Son nom revient dans la plupart des discussions sur les jardins naturels. Pascal Colomb, c'est le spécialiste des semences locales et sauvages en Wallonie. Depuis 2001, sa société Ecosem propose une gamme variée de graines de fleurs, de plantes et d'arbustes récoltées et cultivées localement. Il est en outre le président d'Ecowal (1), une asbl wallonne qui accompagne les pouvoirs publics et les entreprises pour faire plus de place à la nature dans leurs espaces verts.
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Son nom revient dans la plupart des discussions sur les jardins naturels. Pascal Colomb, c'est le spécialiste des semences locales et sauvages en Wallonie. Depuis 2001, sa société Ecosem propose une gamme variée de graines de fleurs, de plantes et d'arbustes récoltées et cultivées localement. Il est en outre le président d'Ecowal (1), une asbl wallonne qui accompagne les pouvoirs publics et les entreprises pour faire plus de place à la nature dans leurs espaces verts. Vous produisez des plantes à la fois locales et indigènes. Les deux termes ne désignent donc pas la même chose? Une plante indigène, c'est une plante locale, puisqu'elle pousse de manière spontanée dans la région concernée. Inversement, une plante locale n'est pas forcément indigène, puisqu'il peut s'agir d'une plante exotique comme le Cosmos qu'un producteur cultive ici. Le terme "local" fait donc référence au lieu de production. Pourquoi planter des espèces indigènes, plutôt qu'horticoles et exotiques, dans son jardin? Il y a d'une part un intérêt pour la sauvegarde d'un patrimoine génétique local ou régional. Une même espèce peut en effet avoir des variantes en fonction de la localisation. C'est ce qui fait toute leur richesse. Mais elles jouent surtout un rôle pour la faune. Si on prend l'exemple des abeilles sauvages, certaines ne butinent spécifiquement qu'une famille ou même qu'une espèce de plante sauvage. On ne les verra jamais sur une autre, et certainement pas sur des plantes horticoles et exotiques. Planter un champ de lavande, ça n'attire que les insectes généralistes. En ce qui concerne les abeilles, le cas le plus cité est celui de la collète du lierre: quand celui-ci n'est pas en fleur, l'abeille est sous forme d'oeuf, de larve ou de chrysalide dans le sol. Si on éradique le lierre dans une région, cette abeille est donc vouée à disparaître. A l'inverse, certaines orchidées dépendent d'une espèce d'insectes en particulier. La forme de la fleur rappelle d'ailleurs le corps femelle de l'insecte et émet des phéromones pour attirer les mâles. Il y a aussi la question de l'adaptation aux changements climatiques... C'est le troisième point important. Même si le changement climatique menace certaines plantes indigènes, la plupart ont une amplitude écologique qui leur permet d'être plus résistantes à nos hivers humides. Si je prends le cas du Cosmos, habituellement utilisé dans les mélanges de prairies fleuries, c'est une espèce gélive. On ne peut donc pas la semer avant l'hiver, contrairement à des coque- licots, qui vous donneront alors un tableau de Monet. Et puis, dans d'autres cas, certaines plantes exotiques se plaisent trop et deviennent invasives. La place accordée à la nature et aux plantes sauvages dans les jardins évolue-t-elle positivement, selon vous? Le constat est clair: on est vraiment dans l'ère du temps en ce qui concerne les prairies fleuries. Quand j'ai commencé au Laboratoire d'écologie des prairies (NDLR: de l'UCLouvain, à Bastogne, rebaptisé Centre de Michamps depuis lors), en 1993, nous étions des pionniers. A l'époque, de rares personnes faisaient part de leur intérêt pour cette approche. Aujourd'hui, il y a une réelle prise de conscience, comme le montre encore l'initiative du Vif (lire l'encadré). Dans les cahiers des charges, et plus encore en France qu'en Belgique, on va vers des mélanges diversifiés, à base de graminées mais aussi de fleurs indigènes. La France s'est d'ailleurs dotée d'une marque, Végétal Local, pour valoriser les productions de plantes indigènes récoltées, cultivées et vendues dans une seule des onze sous-régions. Je déplore qu'un tel label n'existe pas chez nous. Cette logique de sous-région est-elle transposable à la petite échelle de la Wallonie? Nous avons plusieurs régions phytogéographiques: la région picardo-brabançonne, mosane, la basse, moyenne et haute Ardenne, et puis il y a encore la Lorraine et la Gaume. Comme la Wallonie est une petite région, ce serait toutefois compliqué de définir un label pour chacune de ces petites sous-régions. Un label