la mortification. Si le Baptiste vit lui aussi dans le désert, s'il porte des habits en poil de chameau et mange des sauterelles, Jésus, lui, n'a rien d'un ascète. Il est l'homme des foules, ouvert à tous. On lui reproche de ne pas jeûner et on le traite de " glouton " (Lc 7, 33-34). Il est invité à des repas pris dans des milieux les plus divers et la pureté rituelle ne fait pas partie de ses obsessions. Jésus n'était donc pas un essénien. Dans les évangiles de Marc et surtout de Matthieu, Jésus n'est pas tendre avec les pharisiens. A sept reprises, il les maudit, les traite d'" hypocrites ", de " sépulcres blanchis "... Les pharisiens, membres d'un courant nationaliste non violent et piétiste, s'opposent aux sadducéens, la haute aristocratie juive. Les sadducéens occupent le Temple, les pharisiens enseignent dans les synagogues et leurs académies d'études sont réputées : les écoles de Hillel et de Shammaï étaient florissantes quelques décennies avant J.-C. Leur croyance dans le royaume des cieux, la résurrection des morts et la venue du Messie les rapprochent du Nazaréen. La sévérité de Matthieu à l'égard des pharisiens s'explique par le contexte religieux des années 85-90, époque de la rédaction de l'évangile. Certaines communautés chrétiennes vivent alors avec douleur leur exclusion des synagogues par les scribes. En réalité, Jésus entretenait des relations suivies avec les pharisiens, qui discutaient volontiers avec lui et l'invitaient à dîner. S'ils avaient des divergences sur l'interprétation de la volonté divine, elles restaient dans les limites d'un débat entre deux courants fidèles à la tradition juive. Les évangiles laissent supposer que les pharisiens reconnaissent en Jésus un docteur de la Loi. Le pharisien Nicodème l'appelle " rabbi ", maître enseignant, et prend sa défense devant le sanhédrin. Dans Luc (13, 31), des pharisiens viennent prévenir le Galiléen que le tétrarque Antipas veut le faire tuer. L'image répandue d'un Jésus venu opposer le commandement d'amour à la Loi doit être balayée une fois pour toutes. Le Nazaréen n'a pas rejeté l'autorité de la Torah. Il ressort des travaux de John Paul Meier que Jésus est profondément imprégné des Ecritures juives. Il a grandi dans la société et la religion juives, pense et parle en Juif à des Juifs. Certes, il s'oppose à l'application rigoriste et sectaire du sabbat. Et il modifie la loi de Moïse sur deux points : il condamne l'usage du serment et ne permet le divorce qu'en cas d'adultère. Mais les paroles rassemblées dans le Sermon sur la montagne trouvent un équivalent dans le Talmud. Les lignes de force de l'enseignement de Jésus, dont la prééminence du commandement d'amour, ne sont pas étrangères aux leçons des rabbins, même si, convenons-en, leurs sentences sont postérieures de cent-cinquante ans au moins à l'époque de Jésus.Dans Le Zélote (Les Arènes), livre paru cette année, Reza Aslan présente l'homme de Nazareth comme un leader révolutionnaire. Jésus rêvait, selon lui, de renverser les dirigeants en place, condition impérative pour pouvoir installer le règne de Dieu. L'ouvrage, qui rallume une vieille polémique, est devenu n°1 des ventes aux Etats-Unis, puis best-seller dans 25 pays. Son auteur, un musulman chiite d'origine iranienne, s'appuie sur des paroles dérangeantes du Christ : " Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive. " Il mentionne, dans l'entourage de Jésus, deux disciples supposés zélotes : Simon le Zélote et Judas Iscariote. Toutefois, la rébellion zélote à laquelle Aslan rattache Jésus n'apparaît sur la scène palestinienne que dans la décennie 60, phase de troubles intenses. Par son éthique de non-résistance à autrui (Lc 6, 27-36), le Nazaréen est radicalement séparé de l'idéologie zélote. Certes, des paroles comme " Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent " ou " Heureux les assoiffés de justice " ont une dimension subversive. " Cependant, Jésus n'était pas un agitateur politique, assure le dominicain Olivier-Thomas Venard, professeur d'exégèse néotestamentaire à l'école biblique de Jérusalem. Comparé à d'autres Juifs de son temps, il apparaît plutôt respectueux de l'ordre établi. " La douceur prêtée au " Bon Pasteur " a inspiré la peinture et les péplums hollywoodiens. Mais on voit aussi, dans l'évangile selon Jean, Jésus faire un fouet avec des cordes et être la cause d'un trouble public dans l'enceinte du Temple. " Cette maison de prière est