Après le scandale étouffé des 907 000 euros détournés par son comptable, l'Igil est au centre d'une nouvelle affaire concernant, cette fois, un potentiel abus de biens sociaux au profit d'un "dinosaure" de la politique belge alors en fin de carrière: Jean-Maurice Dehousse (PS). Une information judiciaire, ouverte à Liège en juin 2020, vise divers avantages en nature octroyés par l'intercommunale à "JMD" lorsqu'il était président de l'asbl Le Grand Liège.
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Après le scandale étouffé des 907 000 euros détournés par son comptable, l'Igil est au centre d'une nouvelle affaire concernant, cette fois, un potentiel abus de biens sociaux au profit d'un "dinosaure" de la politique belge alors en fin de carrière: Jean-Maurice Dehousse (PS). Une information judiciaire, ouverte à Liège en juin 2020, vise divers avantages en nature octroyés par l'intercommunale à "JMD" lorsqu'il était président de l'asbl Le Grand Liège.Administrateur délégué de l'Igil de 1997 à 2017, Stéphane Moreau est impliqué dans ce dossier en tant que cosignataire de la convention litigieuse qui octroie ces fameux avantages en nature - une voiture de fonction, une secrétaire à temps plein et un bureau au Palais des Congrès. Comme il est le parrain de la fille du procureur du roi de Liège (tribunal de première instance), toutes les affaires où son nom apparaît sont confiées au parquet général (cour d'appel), qui a donc hérité du dossier et qui mène actuellement l'enquête.Notamment ministre-président de l'exécutif régional wallon (1982-1985), sénateur (1981-1991), ministre fédéral (1992-1994), bourgmestre de Liège (1995-1999), député européen (1999-2004), Jean-Maurice Dehousse a accompli une carrière politique hors-norme. Pendant une trentaine d'années, ce "dinosaure" a été une personnalité de premier plan dans le paysage politique belge. Non réélu aux élections communales d'octobre 2006 alors qu'il "poussait" la liste socialiste à Liège, cette figure emblématique du régionalisme wallon a quitté le conseil communal de Liège et la politique le 4 décembre 2006.Mais il est resté, entre autres, président de l'asbl Le Grand Liège, une association fondée en 1937 qui a pour objet "la réalisation et l'organisation de fêtes et de manifestations ayant un caractère scientifique (conférences...), artistique, touristique, folklorique et sportif destinés à conserver et à rendre à la Ville de Liège (...) une renommée digne de son passé." Une présidence que "JMD" a exercée de 1992 à 2015.L'Igil, qu'il a présidée pendant neuf ans (de sa création en décembre 1997 à décembre 2006), est notamment en charge de l'exploitation du Palais des Congrès de Liège. Selon ses statuts, l'intercommunale a pour objet "la conception, l'étude, la coordination, la transformation, la décoration, l'aménagement, l'exploitation, l'entretien, la location, la gérance de tous biens immeubles, à vocation événementielle ou touristique, ainsi que la promotion ou la prise de participation, sous toute forme quelconque, dans le domaine immobilier visé précédemment ou dans tout autre secteur utile aux pouvoirs publics."Au centre de l'enquête judiciaire: une convention de partenariat signée le 15 mai 2007 entre l'intercommunale et l'asbl. Soit moins de six mois après le départ de "JMD" du conseil communal de Liège et de ses mandats dérivés dont celui de président de l'Igil. Cette convention octroie donc au président du Grand Liège quelques avantages en nature: la "mise à disposition" par l'Igil d'une voiture de fonction (sans chauffeur), d'un bureau au Palais des Congrès, et d'une secrétaire à temps plein au service exclusif de Jean-Maurice Dehousse. En échange, "JMD" siège en tant qu'invité au CA de l'Igil, qui peut ainsi bénéficier de son expertise. La justice cherche notamment à savoir s'il s'agit d'avantages légitimes et justifiés dans le cadre d'un vrai partenariat ou d'un "cadeau" de fin de carrière déguisé, aux frais de la collectivité.L'intercommunale, de gestion immobilière comme son nom l'indique, avait-elle en effet un intérêt à donner un tel coup de pouce à une asbl qui vise le "développement et la promotion de Liège sur l'échiquier belge et international"? Certains administrateurs ainsi que la justice s'interrogent, d'autant que Jean-Maurice Dehousse signe la convention pour Le Grand Liège, alors qu'elle lui octroie personnellement des avantages matériels. Les signataires pour l'Igil sont les socialistes Stéphane Moreau (administrateur délégué) et Jean-Géry Godeaux (administrateur