En cette fin d'année, Le Vif a décidé de prendre le temps. D'enquêter, de raconter le monde, d'offrir à ses lecteurs des récits qu'ils ne liront pas ailleurs. Retrouvez tous les articles de notre premier mook ici.
...

Cette semaine, Rajae Maouane est en Zoom toute la journée ou presque, parce que tout le monde ou presque est passé au télétravail. Alors quand elle arrive à son bureau, elle s'enferme dans un briefing sur l'institutionnel, une rencontre avec des représentants du secteur de la culture, un point avec les ministres des entités fédérées, une vidéoconférence avec le service d'études, quelques SMS, des notes à étudier, et une story Instagram pour la journée de lutte contre le sida. Non, il n'y a vraiment pas grand-chose à entendre, à la Greenhouse, à Bruxelles, à part du silence, ces jours-ci. "On a presque tout annulé là, à cause du coronavirus", répète Rajae Maouane pour la seizième fois de la semaine environ, assise sur un appui de fenêtre, au rez-de-chaussée du tout nouveau siège que partage, depuis septembre, son parti avec ses camarades de Groen. Tout y est si neuf qu'on se voit dans les grands plexiglas qui protègent la dame de l'accueil, une camarade de Groen. "T'is Rajae", avait énoncé Rajae Maouane, en appuyant sur le bouton tout neuf afin de se faire ouvrir la porte toute fraîche. La Greenhouse est toute calme à l'intérieur, mais l'extérieur est fort inquiétant. Parce que cette fois, il va se passer quelque chose. Deux combis de police barrent l'entrée de la rue Van Orley depuis la place des Barricades. La coprésidente d'Ecolo avait un peu accéléré le pas quand, sortant de son petit repas de midi - c'était pas des moules ce jour-là, c'était une salade de boulettes mais avec du poulet rôti à la place des boulettes -, elle avait vu les policiers cerner sa rue et senti son GSM vibrer dans sa poche. Les taxis en colère voulaient voir un Ecolo, ils avaient essayé au parlement bruxellois, en vain, et, là-bas, un policier les avait entendus dire qu'ils allaient rappliquer rue Van Orley. Alors Rajae Maouane rappliquait aussi, elle avait dit bonjour aux policiers dans leurs deux combis en passant, et à ceux qui étaient dans celui qui s'était garé juste devant la Greenhouse, là où les oeufs de la petite manifestation pronucléaire, jetés là deux jours avant, exposaient encore leurs coquilles brisées. "Hallo Rajae", avait répondu la camarade Groen de l'accueil. Rajae Maouane sert deux verres d'eau à la pompe tchèque toute neuve achetée avec les camarades flamands, enlève son masque pour boire et s'assied sur son appui de fenêtre pour attendre les taxis en colère. Elle se relève quand son parlementaire bruxellois de référence sur le sujet, Hicham Talhi, arrive en courant. Il s'est un peu essuyé le front, a bien voulu un verre d'eau, et Rajae Maouane lui dit qu'elle est pas mal sa nouvelle veste. "C'était la dernière et la moins chère", lui répond le député, vice-président du parlement bruxellois en la lissant avec l'avant de sa main. "Au moins celle-ci elle fait vice-président", dit sa coprésidente en posant une de ses deux Diadora sur le pied d'un tabouret. Hicham Talhi demande quand les taxis en colère arrivent, la coprésidente répond "Je ne sais pas, ils arrivent", et puis le rez-de chaussée tout neuf redevient complètement silencieux. Rajae Maouane attend dans ses Diadora, Hicham Talhi attend dans sa veste, la camarade de l'accueil attend derrière ses parois de plexiglas. Chez les taxis, ni les patrons ni les syndicalistes ne répondent à leurs messages. Alors ils attendent, dans le silence. Puis on entend un peu de bruit dans la rue Van Orley, des paroles qui s'échangent, des portes qui claquent, des bruits de moteurs. Rajae Maouane relève la tête. "Ah, voilà", elle dit. "Ils arrivent." Elle regarde par la fenêtre, mais les taxis en colère n'arrivent pas. Ce sont les policiers qui sont partis sans prévenir. On ne sait pas où sont les taxis en colère, et il n'y a plus de policiers entre eux et la Greenhouse, rue Van Orley. Rajae Maouane se rassied sur son appui de fenêtre, elle n'a toujours pas de réponse des taxis en colère, et puis on entend des bruits de moteur et d'une porte qui claque. Rajae Maouane se relève, Hicham Talhi aussi, il lisse sa veste, la camarade de l'accueil ne comprend pas ce que dit la personne qui a sonné, mais Rajae Maouane lui dit d'ouvrir, que c'est sûrement les taxis en colère, qu'il n'y a pas de raison qu'on ne puisse pas s'expliquer calmement, et c'est un livreur qui vient apporter trois plateaux de wraps, pour une réunion de Groen qui se tiendrait le soir. "Non, sérieux, ils ont vraiment pas l'air fameux", répond Hicham Talhi à la proposition de Rajae Maouane d'en prendre un ou deux, et