devenue une caverne de bandits ", s'exclame-t-il en substance, référence au prophète Jérémie (7, 11), rejeté par le peuple d'Israël. Le Galiléen renverse les tables des changeurs de monnaie, les sièges des marchands de colombes. L'altercation se déroule sur le " parvis des païens ", transformé en marché au bétail. Elle n'a pas dû prendre des proportions énormes, car la police du Temple n'est pas intervenue. L'esclandre a néanmoins alarmé les grands-prêtres et les scribes : Jésus s'en prend au fonctionnement du Temple, coeur de la nation depuis des siècles. Jésus a-t-il voulu éloigner du Temple de Jérusalem les entreprises mercantiles (comme si, de nos jours, il s'attaquait au commerce de bidons d'eau de Lourdes en forme de sainte Vierge) ? Cette condamnation morale apparaît comme une relecture chrétienne de l'incident. En réalité, les marchands d'animaux offerts en sacrifice et les changeurs d'argent étaient indispensables à l'activité du Temple. La tradition chrétienne attribue aussi au geste du Christ un sens cultuel : il s'en serait pris au rite sacrificiel, pour le spiritualiser. Mais alors, pourquoi l'homme de Nazareth envoie-t-il, au Temple, des malades qu'il a guéris ? Et pourquoi, après sa mort, des membres de sa communauté continuent-ils à y célébrer leur culte ? La tradition chrétienne veut que Jésus soit " Messie ", " Fils de David " et " Fils de Dieu ". Les évangiles synoptiques ont pourtant respecté la discrétion du Nazaréen sur son identité : les titres en question ne sont jamais placés sur ses lèvres. Les déclarations en " je suis ", de l'évangile de Jean, sont notoirement le résultat d'une méditation christologique tardive. Le centurion sous la croix parle de Jésus comme d'un " juste " (et non du " Fils de Dieu "), parole de l'évangile de Luc jugée authentique par de nombreux exégètes. Selon les évangiles, Jésus a conscience de sa mort : " Il commença à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que trois jours après, il soit relevé " (Mc 8,31). Cette déclaration a été façonnée par la foi née dans les années qui ont suivi la mort du Galiléen. Elle concrétise la conviction des premières communautés chrétiennes que la fin misérable de Jésus n'était pas un accident ou un échec, mais l'aboutissement de sa vocation. Cela n'exclut pas que Jésus a peut-être communiqué à ses disciples son pressentiment d'une fin violente. La dernière cène n'est pas un repas pascal : il manque l'agneau. Ce dernier repas, que Jésus partage avec ses intimes à la veille de son arrestation, est l'occasion d'un geste de solidarité et de communion, concrétisé par le pain partagé et le fait de boire à la même coupe. Pour les premiers chrétiens, le Christ est lui-même l'agneau pascal. Pendant deux mille ans, Judas a représenté l'image même du mal humain. Au Moyen Age, il est le symbole du traître et de l'usurier. Il a fallu attendre la période moderne pour qu'on s'intéresse à sa psychologie et qu'on cherche à comprendre son action. Si Jésus informe son disciple qu'il le trahira et lui dit de se dépêcher de le faire, est-il réellement coupable ? D'après l'Evangile de Judas, texte apocryphe, l'Iscariote, en livrant son maître, lui aurait permis de se libérer de sa forme humaine. Plus répandue, parmi les exégètes, est la thèse selon laquelle Judas a été déçu dans son espérance messianique d'un rétablissement du royaume d'Israël. Selon les évangiles synoptiques, Jésus est conduit manu militari devant le sanhédrin, conseil supérieur de la nation. Questionné par Caïphe, il reconnaît être le Messie. Le grand-prêtre déchire alors sa tunique et crie au blasphème (Mc 14, 61-64). Selon l'exégète Daniel Marguerat, ce procès nocturne est une invention chrétienne de la fin du Ier siècle. " A cette époque, le litige entre l'Eglise et la Synagogue porte précisément sur la messianité de Jésus ", note le bibliste. Il ajoute, à l'appui de sa thèse, que " plusieurs faux messies se sont levés, avant et après Jésus, sans qu'on ait retenu contre eux le délit de blasphème ". Les premiers chrétiens ont reconstitué une scène à laquelle, de toute évidence, aucun apôtre n'avait assisté. En outre, il est difficile d'admettre que Jésus se soit déclaré " messie ", lui qui, jusqu'alors, s'est refusé à figer son identité sur un titre. Par ailleurs, il est peu probable qu'un tribunal juif tienne une session officielle en pleine nuit, surtout en pleine préparation de Pâque. Pour Régis Burnet, il y a