La scène avait provoqué l'incrédulité en Allemagne: le président de la République Frank-Walter Steinmeier, en visite dans la zone sinistrée le samedi suivant les crues, tient un discours émouvant sur fond de dévastations... La caméra s'éloigne de son visage et fixe en arrière-plan le ministre-président de la région, le conservateur Armin Laschet, candidat à la succession d'Angela Merkel, pris d'un fou rire avec son entourage. La scène devient virale sur le Net, provoquant une avalanche de critiques, obligeant l'intéressé à s'excuser à deux reprises. Quelques jours plus tard, Laschet n'est plus crédité que de 24% d'opinions positives en matière de gestion des crises, contre 40% pour son rival social-démocrate, le ministre des Finances Olaf Scholz, qui a promis 400 millions d'euros d'aide d'urgence aux sinistrés ainsi qu'un plan de reconstruction de plusieurs milliards à long terme.
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La scène avait provoqué l'incrédulité en Allemagne: le président de la République Frank-Walter Steinmeier, en visite dans la zone sinistrée le samedi suivant les crues, tient un discours émouvant sur fond de dévastations... La caméra s'éloigne de son visage et fixe en arrière-plan le ministre-président de la région, le conservateur Armin Laschet, candidat à la succession d'Angela Merkel, pris d'un fou rire avec son entourage. La scène devient virale sur le Net, provoquant une avalanche de critiques, obligeant l'intéressé à s'excuser à deux reprises. Quelques jours plus tard, Laschet n'est plus crédité que de 24% d'opinions positives en matière de gestion des crises, contre 40% pour son rival social-démocrate, le ministre des Finances Olaf Scholz, qui a promis 400 millions d'euros d'aide d'urgence aux sinistrés ainsi qu'un plan de reconstruction de plusieurs milliards à long terme. L'anecdote en dit long sur l'influence que les crues dramatiques de la mi-juillet pourraient jouer sur les élections législatives du 26 septembre, alors qu'Angela Merkel a annoncé prendre sa retraite politique. Avec les crues, le climat s'est invité dans la campagne électorale, redevenant le sujet de préoccupation numéro un des Allemands, devant la crise sanitaire et les migrations. "Ce genre d'épisode peut influencer le vote, estime le politologue Gero Neugebauer, de l'université libre de Berlin. Et Armin Laschet devra vite faire oublier celui-là, qui peut agir sur le réservoir de sympathie dont il dispose auprès d'une partie de l'électorat en tant que candidat. Même s'il ne faut pas surestimer cette anecdote, Armin Laschet ne peut guère se permettre de nouveaux faux pas d'ici à la fin du mois de septembre." En juillet, l'Allemagne a vécu les pires crues depuis la guerre. Cent quatre-vingt personnes ont perdu la vie dans les inondations dramatiques de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et de Rhénanie-Palatinat. Presque autant sont toujours portées disparues, et les dégâts matériels sont colossaux. Il faudra des années pour reconstruire les deux régions sinistrées. Vingt des trente-cinq ponts franchissant la rivière Ahr, un affluent du Rhin, sont détruits. La Deutsche Bahn estime qu'il faudra deux milliards d'euros pour remettre en état les rails et les gares ravagés. La fédération des assureurs allemands évalue les dommages subis à cinq milliards pour le secteur. Mais moins d'un Allemand sur deux est assuré contre les inondations. Quarante mille habitants ont tout perdu dans les crues. Nombre d'entre eux dépendent entièrement du soutien de l'Etat. Berlin a promis une aide rapide et non bureaucratique et a demandé le soutien de l'Union européenne. Quatre cent millions d'euros d'aide d'urgence seront versés dans les prochaines semaines et un plan de reconstruction à plus long terme est en cours d'élaboration. La zone des dévastations s'étend sur 150 kilomètres du nord au sud et sur 120 kilomètres d'est en ouest, de chaque côté du Rhin. Des milliers de secouristes, pompiers, policiers et militaires sont toujours occupés à déblayer le terrain et à sécuriser les zones les plus instables. Inquiétude supplémentaire, la région, privée d'eau potable, d'électricité, de gaz et de traitement des déchets en quantité suffisante, est désormais menacée d'épidémies. Des voitures et des camions encastrés les uns dans les autres comme des pièces de Lego, des portions d'autoroute et des ponts arrachés, des maisons éventrées ou déplacées de plusieurs centaines de mètres, un immense cratère dans lequel s'est engouffrée une avalanche d'eau et de boue entraînant les habitations sur son chemin, des panzers déblayant des ruelles moyenâgeuses bordées de maisons blanches à colombages dévastées... "Mon voisin Bergmüller s'est trouvé piégé par les eaux au milieu de la rue, rapporte la voix brisée par l'émotion un Néerlandais vivant depuis trente ans à Bad Münstereifel, petite cité médiévale aux boutiques signalées avant la catastrophe par de vieilles enseignes dorées. Une vague boueuse de deux mètres