Vous écrivez que "la création d'un statut d'individu de droit a ouvert les vannes de revendications sans fin qui ont aggravé la fragmentation du corps social" (1). Comment s'est opéré ce processus ?
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Vous écrivez que "la création d'un statut d'individu de droit a ouvert les vannes de revendications sans fin qui ont aggravé la fragmentation du corps social" (1). Comment s'est opéré ce processus ? Dans la société traditionnelle de l'Ancien Régime (NDLR : le pouvoir monarchique entre le xvie siècle et la Révolution française de 1789), l'individu est défini par le groupe. C'est sa position sociale qui le détermine. Il sait ce qu'il a à faire. Il doit répondre aux attentes de la société. Son chemin de vie est tracé. On est passé de ce modèle à un autre centré sur l'individu. Le bouleversement anthropologique est gigantesque. Le nouveau modèle ne s'apparente pas uniquement à l'individualisme, au narcissisme et au repli sur soi... Mais il est sûr que l'individu tisse son réseau, décide lui-même et, liberté et contrainte extraordinaires, est sommé de choisir dans tous les domaines, son avenir, sa morale, ses consommations... Ce n'est que depuis un demi-siècle que le débat sur l'identité a pris corps. Auparavant, les identités existaient mais elles étaient conférées par la position sociale de l'individu. Nous vivons donc dans un nouveau type de société. Historiquement, la démocratie a commencé par un système politique constitué autour du multipartisme et des élections libres. C'est la partie visible de l'iceberg. Aujourd'hui, nous approfondissons la démocratie de l'individu, maître de son monde, de sa vie et de son avenir. Utopie merveilleuse mais dont la mise en pratique est problématique, débouche sur des impasses et est en train d'enfanter des monstres. Pourquoi république (Etat) et démocratie divergeraient-elles aujourd'hui, comme vous l'affirmez ? Le langage commun associe république et démocratie dans une même forme politique de la modernité. Si on les analyse de plus près, on s'aperçoit qu'elles sont de plus en plus fondées sur des logiques opposées. La république, c'est l'Etat qui arrive à fédérer une collectivité et à l'entraîner dans une direction. Elle a connu son heure de gloire au xixe siècle. La démocratie est ce qui vient d'en bas, une émanation large et multiple du peuple. République et démocratie ont réussi à s'articuler entre la fin du xixe siècle et la décennie 1960. A partir de ces années-là, survient une rupture historique : les individus se libèrent des carcans qui les définissaient jusqu'alors. La période est pleine d'enthousiasme. Mais on ne comprend pas encore à ce moment-là qu'on va le payer très cher. Aujourd'hui, on butte sur les limites de cette utopie. Je ne suis pas un affreux réactionnaire mais je lance un cri d'alarme pour qu'on se rende compte de la situation dans laquelle on se trouve afin de pouvoir réagir à temps. En quoi l'élargissement de la démocratie au plan individuel peut-il nuire à la démocratie ? Nous sommes dans une période de bascule. J'ai longtemps pensé titrer mon livre Le Moment démocratique parce que nous expérimentons la démocratie dans son expression maximale. Sur Internet, chacun peut créer son monde, développer ses idées, les échanger, trouver un public. Cela provoque une grande effervescence. Mais, dans le même temps, ce paroxysme démocratique entraîne la montée et une radicalisation des populismes. Comment l'expliquer ? Parce que cette hyperliberté et cette hyperresponsabilité de l'individu sont ingérables. Devoir choisir sa vérité, sa morale, son avenir... est éventuellement praticable lorsque l'on dispose de moyens financiers et culturels. Mais quand on souffre de la moindre fragilité, sociale, psychologique, et que l'on a peu de ressources, cela se transforme en charge mentale ingérable... Face à ce défi, l'unique protection possible est de réduire la surface du questionnement et de s'enfermer dans une certitude de plus en plus étroite. Résultat : on défend ses positions le plus souvent avec agressivité ; on n'écoute plus l'autre ; les échanges se transforment en faux débat... Le point de bascule est celui-là : passer subitement d'une ouverture démocratique extraordinaire à un affaiblissement démocratique très dangereux... Optimiste de nature, je suis désormais extrêmement pessimiste, même si on peut toujours être agréablement surpris par le désir d'humanité des populations. Faudrait-il pour autant mettre un frein à l'extension du droit des individus et des minorités sous prétexte qu'elle alimente la colère des forces de repli ? Les logiques intellectuelles du chercheur qui ouvre toutes les boîtes et du politique qui essaie de les refermer pour dégager des perspectives sont tout à fait opposées. Je ne suis pas armé pour