peut-être eu plusieurs auditions de Jésus, étalées sur plusieurs jours.Très vite, les premières communautés chrétiennes ont mis en cause la responsabilité des Judéens, puis celle du peuple juif, dans la mort de Jésus. Pendant près de vingt siècles, cette accusation a pesé sur les relations entre les chrétiens et le peuple de Moïse. Les Juifs seront ceux qui ont " tué le Christ ", ce qui justifiera bien des atrocités. Dans le deuxième tome de son Jésus de Nazareth, le pape émérite Benoît XVI rejette la thèse d'une responsabilité collective du peuple juif, position déjà adoptée par l'Eglise catholique à l'issue du concile Vatican II, en 1965. En revanche, Joseph Ratzinger pointe du doigt les hauts dignitaires du Temple, autorités religieuses déjà mises en cause par le chroniqueur juif romain Flavius Josèphe. Le bibliste Régis Burnet confirme : " Il y a sans doute eu complot des grands-prêtres et des anciens, qui manipulent habilement le pouvoir romain et la foule. Le sanhédrin réussit à faire croire aux autorités romaines que Jésus est un agitateur, un fauteur de troubles, qui prétend être le Messie. Le préfet Pilate, qui ne veut prendre aucun risque, commet alors un meurtre préventif. " Les évangélistes présentent Pontius Pilatus, préfet de Judée de 26 à fin 36 ou 37, comme un homme qui fait preuve d'humanité. Matthieu raconte que le Romain a essayé d'échanger Jésus contre un émeutier, Barabbas. Il aurait finalement été contraint de condamner le Nazaréen sous la pression des autorités juives et de la foule. Dans sa Vie de Jésus, Ernst Renan le crédite d'un doute sincère pour son propos amer cité dans l'évangile selon Jean : " Qu'est-ce que la vérité ?" L'histoire contredit le Nouveau Testament. La réputation de Pilate est celle d'un gredin corrompu. Flavius Josèphe et Philon d'Alexandrie le taxent de politicien roué et féroce dans la répression. Les premières communautés chrétiennes implantées dans l'Empire ont flatté l'image du préfet dans une optique missionnaire et pour éviter de s'aliéner le pouvoir romain. La tradition et les peintres montrent un Jésus chargé de la croix, qu'il porte jusqu'à la colline de Golgotha, à l'extérieur des remparts de la ville de Jérusalem. En réalité, il n'a porté que la partie transversale, appelée patibulum. Le pieu vertical restait fiché en terre. Jésus a été pendu à trois clous : un dans chaque avant-bras, et non dans la paume de la main comme le montrent les peintres, et un plus long à travers les talons joints. Un support de bois placé sous le séant évitait au corps de se déchirer, mais prolongeait aussi le calvaire. Les Romains avaient hérité des Perses le supplice infâmant et cruel de la croix. En aucun cas ils ne l'infligeaient à leurs citoyens. D'après Luc, " Jésus, à ses débuts, avait environ 30 ans ". Traditionnellement, il est dit que la vie publique de Jésus s'est déroulée entre 30 et 33 ans. Trente ans a une valeur symbolique : c'est l'âge de la majorité légale pour les Juifs de l'époque et l'âge de la maturité selon les biographes anciens. Une certitude : Jésus est condamné à mort avant l'an 36, année où Ponce Pilate est rappelé à Rome. Les exégètes estiment que le Galiléen a été crucifié en 30 ou en 33. Etant né entre -7 et -5, il avait donc entre 35 et 39 ans lors de sa condamnation. Les évangélistes s'accordent pour situer la mort violente de Jésus à Jérusalem aux alentours de la Pâque juive, mais ils divergent sur le jour de sa mort. Marc la situe un vendredi où était célébrée la fête, 15 du mois de Nisan, tandis que Jean opte pour l'après-midi du 14 Nisan, veille de la Pâque. Une condamnation du Galiléen un jour de Pâque étant improbable, la chronologie johannique a la préférence des historiens. " Exécuter trois condamnés juifs le jour de la plus grande fête de l'année aurait été une faute politique majeure de l'occupant romain ", note le bibliste et théologien Michel Quesnel. L'astronomie nous fournit deux dates possibles pour un 14 Nisan : le vendredi 7 avril 30 ou le vendredi 3 avril 33. Le courant qui se revendique du message de Jésus compte des Juifs palestiniens et des Juifs originaires de la diaspora. Des cercles se constituent en fonction d'une langue, d'une culture d'origine, d'une forme particulière de pratique religieuse... " Ils se font et se défont, entraînant des alliances provisoires et des éloignements définitifs ", signale l'exégète français Pierre Geoltrain. La tradition met en évidence la