Le 26 février dernier, le Premier ministre italien Giuseppe Conte lance un appel à l'aide aux autres États membres de l'UE. La situation l'exige : nombre de cas qui triple tous les deux jours, hôpitaux débordés, pénurie de matériel, médecins obligés de choisir qui a une chance de survivre... On insiste sur l'urgence, on fait les démarches administratives, et pourtant, l'Italie se retrouve seule. Manque de préparation ? Sans aucun doute. Manque de cohésion ? Ce ne serait pas la première fois. Manque de matériel ? Le début d'une longue série. La faute à pas de chance ? Un peu, aussi. L'Italie va alors servir de laboratoire à toute l'Europe. Dans une longue enquête, The Guardian revient sur les nombreux manquements qui ont mené à cette absence de réponse - et de solidarité - européenne.
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Le 26 février dernier, le Premier ministre italien Giuseppe Conte lance un appel à l'aide aux autres États membres de l'UE. La situation l'exige : nombre de cas qui triple tous les deux jours, hôpitaux débordés, pénurie de matériel, médecins obligés de choisir qui a une chance de survivre... On insiste sur l'urgence, on fait les démarches administratives, et pourtant, l'Italie se retrouve seule. Manque de préparation ? Sans aucun doute. Manque de cohésion ? Ce ne serait pas la première fois. Manque de matériel ? Le début d'une longue série. La faute à pas de chance ? Un peu, aussi. L'Italie va alors servir de laboratoire à toute l'Europe. Dans une longue enquête, The Guardian revient sur les nombreux manquements qui ont mené à cette absence de réponse - et de solidarité - européenne. Grâce à l'analyse de documents internes et à des entretiens avec des dizaines de fonctionnaires et d'experts de l'UE à Bruxelles et dans les capitales de l'UE, le Guardian et le Bureau of Investigative Journalism expliquent comment l'Europe est devenue un temps "l'épicentre" de la pandémie et quels sont les principaux enseignements à en tirer. "C'est l'histoire d'une UE prise en défaut et institutionnellement incapable de mettre en place une réponse adéquate à la crise qui l'a si rapidement engloutie", résume le quotidien britannique. Voici les grandes conclusions. En ordre dispersé, depuis le tout débutAlors que des millions d'Européens se préparent à fêter le Nouvel An, des fonctionnaires du bureau de Stockholm de l'agence européenne de santé publique, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), est informé pour la première fois d'un groupe de cas de pneumonie d'origine inconnue en Chine. Créé en 2005 en réaction à l'épidémie de Sars deux ans auparavant, il offre des conseils scientifiques, mais ne peut pas faire plus. La responsabilité en matière de santé incombe entièrement aux gouvernements nationaux. L'agence donne sa première évaluation de la menace le 9 janvier, alors qu'il n'était pas encore avéré qu'il pouvait y avoir une transmission d'homme à homme. Objectif : maintenir ce virus en dehors de l'Europe. Le 17 janvier, une première conférence téléphonique sur les coronavirus est organisée par un autre organe de l'UE issu de précédentes crises sanitaires. Mais à peine la moitié des Etats répondent à l'appel. L'Italie n'est pas présente. Fallait-il dès lors interdire les liaisons aériennes avec Wuhan ? Il était alors prévu de publier des recommandations sur les mesures aux frontières, mais les Etats présents n'ont pas pu se mettre d'accord. Déjà à l'époque, l'Europe agit en ordre dispersé - un avant-goût de la future gestion de crise-, avec à la tête de la Commission Ursula von der Leyen, toute nouvelle présidente. Le Brexit, élément perturbateurLa crise du coronavirus semblait taillée sur mesure pour von der Leyen, intelligence, médecin, qui connait les rouages de la politique, note The Guardian. Mais dans les coulisses, il se murmure que ses premiers pas étaient hésitants, et qu'elle aurait pu en faire davantage durant ses premières semaines. Avec un manque d'expérience la Commission elle-même et de ce qu'il est possible d'accomplir : "Vous ne devez pas simplement demander aux Etats membres s'ils veulent une coordination, vous coordonnez. La santé est une compétence nationale, mais vous pouvez donner une impulsion."La gravité de la situation en Chine a néanmoins été prise en compte rapidement, avec un premier comité de coordination de crise le 28 janvier et a gardé son cap. La Commission a rapidement décidé d'interdire à son personnel tout voyage non essentiel en Chine et a convoqué une conférence de presse le 29 janvier pour communiquer un message clair : préparez-vous. Mais la salle de presse était quasi vide, car les médias avaient un autre intérêt : le Royaume-Uni était sur le point de quitter l'UE. "Nous espérions quand même qu'il y aurait un certain écho dans les médias le lendemain. Nous n'en avons pas trouvé beaucoup car toute l'attention des médias à Bruxelles était, à ce moment-là, consacrée à la dernière session plénière du Parlement européen à laquelle les membres britanniques ont participé", raconte au Guardian Janez Lenarcic, le commissaire européen responsable de la gestion des crises. Une réaction tardiveLes médias ne sont cependant pas les seuls à avoir ignoré les avertissements de l'exécutif et des agences de l'UE. La même semaine, l'ECDC a conseillé aux gouvernements de renforcer les capacités de leurs hôpitaux et, en particulier, des unités de soins intensifs. Mais l'urgence n'a pas été suffisamment comprise et