Dans votre Petit traité du jardin punk (1), vous dites qu'il faut apprendre à désapprendre. Pourquoi?
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Dans votre Petit traité du jardin punk (1), vous dites qu'il faut apprendre à désapprendre. Pourquoi? Une grande majorité des gestes produits dans les jardins ne sont même plus réfléchis. Quand quelqu'un fait construire une maison, l'un des premiers réflexes sera d'y mettre du gazon autour pour que ça fasse propre, de planter quelques arbres à la rigueur, une haie et éventuellement un massif de rosiers. Mais pourquoi? On a des choses à désapprendre, en partie liées à d'anciennes manières de voir les choses. Dans les écoles d'horticulture, il y a trente ans, on nous apprenait à utiliser toutes sortes de pesticides, aujourd'hui considérés comme nocifs et pour la plupart interdits. Quand un problème apparaissait, on s'imaginait qu'il fallait simplement le détruire, sans penser à la logique des mesures préventives et au recours à l'équilibre naturel, qui permet de régler beaucoup de choses sans nous. Pendant des siècles, on a ainsi appris à maîtriser la nature pour en faire cet espace idéalisé que l'on appelle le jardin. Jusqu'à se détacher du fonctionnement de celle-ci. Un effort de réapprentissage s'impose tout de même pour que la cohabitation avec la nature se passe bien dans les jardins... Tout à fait. Mais avant cela, il faut déjà sortir de la logique selon laquelle un jardin doit absolument faire "propre". C'est un argument que l'on oppose souvent à toute personne soucieuse d'opter pour d'autres pratiques. Or, quand on va se balader dans la nature et que l'on marche dans un champ de fleurs, personne n'a l'impression que c'est moche, ni sale.Un message encore difficile à faire passer aujourd'hui, même auprès des professionnels? Plusieurs obstacles se présentent par rapport au rôle des paysagistes, architectes ou urbanistes. Outre l'apprentissage, dont il faut en partie se débarrasser, il y a l'ego: on retrouve souvent une part de démonstration qui consiste précisément à modeler le paysage, afin d'y prouver sa suprématie de créateur. Et puis, il y a la satisfaction du client, ce qui est peut-être le problème le plus difficile à résoudre. Etant responsable d'une très petite entreprise et ayant toujours vécu chichement, je peux me permettre de refuser les chantiers où l'on me demande de faire un jardin conventionnel. Par contre, quand vous devez renoncer à des clients en étant à la tête d'une société qui emploie plusieurs personnes, c'est plus compliqué. Le plus dur, c'est de montrer aux gens que leurs pratiques sont mauvaises, sans les blesser. Surtout quand, derrière, il y a des enjeux économiques. Parfois, certains collègues, qui font de la tonte ou de la taille de haies toute l'année, viennent me voir en me disant qu'ils n'auront plus de boulot si tout le monde fait comme moi. Je leur réponds qu'ils pourront ainsi redevenir de vrais jardiniers. Qui conseillent les gens, proposent de jolies plantations ou taillent de temps en temps un arbre, mais toujours d'une façon saine.A l'image de la nature, il faut aussi accepter le changement dans son jardin, dites-vous, plutôt que de chercher à le rendre immuable. Bien sûr. Il faut sortir de l'idée que le jardin est immuable, parce qu'il est fondamentalement fait pour ne pas l'être. Il y a tellement de facteurs extérieurs susceptibles de le transformer, que ce soient les périodes de sécheresse ou l'ombre d'un nouvel immeuble construit à côté de chez soi. Aux Etats-Unis, par exemple, la réintroduction du loup dans le parc national de Yellowstone a totalement modifié le paysage. Les cervidés ont investi d'autres zones, des forêts sont redevenues des prairies et sa présence a même changé le cours des rivières. La nature, c'est ça: elle est en mutation constante. Dans les jardins, on perd trop souvent de vue que l'on n'est que de passage, et que tout n'est que provisoire. Certains pays sont-ils plus en phase avec le principe d'opter pour un jardin plus sauvage? On parle souvent des grands parcs et jardins d'Allemagne, qui constituent autant de grandes zones libres. Là-bas, le principe de ce que l'on appelle la gestion différenciée est appliqué de longue date. Est-ce que cette vision du jardin nécessite une certaine taille critique? On sait, en Belgique, que sa superficie moyenne se réduit chaque année. C'est effectivement plus difficile si l'espace est petit, mais il y a toujours moyen d'appliquer des méthodes en ce sens. Pour la biodiversité, tous les petits bouts de jardins punks ou très libres sont littéralement de véritables oasis, y compris en zone rurale. Même sur un petit espace, de bonnes pratiques permettent d'observer le retour d'espèces qu'on ne voyait plus, simplement parce qu'on les laisse tranquilles. "Tout ce qui pousse, produit et vit ici doit profiter à ce qui pousse, produit et vit ici", écrivez-vous... Ça s'appelle juste du bon sens. C'est pour cette raison que j'aime l'image du punk à chien. Il a besoin de s'économiser et ne perdra pas de l'énergie à faire quelque chose d'inutile. Ne dépendre de rien d'autre que ce que l'on peut avoir, c'est aussi un moyen d'être libre. Quand je vois le trajet que font les gens vers les parcs à conteneurs avec des voitures remplies de gazon tondu, c'est complètement dingue. Ils jettent une matière capable de créer de la biomasse et du terreau, avant d'aller acheter des sacs de terreau à la jardinerie. Tout peut se réinventer, et rien ne dit que ce sera finalement moins bon pour l'économie. (1) Petit traité du jardin punk. Apprendre à désapprendre, par Eric Lenoir, Terre Vivante, 96 p.