puis il repart dans sa petite Citroën. Les taxis en colère, eux, n'allaient jamais arriver. "C'est dommage, toutes ces annulations. La semaine d'avant était plus funky", soupire Rajae Maouane. Rajae Maouane a 32 ans. Elle habite Molenbeek, de l'autre côté du boulevard Léopold II, plus en aval du canal, dans un petit appartement à cinq minutes de la maison de ses parents. Elle prend le métro, trois arrêts, pour aller au bureau le matin. Elle adore le foot depuis toujours et elle est présidente de parti depuis deux ans. En foot, elle adore Kevin De Bruyne et Eden Hazard. "Alors là, pas du tout! Eden Hazard, il est franchement frais", elle dit, devant sa salade de boulettes mais avec du poulet, quand on lui fait remarquer qu'au moins Jan Vertonghen est plus beau que les deux autres. En politique, elle copréside son parti avec Jean-Marc Nollet, et tous les deux, ils se ressemblent comme Jan Vertonghen et Eden Hazard. Elle est jeune et lui pas, il est grand et elle pas, il est wallon et elle pas, il aime le volley et elle pas, il est universitaire et elle pas - "ça c'est la vraie anomalie chez Ecolo: je suis à peu près la seule à n'avoir qu'un bachelier", elle dit -, il ne dort jamais et elle si, il s'occupe de nucléaire et d'énergie et elle beaucoup moins, "ce n'est pas le vert qui m'a plu chez Ecolo, c'est d'abord son rapport à la politique et au social", elle dit. Et puis il n'y a pas que le vert qui plaît chez la verte, il y a aussi le frais. "Mais franchement il est frais mon coprésident, fieu. T'en connais des politiques de 50 ans qui sont aussi frais? Allez..." Elle milite pour l'écriture inclusive. Mais elle n'est pas d'accord avec ceux qui appellent ça futsal. Elle joue au minifoot. Le mardi, elle s'entraîne, et le vendredi, c'est le match. Ce mercredi matin-là, elle mange une petite brioche, d'abord une moitié, et un oeuf à la coque, et puis la deuxième moitié de la brioche, "pour sortir sur du sucré", tout près de chez elle, station Ribaucourt. La pâtisserie s'appelle Brol, "je les connais depuis toujours", elle déclare en s'asseyant, mais elle se tient la cuisse, parce que la veille, elle a mal terminé l'entraînement. "J'ai commencé à avoir mal à la cuisse, donc je me suis mise au goal pendant la dernière demi-heure", explique-t-elle. C e mercredi-là, elle marche plus lentement, quand il ne pleut pas, elle s'appuie un peu sur la pointe de son parapluie, "heureusement cette semaine elle n'est pas très funky, on fait presque tout par Zoom", dit-elle en s'asseyant sur la chaise toute neuve de son bureau tout neuf, à la Greenhouse. Les murs sont encore tout blancs, le clavier presque immaculé, il n'y a au mur qu'un petit carton qu'une écolière, Sabrina, avait peint pour une manifestation pour le climat, sur le dos d'une armoire une photo du prince Laurent, "c'est un cadeau", justifie-t-elle, et sur cette armoire, quelques livres pas encore ouverts. Le tout est si neuf que quatre chaises sont encore emballées, "mais on doit les renvoyer, elles ont été livrées par erreur. J'aimerais mettre un petit canapé là", montre-t-elle, en s'asseyant doucement, rapport au claquage. Elle n'aura pas match ce vendredi. Mais le jeudi soir un de ses amis fait un vernissage, à Ribaucourt mais de l'autre côté du boulevard Léopold II, à Koekelberg. C'est l'échevin de la Culture de Koekelberg qui présente le jeune photographe, Antoine Horenbeek, qui a passé trois mois dans les favelas de Rio pour son exposition. L'échevin de la Culture est aussi un artiste, d'ailleurs il exposera ses toiles l'an prochain au même endroit, enfin les photos sont fort jolies et d'ailleurs Rajae Maouane fait des selfies avec son ami Antoine et avec la députée bruxelloise Margaux De Ré, qui habite Molenbeek, et avec le coprésident et coordinateur de la régionale bruxelloise d'Ecolo Emre Sumlu, qui habite Molenbeek aussi, mais il faut penser à manger, alors tout le monde sort, et Rajae Maouane appelle un restaurant pas loin. "Oui bonsoir Walvis, peut-on réserver une table au nom de Rajae? On sera là dans un quart d'heure. Comment ça Rayane? Non pas Aya, Rajae, oui, c'est ça", elle raccroche, soupire, regarde sur son GSM combien de temps il faut pour aller jusque là. Google annonce dix-huit minutes. "On y sera dans douze minutes, on parie?", elle dit. Elle n'a plus de claquage. "Le baume du tigre, tu connais, fieu? Je sens presque plus rien", et douze minutes plus tard elle s'assied pour commander son hamburger végétarien avec des frites de patates douces. "Quoi y avait des moules?", elle questionnera, après. Chez Brol, le vendredi matin, elle a commandé deux oeufs au plat et toujours ses deux demi-brioches, parce qu'aujourd'hui ça va être "plus funky: on reçoit les