la rapidité à laquelle le virus augmentait a peut-être été sous-estimée. Pendant ce temps, le virus continuait à s'implanter tranquillement. Le 30 janvier, deux touristes chinois à Rome sont testés positifs au coronavirus. Le gouvernement italien interdit immédiatement tous les vols à destination et en provenance de la Chine et demande une réunion des ministres européens de la santé. Mais il a fallu trois semaines pour organiser cette réunion, moment où des foyers ont commencé à se former en Europe.Selon le ministre croate de la santé, chargé de convoquer la réunion en tant que président en exercice du Conseil, la réponse à la menace du coronavirus a été "rapide et efficace". Mais un rapport interne de l'ECDC datant du lendemain de la réunion donne un compte-rendu différent, énumérant des nombreuses inconnues sur le virus et ses risques pour l'Europe. Selon ce rapport, l'état de préparation des différents États membres était "incertain".Concurrence entre Etats pour l'équipementDure réalité : dans les mois et les années précédant l'arrivée du coronavirus en Europe, les stocks d'équipements de protection individuelle ont diminué. Les réserves de masques d'urgence de plusieurs pays, dont la Belgique et la France, avaient expiré, avaient été détruites et n'avaient jamais été remplacées. Les plans de préparation à une pandémie étaient dépassés. Jusqu'au 23 février, des vols transportant des protections quittaient l'Europe pour la Chine dans l'espoir d'y contenir le virus. Mais la vérité était que l'Europe elle-même était exposée. La commissaire de la santé demandait des données depuis le début. "D'après mes informations, ils n'ont jamais reçu toutes les données qui permettraient à la Commission d'avoir une idée précise des stocks d'équipements et des capacités des unités de soins intensifs. Et dans de nombreux cas, il s'est avéré que les États membres eux-mêmes n'avaient pas une idée précise de leurs capacités de ce type", explique encore Lenarcic. À l'exception de la Suède, les gouvernements européens ont fermé leurs économies une à une. Mais pour certains, comme l'Italie, il était trop tard. "Il a été très difficile pour les ministres de la santé de convaincre les ministres des finances et les premiers ministres que la situation était grave", raconte un conseiller du ministère italien de la santé. "Ce n'est pas par manque de volonté de la Commission européenne mais le processus était si lent et bureaucratique. Nous n'avons eu des appareils de ventilation que lorsque notre situation aiguë s'est terminée." D'autant que les commandes, que ce soit à la l'échelle des Etats ou de l'UE, prenaient du temps et que les stocks mondiaux réduisaient à vue d'oeil. Les Etats membres ont donc dû prendre contact eux-mêmes avec des fabricants, renforçant la concurrence sur le marché. Chacun pour soi, retour à la vieille EuropeLe week-end du 29 février/1er mars, plus de 2.000 personnes ont été infectées en Europe. En Italie, 35 personnes sont décédées. Von der Leyen a décidé de se mettre en première ligne de la crise et une nouvelle équipe a été présentée dès le lundi. En quelques heures, les Européens ont été témoins de l'une des plus grandes défaillances de toute la pandémie. Chacun d'eux étant désormais en pleine crise, les pays européens ont agi individuellement pour imposer des restrictions à l'exportation de fournitures médicales essentielles vers leurs voisins. Au total, 15 États membres ont imposé des restrictions sur la circulation des équipements ou des médicaments au sein de l'UE pendant l'épidémie. Des camions de masques, de gants et de blouses de protection ont été arrêtés à certaines frontières. Les dirigeants européens se sont mutuellement accusés de porter atteinte à la solidarité européenne et au marché unique.Au moment où les ministres européens de la santé ont assisté à une deuxième réunion du Conseil le 6 mars, la commissaire à la santé a voulu souligner l'importance de l'unité européenne, en demandant aux Etats membres de travailler "tous ensemble, de manière ouverte et transparente, dans un esprit de solidarité pour assurer une réponse politique cohérente." Pourtant, quelques jours plus tard, l'Allemagne fermait unilatéralement ses frontières, paralysant le continent. "Les divisions de la vieille Europe semblaient être de retour", analyse The Guardian. Il y a eu une colère brûlante au siège de la Commission. "La Commission a agi avec force et immédiatement afin de persuader tous les États membres qui se sont livrés à de telles mesures égoïstes", a déclaré Lenarcic. Plus d'Europe, la solution ?Désormais les dirigeants doivent se réunir pour discuter de leur budget pluriannuel et de leurs plans pour un fonds de relance. Dans la dernière proposition de budget de la Commission, le financement de la santé passe de 400 millions d'euros à 9 milliards d'euros. La logique est de donner à la Commission les moyens de soutenir davantage les États membres. Car lorsque l'Italie a demandé de l'aide, personne n'a pu lui en donner : ni les Etats membres individuellement, ni l'UE. La Commission veut acheter des équipements plutôt que de compter sur la générosité des États membres. Certains estiment dès lors que, dans des crises comme celles-ci, l'ECDC devrait être un organe décisionnel et non pas seulement consultatif, et que la Commission doit avoir le leadership sur les Etats lorsque la coordination est vitale. Et donc passer à plus d'Europe pour gérer les crises à l'avenir ?