wallon aurait donc déjà du sens? Absolument. La Flandre, elle, a déjà adopté un label, mais uniquement pour les espèces ligneuses. En Wallonie, je sais que c'est dans les tiroirs de la ministre de l'Environnement (NDLR: Céline Tellier, Ecolo) dans le cadre du projet de 4 000 kilomètres de haies. J'ose espérer que ce label aura vraiment un sens, parce qu'il doit être à destination du grand public. Celui-ci doit pouvoir identifier facilement une plante produite et cultivée en Wallonie. J'espère aussi qu'il portera, outre les espèces ligneuses, sur la production de semences et de plantes herbacées en pot. Et je ne défends certainement pas mon entreprise: je suis un fervent défenseur des producteurs wallons. D'autres structures, comme Apiflora, en région liégeoise, s'inscrivent dans la même dynamique. A vous entendre, un label wallon permettrait aussi d'éviter les dérives d'autolabels de certains acteurs, dans une pure logique de marketing. Tout à fait. Je pense à une entreprise en particulier qui s'est donné un label. Cela revient à leurrer les gens et les pouvoirs publics. C'est en outre un discours particulièrement agaçant pour les producteurs qui font vraiment l'effort de produire ici des plantes indigènes récoltées dans la nature, là où d'autres font appel à de la main-d'oeuvre à bas prix et achètent leurs semences à l'étranger. Où se situe précisément l'imposture de ces autolabels? Récemment, une société a par exemple semé un champ de bleuets dans la région de Burdinne. Au départ, il faut récolter les semences dans la nature. Or, je pense qu'ils ont plutôt récolté cela en Allemagne ou ailleurs. Certes, le bleuet est une espèce indigène. Mais il faut non seulement se lever tôt pour en trouver dans la nature et, de plus, on ne peut pas produire 100 kilos dès l'année qui suit cette récolte. C'est une démarche qui prend cinq ans avant de pouvoir produire en telles quantités. Cette société, qui s'est dotée d'un label 100% indigène, cultivait en outre du souci officinal, une grosse fleur orange qui n'est pas du tout une espèce indigène. Cela montre bien qu'elle veut s'inscrire dans l'ère du temps mais sans réel engagement en la matière. Un label ne suffira d'ailleurs pas pour éviter les dérives: il faudra aussi définir un cahier des charges, assurer des contrôles réguliers et garantir une traçabilité. Comment se traduit concrètement l'engouement du grand public pour les plantes et semences indigènes? Quand j'ai commencé à présenter mes semences et plantes sauvages dans les foires et jardins en 1993, les gens trouvaient cela un peu bizarre que l'on puisse vendre une marguerite qui se trouve dans la nature à 40 francs belges, donc 1 euro. Maintenant, c'est totalement intégré dans les esprits, même si certains recherchent encore l'effet spectaculaire: il faut accepter, par exemple, qu'une prairie ne fleurisse pas tout le temps. Mais on se rend même compte que l'intérêt va plus loin. On vient désormais me voir avec des questions très précises: est-ce que ces plantes se cuisinent, ont des pouvoirs médicinaux? Progressivement, le grand public en a un peu marre d'avoir des jardins stériles et souhaitent avoir plus de fleurs, de nature... C'est une bonne chose, car tous ces jardins côte à côte contribuent certainement au maillage écologique. C'est une prise de conscience qu'il faut aussi entretenir via des initiatives telles que la vôtre. Par rapport à votre campagne, il est toutefois clair que tous les jardins n'ont pas un potentiel. En raison du passé et de l'emplacement du sol? C'est cela. Il y a des régions plus ingrates au niveau de l'agriculture: des terres plus sablonneuses au sud de Bruxelles, des terrains plus caillouteux en Gaume ou d'autres encore dans la vallée de la Meuse. Il est clair que sur certains types de terrains, pour autant que ça n'ait pas été transformé à outrance ni pulvérisé, on a un peu plus de chance de trouver une belle diversité de plantes, voire des orchidées. Plus l'agriculture exploite une région, plus elle contribue donc, en règle générale, à l'appauvrissement des sols? Assurément. L'agriculture est peut-être la première cause de la raréfaction des espèces, quelles qu'elles soient. Auparavant, les vieux agriculteurs récoltaient leurs graines dans leur grenier à foin et fauchaient des prairies semi-naturelles. On en trouve encore dans la région de Beauraing, ou en Gaume. Ils réensemençaient ensuite des prairies diversifiées. Aujourd'hui, l'agriculteur veut une production rapide, précoce, et achète des mélanges pauvres en espèces. Cela nuit évidemment à la bio- diversité.