de hauteur est arrivée. Il s'est tenu le plus longtemps qu'il pouvait à un de ces piliers en métal qui empêchent les voitures de se garer. On lui a jeté une corde avec un autre voisin. Mais il a lâché prise. Et comme une flèche, il a dévalé la rue, emporté par les eaux. Je ne sais pas où il est, je ne sais pas s'il vit encore..." Les images de Bad Münstereifel comme de l'ensemble de la région et le nombre élevé de victimes ont choqué en Allemagne, provoquant un vif débat autour des systèmes de prévention des catastrophes et d'alerte des populations exposées. "Les services de protection contre les catastrophes ont-ils été défaillants?", s'interroge le quotidien populaire Bild Zeitung, citant la professeure en hydrologie, la Britannique Hannah Cloke, qui accuse les autorités allemandes de négligence. "Le système européen Efas avait lancé une alerte maximale aux inondations, rappelle la professeure de l'université de Reading. Il aurait fallu évacuer plus tôt." Dès le 10 juillet, soit quatre jours avant la catastrophe, "l'Efas a tiré la sonnette d'alarme et alerté les gouvernements allemand et belge sur un fort risque d'inondations dans le secteur du Rhin et de la Meuse, poursuit la chercheuse. Le fait que les gens n'aient pas été évacués ou avertis montre que quelque chose a fonctionné de travers." De fait, le système d'alerte allemand repose sur trois dispositifs. Ce sont d'abord les patrouilles de pompiers, armés de haut-parleurs, qui sillonnent les rues pour alerter les populations. Ce dispositif a en partie fonctionné dans la nuit du 14 au 15 juillet. Mais à Sinzig, au sud de Bonn, douze personnes sont mortes dans un foyer pour adultes handicapés, dont les habitants n'avaient pas été prévenus de la montée des eaux. Le second dispositif est constitué par les sirènes municipales, dont le nombre était estimé à 14 000 à travers le pays fin 2017, soit deux fois moins qu'à la fin de la guerre froide. "C'est un dispositif qu'il va falloir réactiver", admet Armin Laschet. Le troisième dispositif est une application baptisée Nina, qui a bel et bien émis une centaine de signaux d'alerte mi-juillet pour la zone du Rhin. Mais seuls huit millions d'Allemands l'ont installée sur leur téléphone mobile. "Face à une situation aussi exceptionnelle provoquée par la nature, entraînant ruptures de courant, d'Internet et des réseaux mobiles, aucun système d'alerte ne peut fonctionner, même si on doit bien sûr réfléchir à la manière d'améliorer les choses", estime à ce sujet Angela Merkel. La chancelière s'est rendue à deux reprises dans la région. "Je suis venue pour me faire une idée de la situation, une situation surréaliste, fantomatique. La langue allemande n'a pas de mots pour décrire les désastres qui se sont produits ici", a-t-elle déclaré avant d'assurer que l'Etat fédéral n'abandonnerait pas les communes et les Länder à leur sort. Alors que le réchauffement climatique est unanimement présenté comme largement responsable des pluies diluviennes à l'origine de la catastrophe, Angela Merkel a promis une politique qui "à moyen et long terme prendra davantage en considération le climat" que ça n'a été le cas au cours des dernières années. Un semi-aveu d'échec pour celle dont les quatre mandats ont été jalonnés de nombreuses crises. A quelques semaines des élections législatives du 26 septembre, les politiques semblent se livrer à une surenchère climatique. "Toute personne sensée devrait comprendre que des caprices météorologiques de cette ampleur et de cette gravité ne sont pas un phénomène normal dans nos régions mais des conséquences du réchauffement climatique provoqué par l'homme", a ainsi commenté l'ultraconservateur ministre de l'Intérieur Horst Seehofer. Un appel aux allures de reconversion: au cours de sa longue carrière politique, Seehofer avait jusqu'à présent rarement pris la défense de l'environnement. Armin Laschet a estimé pour sa part qu'il faudrait "accélérer les mesures de protection du climat". Mais il lui faudra plus que quelques discours pour rattraper son retard sur le terrain de l'environnement. Selon un sondage Civey publié une semaine après les crues, seuls 26% des Allemands sont d'avis que s'il est élu, Armin Laschet fera effectivement quelque chose pour le climat, contre 35% pour Olaf Scholz, et 56% pour Annalena Baerbock, la candidate des Verts. "Avec l'inondation, la question du climat risque de dominer la campagne, rappelle Gero Neugebauer. Et cela devrait profiter aux Verts. Envoyer les candidats sur le terrain, c'est bien, mais ça ne changera pas la donne sur le plan électoral pour les partis au pouvoir à Berlin. Le retour en force des thèmes environnementaux dans la campagne électorale peut même être un handicap pour les chrétiens et les sociaux-démocrates qui n'ont pas montré au cours de toutes ces années qu'ils maîtrisaient la question. Ni la CDU ni le SPD ne sont considérés comme compétents sur le climat. La catastrophe peut aider les Verts à gagner quelques points de plus."