foi commune de ces groupes. Mais des tendances diverses s'y manifestent dès les années qui suivent la mort de Jésus. Les Juifs hellénisés ont un différend avec les " Hébreux " : leurs veuves n'auraient pas reçu l'aide quotidienne qui leur était due. L'affaire est vite réglée : on leur confie le service des tables. Mais l'antagonisme est plus profond : les hellénistes sont des prédicateurs aux idées extrêmes, non partagées par les apôtres. Accusé d'avoir violemment critiqué les sacrifices et le Temple, l'helléniste Etienne est lapidé. Les autres hellénistes doivent poursuivre leur activité en Samarie et en Judée. Les apôtres, eux, demeurent à Jérusalem et ne sont pas inquiétés par les autorités juives. Les Actes des apôtres mettent Pierre au premier plan : c'est lui qui parle, administre, incarne la fonction apostolique. Les récits nous le décrivent grand orateur, courageux devant le sanhédrin. La tradition chrétienne occidentale voit même en Pierre l'apôtre à qui Jésus a confié l'" Eglise ". Elle se fonde sur l'évangile attribué à Matthieu, selon lequel le Galiléen dit à son disciple : " Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise " (Mt 16,18). Pierre aurait dirigé l'église apostolique toute sa vie et aurait transmis ses fonctions à ses successeurs en tant qu'évêque de Rome. Sur cette primauté de Pierre se fonde la suprématie du pape. Ce schéma est battu en brèche par l'exégèse. Peu après la mort de Jésus, les apôtres Pierre et Jean auraient exercé, avec Jacques, l'un des frères du crucifié, une direction collégiale, mentionnée dans les Actes. Fuyant les persécutions, Pierre s'éloigne de Jérusalem. Jacques s'impose alors comme chef de la communauté de la ville et autorité suprême du mouvement. Dans les années 48-50, le frère de Jésus dirige les débats du " Concile de Jérusalem ". Ses adjoints imposent leurs vues à Pierre lors de l'incident d'Antioche, relaté par Paul dans son Epître aux Galates. Jacques est exécuté par lapidation en 62, sur ordre du grand-prêtre Anan. Cette exécution provoque le renvoi du grand-prêtre par le procurateur romain, ce qui révèle à quel point Jacques est " un personnage important, bénéficiant d'alliés puissants à Jérusalem ", note Pierre-Antoine Bernheim, auteur de Jacques, frère de Jésus (Albin Michel, 2003). Jacques symbolise la communauté judéo-chrétienne primitive enracinée dans la tradition juive. Le souvenir de l'encombrant frère de Jésus a été gommé par l'Eglise, qui fait de Pierre et Paul les seuls ténors de l'" après-Jésus ". Au point qu'aujourd'hui, Jacques " le Juste " est inconnu du grand public et de la plupart des chrétiens. Son occultation a été favorisée par son identification erronée à Jacques le Mineur et par la promotion d'un troisième Jacques, dit " le Majeur ", celui du pèlerinage de Compostelle, en vogue au Moyen Age et aujourd'hui. Pourtant, au cours des deux premiers siècles de notre ère, Jacques a joui d'une réputation considérable. Eusèbe de Césarée le considère comme un ascète et un observateur scrupuleux de la Loi. Le premier " évêque " de Jérusalem est admiré par le peuple pour sa piété. Au cours de ses dix-huit années de charge, il s'est appuyé sur un groupe d'" anciens " pour maintenir l'unité des églises locales. A sa mort, l'Eglise de Jérusalem est désorganisée. Ses membres quittent la ville avant 66, début de la guerre judéo-romaine, et se réfugient à Pella, dans la Décapole. De retour à Jérusalem, les réfugiés nomment Siméon, un cousin de Jésus, à la succession de Jacques. Huit ans sont passés depuis la mort du frère de Jésus et l'Eglise de Jérusalem ne retrouvera plus jamais son influence sur les autres Eglises du mouvement chrétien. Pendant les trente premières années après la croix, nul ne songe à faire du mouvement né de la foi en Jésus-Christ une nouvelle forme religieuse. " Il est vécu et perçu comme un courant juif parmi d'autres, indique Pierre Geoltrain. Il n'est même pas encore une dissidence. " S'il est exact qu'on a donné, à Antioche, le nom de " chrétiens " aux adeptes, on ne peut parler de christianisme, ni même de christianisme juif. A l'époque de la rédaction des évangiles selon Matthieu et Jean, la querelle et l'invective caractérisent les rapports entre Juifs et Juifs chrétiens. Mais les liens ne sont pas rompus, malgré les mesures d'exclusion des synagogues. On ne passera de la dissidence chrétienne à l'autonomie qu'au cours des années 120 à 150. Par Olivier Rogeau