qui sera nommé président quelques semaines plus tard, le 22 juin 2007, en remplacement de "JMD").Ce qui intrigue aussi la justice, c'est qu'au moment de la signature de la convention, plusieurs administrateurs de l'Igil sont également administrateurs du Grand Liège. Sur les seize membres du CA de l'intercommunale, pas moins de... six ont cette double casquette: Stéphane Moreau (qui signe la convention), Yolande Lambrix (PS), Hector Magotte (CDH), William Ancion (CDH), Pierre Gilissen (MR) et Pierre Bernimolin (NDLR: mais pas Jean-Maurice Dehousse, contrairement à ce que nous avons écrit dans la version préliminaire de cet article publiée dans Le Vif du 2 septembre 2021). "Cette convention a été approuvée par l'ensemble du conseil d'administration de l'Igil", assure un administrateur de l'époque. Des conflits d'intérêts à la pelle?Mais ce n'est pas tout. Lorsque, le 3 décembre 2015, Jean-Maurice Dehousse passe le flambeau de la présidence du Grand Liège à Michel Foret (MR), l'affaire prend un tour carrément rocambolesque: la convention poursuit ses effets comme si de rien n'était et "JMD" continue de bénéficier de la voiture de fonction, de la secrétaire et du bureau mis à sa disposition au Palais des Congrès. Une situation qui n'est absolument pas prévue par la convention et qui va se poursuivre pendant... 18 mois. "Jusqu'à ce que des langues se délient en plein scandale Publifin et que Jean-Pierre Hupkens, alors président de la Fédération liégeoise du PS, recueille, en mai 2017, un témoignage selon lequel les avantages octroyés par l'Igil à Monsieur Dehousse se poursuivaient alors qu'il n'était plus président du Grand Liège", se souvient Benoît Drèze (CDH), administrateur de l'intercommunale de 2009 à 2019.Jean-Pierre Hupkens, pourtant administrateur de l'Igil depuis fin 2013, découvre alors, stupéfait, l'existence de cette convention "oubliée", de même que les autres administrateurs en place, à l'exception évidemment des deux signataires: Moreau et Godeaux. "Dès que nous avons eu connaissance du fait que les avantages en nature avaient continué, nous avons demandé et obtenu qu'il soit mis fin à la convention", explique Jean-Pierre Hupkens, l'actuel président de l'intercommunale. Et ce fut chose faite lors du CA du 23 juin 2017, au cours duquel, par ailleurs, Stéphane Moreau, suite aux pressions du PS et du CDH dans le contexte de l'affaire Publifin, a lâché son poste d'administrateur délégué, mais est resté simple administrateur.Le préjudice présumé pour l'Igil de ces 18 mois de dépassement? Environ 110.000 euros. Rien que le salaire de la secrétaire sur cette période a coûté 94.000 euros à l'intercommunale, selon Jean-Pierre Hupkens (coût employeur brut). Comme dans le dossier des 907.000 euros détournés, le CA de l'Igil n'a pas dénoncé les faits à la justice. Par contre, il n'a pas demandé au Grand Liège ou à Jean-Maurice Dehousse de rembourser le préjudice financier subi par l'intercommunale... Alors que le comptable indélicat avait dû, lui, signer une reconnaissance de dette en juin 2016. Pile un an plus tôt. Deux poids, deux mesures?Tout comme dans l'affaire des détournements, c'est le SPF Finances qui a informé la justice liégeoise, suite à un contrôle fiscal approfondi de la comptabilité de l'intercommunale. "Le coût pour l'Igil du salaire de la secrétaire mise à disposition de Jean-Maurice Dehousse a notamment été contesté par le fisc comme étant une charge déductible par l'intercommunale", explique un administrateur. Bref, sans ce contrôle fiscal inopiné, ni l'affaire des détournements ni cette nouvelle affaire d'abus de biens sociaux présumés n'auraient été judiciarisées. Elles seraient restées de discrets cadavres cachés dans les placards poussiéreux du Palais des Congrès de Liège.L'ancien président de l'Igil Jean-Géry Godeaux, qui a pris sa retraite fin 2018, confirme avoir été auditionné dans le cadre de ce dossier par la police judiciaire fédérale de Liège "en juin et juillet 2020", sans qu'il puisse obtenir copie de ses procès-verbaux d'audition. Selon nos informations, d'autres personnes ont également été entendues, notamment Sophie Lefranc (directrice administrative de l'Igil devenue fonctionnaire dirigeante en juin 2018), Stéphane Moreau, et deux représentants de l'asbl Le Grand Liège. Elles bénéficient toutes, à ce stade de l'enquête, de la présomption d'innocence.Jean-Maurice Dehousse n'aurait pas encore été entendu par les enquêteurs. Contacté par Le Vif pour réagir à cette affaire, il n'a pas répondu à nos sollicitations.