La Complainte sur le Christ mort (1495), du Pérugin. Une sorte de "portrait de famille", sans la croix. © AKG-IMAGES/RABATTI & DOMINGIE

Jésus, plus qu’un homme?

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

« La double identité humano-divine de Jésus n’allait déjà pas de soi pour ses disciples », estime Joseph Doré, qui a conçu et dirigé Jésus. L’encyclopédie. Explications.

Comment est né votre projet de synthèse des données de la recherche historique sur Jésus ?

Pendant trois ans, une demi-douzaine de spécialistes et moi avons travaillé sur le concept, l’objectif, puis le plan de l’ouvrage. Une fois le projet structuré, il y a eu les contacts avec les nombreux exégètes sollicités. L’idée n’était pas d’exposer la doctrine chrétienne sur Jésus-Christ, mais de rendre accessible à un large public une synthèse dans laquelle la critique historique rigoureuse et l’herméneutique seraient complémentaires. Les contributions rassemblées dans ce livre ne s’emboîtent pas forcément les unes dans les autres. Le lecteur pourra parfois déceler des différences d’interprétation sur tel passage des évangiles ou telle description du contexte social, politique et religieux. Le pluralisme de cet ouvrage vise à susciter des interrogations. Alors que la plupart des travaux d’exégèse paraissent dans des maisons d’édition chrétiennes, celui-ci sort chez un éditeur non confessionnel, qui n’a pas vocation à porter la parole d’une institution. Un gage de plus d’indépendance et de liberté de pensée.

Une majorité de vos contributeurs français et belges sont néanmoins rattachés à des institutions d’enseignement ou de recherche chrétiennes et vous-même êtes un homme d’Eglise…

Joseph Doré.
Joseph Doré.© ROBERTO FRANKENBERG

C’est exact. Pour autant, c’est la compétence seule qui a primé dans le choix de nos experts. Il se fait que les recherches bibliques, l’exégèse et la théologie sont le plus souvent exclues du domaine universitaire public, du moins en France. Pour ma part, mes fonctions ecclésiales n’ont pas conféré à notre travail collectif une quelconque tonalité prosélyte. Je suis, certes, archevêque émérite de Strasbourg, mais aussi ancien doyen de la faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris. J’ai présidé, de 1993 à 1999, l’Académie internationale des sciences religieuses de Bruxelles. C’est en tant que théologien et directeur de collections et revues universitaires que j’ai pu fédérer, dans un esprit oecuménique, des auteurs issus de sept pays, eux-mêmes reconnus dans leur domaine. Parmi eux, nous comptons plusieurs contributeurs belges : Camille Focant, André Wénin et Régis Burnet, tous trois professeurs à la faculté de théologie de l’UCL. Le grand public éloigné des problématiques chrétiennes ignore en général que nos grandes universités européennes catholiques et protestantes, loin d’être des pépinières de prédicateurs, sont des lieux où la science exégétique a beaucoup progressé.

Votre encyclopédie est plurielle, mais aucun de ses auteurs ne répond à la thèse  » mythiste  » selon laquelle Jésus de Nazareth n’a jamais existé.

Nous avons délibérément laissé de côté cette thèse, qui a connu son heure de gloire au xixe siècle avec le triomphe du positivisme. Elle refait surface depuis quelques années, portée par quelques voix tapageuses dans les pays anglo-saxons et en France (NDLR : le philosophe Michel Onfray). Elles prétendent que Jésus est un personnage légendaire, que les évangiles sont une fable élaborée par un groupe de juifs du ier siècle. Un public non averti est parfois troublé par ces mises en doute, à l’heure où les réseaux sociaux favorisent la floraison de discours plus ou moins complotistes. La thèse mythiste n’est pas plus rationnelle que celle de la Terre plate ! Il n’y avait aucune raison sérieuse de lui laisser une place dans cet ouvrage en tant que sujet de débat. Bien sûr, la communauté scientifique n’établira jamais l’identité, divine ou pas, de Jésus, ni la réalité de la résurrection, questions qui ne relèvent pas de son champ d’investigation. Mais les spécialistes concluent sans ambiguïté à l’existence historique d’un homme nommé Jésus. Il est décrit par diverses sources antiques non chrétiennes comme un guérisseur, un faiseur de prodiges suivi par des disciples, confronté à l’hostilité grandissante des chefs religieux de son temps et mis à mort à Jérusalem sous la préfecture de Ponce Pilate.

Evangile de Luc (22, 20-71 et 23, 1-13) dans le Codex Sinaïticus, manuscrit du ive siècle.
Evangile de Luc (22, 20-71 et 23, 1-13) dans le Codex Sinaïticus, manuscrit du ive siècle. © © AKG-IMAGES/BRITISH LIBRARY

Pourquoi avoir fait le choix de suivre le plan narratif de l’évangile de Luc, alors que celui de Jean est aujourd’hui considéré par les scientifiques comme le plus riche en informations historiques et le plus cohérent dans l’articulation des faits ?

Nous avons pris le texte de Luc comme fil conducteur car il couvre l’ensemble du parcours de Jésus. L’évangéliste commence son récit avec l’engendrement et l’achève  » au moment où il nous fut enlevé « , selon l’expression des Actes des apôtres, le second livre que Luc a composé pour faire état des commencements de l’Eglise. Notre encyclopédie est structurée en trois parties. Dans la première, on traite de la naissance de Jésus, de son enfance et de sa  » vie cachée  » pendant trente ans en Galilée. Avant tout, je souligne que tout est parti d’une rumeur : celle qui, peu de temps après la mort de Jésus, a fait état de sa résurrection. Qu’est-ce qui a bien pu se passer pour que les disciples, en plein désarroi après la crucifixion de leur maître, en soient venus à la conviction qu’il avait traversé la mort ? Dans les récits des apparitions, les disciples ne disent pas  » nous l’avons vu « , mais  » il s’est fait voir « , tournure verbale qui traduit le caractère désarçonnant de l’opération. La deuxième partie présente la vie publique de Jésus : ses faits et gestes, son enseignement, les interrogations suscitées par son comportement. Le troisième et dernier volet évoque ses adieux, le déroulement de sa Passion, de sa mort et des mystérieux événements qui suivront.

La quête du Jésus historique, qui a connu ses heures fastes aux xixe et xxe siècles, a débouché sur une impasse. Comment la science aborde-t-elle la question de l’identité humano-divine de Jésus ?

Cette question s’est posée dès le départ, dans les premiers documents dont nous disposons. Moins de deux décennies après sa mort, Jésus se voit déjà attribuer les titres de  » Christ  » ou  » Messie « ,  » Seigneur « ,  » Fils de Dieu « . Jésus a été présenté, compris et suivi non seulement comme un homme parmi d’autres, mais comme  » plus qu’un homme « . Comment celui qui a prétendu annoncer Dieu et conduire vers lui a pu, de surcroît, être considéré comme ayant partie liée avec Dieu, comme étant lui-même Dieu ? Cette double identité n’est pas seulement problématique pour nous, hommes des Lumières et de la modernité. Elle est apparue tout aussi insolite à Pierre et Paul et à leurs compagnons. Jésus lui-même a bien conscience que son identité n’est pas claire pour ses disciples et il paraît tout faire pour qu’il en soit ainsi :  » Et vous, qui dites-vous que je suis ?  » leur demande-t-il. A chacun de comprendre que la réponse lui appartient, qu’elle engage le sens à donner à sa propre vie.

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