proposer des solutions. Parfois, je fais un petit effort pour en trouver. Là, en l'occurrence, je n'en vois pas. Le piège est total. Si on réduit un peu les libertés, comme cela s'est passé en France en réaction au mouvement des gilets jaunes, on entre dans une logique de république plus normative et jour après jour un peu plus autoritaire. Mais si on ne réagit pas, à terme, on pose les jalons d'une action véritablement autoritaire, à travers l'émergence de dirigeants populistes purs et durs. Ils accèdent désormais au pouvoir par la voie des élections. Je plaide pour une réflexion généralisée afin d'espérer s'en sortir. Sinon, l'expression de la démocratie se réduira. Vous expliquez dans votre livre que la plage est le symbole de l'hyperdémocratie. A l'été 2016 en France est survenue l'affaire du burkini qui, pour vous, est loin d'être anodine. Pourquoi ? Beaucoup se sont agacés que l'on puisse débattre d'une histoire " ridicule " sous prétexte que tout ce qui a trait à la plage n'apparaît pas comme sérieux. Je prétends au contraire que cette affaire a été un révélateur très fort de notre vie en société parce que justement la plage est le territoire extrême de l'expression démocratique. En Mai 68 fleurissait le mot d'ordre " sous les pavés, la plage ". A la plage, chacun faisait ce qu'il voulait. Or, aujourd'hui, c'est devenu un peu plus compliqué. J'ai écrit un petit livre sur l'affaire, Burkini, autopsie d'un faits divers (Les liens qui libèrent, 2017, 200 p.). Il a été très mal reçu parce que les gens ne voulaient pas revenir sur cette histoire. Or, je montrais en quoi elle était un exemple frappant d'opposition entre Etat et démocratie et de limite de l'expression démocratique. Tous les débats à ce propos se sont basés sur des " certitudes " qui ne correspondaient pas aux faits. Le burkini, habit islamiste ? Pas du tout. Les islamistes sont opposés à la simple présence des femmes à la plage. Ce vêtement a été inventé par le gouvernement australien pour intégrer des femmes musulmanes dans le corps des sauveteurs. Le burkini, un vecteur de soumission ? Celles qui le portent sont dans une démarche non pas d'émancipation, il ne faut pas exagérer, mais de bien-être personnel. Des mairies françaises l'ont interdit - une restriction de l'expression démocratique - sans aucune légitimité ni justification. Pour preuve, le Conseil d'Etat a décidé de mettre un terme à ces arrêtés " antiburkini ". C'est l'exemple typique du piège démocratique, entre le désir de ces femmes de se baigner au nom de leur liberté et le risque qu'elles s'enferment de plus en plus derrière les croyances de leur communauté. Il aurait donc fallu se saisir de cette histoire pour essayer de comprendre la contradiction entre Etat et démocratie. On ne l'a pas fait. Résultat : on a été confronté encore récemment à une affaire similaire avec le retrait de la vente, par Decathlon, d'un " hijab de running ", sans véritablement en débattre sur le fond. Mon livre plaide pour un effort de réflexion de tous les responsables face aux contradictions qui piègent notre démocratie. A propos des réseaux sociaux, vous parlez du " régime des opinions " qui pourrait devenir un cinquième pouvoir. Menace-t-il le quatrième, celui des médias, de plus en plus décriés ? Toutes les institutions sont grignotées de l'intérieur par l'autonomie individuelle. Prenez l'école. Au xixe siècle, le maître dispensait son savoir d'en haut avec sa baguette à la main. Aujourd'hui, très logiquement, le professeur accorde plus d'attention à l'élève et renonce le plus souvent à cette transmission autoritaire. Mais celle-ci en devient de plus en plus compliquée. Les institutions sont fragilisées. Cela vaut encore plus pour celles qui sont de création plus récente. Le monde de l'information est dans ce cas. Il tend à être de plus en plus soumis aux pouvoirs de l'argent et de plus en plus ébranlé par l'expansion des fake news. Mais il y réagit de manière très vigoureuse. Son combat est absolument essentiel même si, pour moi, il est déjà perdu. Les recherches du sociologue Gérald Bronner ont montré que, sur les réseaux sociaux et les sites Internet, les nouvelles avec une dimension émotionnelle sont beaucoup plus lues que l'information fondée sur la " vérité ". L'émergence de ce cinquième pouvoir est extrêmement inquiétante. Le mouvement des gilets jaunes dans sa version originelle ou les manifestations contre le dérèglement climatique sont-ils, pour vous, des signes d'espoir ? Ils révèlent en tout cas un désir caché de justice et d'humanité et suggèrent qu'une autre société, plus généreuse et plus solidaire, est possible. Le problème est que, pour l'instant, je ne vois pas de débouchés à ces manifestations, hormis par des améliorations ténues à la marge, parce que l'on est prisonnier du capitalisme mondialisé.