taxis à midi", dit-elle et puis son téléphone sonne, c'est le chef de groupe au parlement bruxellois qui se plaint: le PS a déposé une proposition d'ordonnance sur le Plan taxi, alors qu'il était censé la retirer. Elle raccroche, met une pincée de cumin sur ses oeufs, reprend son GSM, compose un SMS. "Je vais commencer par "Bonjour Ahmed". Lui quand il est énervé, il ne dit jamais bonjour", elle termine son SMS, ses oeufs au cumin, son thé à la menthe, et puis elle sort de Brol. Aujourd'hui, avant de recevoir les taxis, elle va chez Waldo. Waldo, à l'état civil Nordine Oualdlhadj, 42 ans, du gel dans les cheveux et plein de rire dans la gorge, est coordinateur d'une maison de jeunes, Camera Quartier, à Schaerbeek, chaussée de Haecht. Rajae Maouane a pris le métro, mais Waldo, lui, il arrive à coincer sa petite Smart partout. Avec la septantaine de gamins du quartier - "75% sont vaccinés" - , il fait des vidéos marrantes sur l'actualité - "Tu n'as pas vu celle sur Vaccinator?" - , il organise des camps en Ardenne - "Mais on a dû tout annuler avec la Covid" - et il fait découvrir la ville, et le monde, à ses petits voisins. "Il y a quelques semaines, je les ai amenés au Cinquantenaire. Il y en a un qui m'a demandé si on était encore à Bruxelles", il dit, et il rigole. Mais moins que quand Rajae Maouane explique avoir raté l'appel d'Ahmed Laaouej (PS), et qu'on lui montre que sur Wikipédia il est écrit que Laaouej signifie "apogée" en arabe. "En darija, ça veut dire boiteux, ou tordu", rit Waldo. Tordu ou apogée, "de toute façon, je le rappellerai plus tard, maintenant on doit aller voir les taxis", fait Rajae Maouane en sortant de Camera Quartier. Il y a un petit combi de police devant la Greenhouse, Hicham Talhi est là, il a enlevé sa veste qui fait vice-président, et il présente aux deux patrons de sociétés de taxi et aux deux syndicalistes ce qu'il reste des wraps pas fameux d'hier. Rajae Maouane arrive, s'assied, dit qu'elle avait "cleané son après-midi de la veille pour vous recevoir", les autres s'excusent, chacun se désole d'avoir mal compris l'autre, et tout le monde dit qu'il veut trouver une solution pour aider le secteur des taxis et les chauffeurs Uber, dont la société a désactivé les comptes à la suite d'une décision de justice la déclarant illégale. Un patron des taxis s'excuse aussi auprès de la coprésidente écologiste pour avoir insisté pour voir Alain Maron avec elle, "et Rajae, n'y vois surtout aucune misogynie de ma part", "Ah mais je sais que tu es tout sauf misogyne", lui répond Rajae Maouane, et puis il prend la parole, explique que d'ailleurs il voudrait que plus de femmes deviennent taxi parce que "les femmes par nature conduisent prudemment", et puis quand Rajae Maouane commence à parler, il se lève et distribue les quelques wraps qui restent de la veille. Puis les journalistes doivent sortir, parce qu'on doit négocier de ce qui devrait se trouver dans le Plan taxi ou pas, et une fois que la réunion est terminée, les quatre défenseurs des taxis sortent en remerciant Rajae Maouane et Hicham Talhi pour la discussion constructive. Les policiers s'en vont aussi, Hicham Talhi remet sa veste, il salue sa coprésidente et annonce qu'il a commandé un taxi parce qu'il doit être au parlement très vite, il sort dans la Greenhouse, et monte dans la voiture noire qui était garée devant. Puis il en ressort très vite, il re-rentre de la Greenhouse, il fait un grand ouf et il dit qu'il avait pas vu que ce n'était pas un taxi. "C'était un LVC, peut-être un Uber, je sais pas ce qu'il faisait là, pfff", il dit. Encore un peu et les taxis se remettaient en colère. Les taxis sont partis, et elle a encore raté un appel d'Ahmed Laaouej, et Ahmed Laaouej rate celui qu'elle veut lui passer en retour. Elle a une réunion avec Margaux De Ré, parce que la semaine dernière elles avaient rencontré un groupe féministe, Ufia (Union féministe inclusive autogérée), et qu'elles doivent réfléchir à ce qu'elles font pour les aider: Ufia a été très active pour soutenir les victimes de violences sexuelles dans les cafés du cimetière d'Ixelles. Margaux De Ré est suivie, elle, par trois étudiantes en journalisme, qui la filment. "C'est comme un mariage, il y a deux personnes qui se parlent, et tout le monde qui regarde et qui prend des photos", compare Rajae Maouane. Après les cachotteries socialistes autour d'Uber et du Plan taxi, la coprésidente et la députée se demandent s'il ne serait pas opportun de pousser une résolution autour de ce mouvement #balancetonbar. C'est une socialiste, Nawal Ben Hamou, qui exerce ces compétences au gouvernement bruxellois. "Et c'est vrai que c'est le bordel avec le PS, là...", dit Rajae Maouane. "Sans blague!", lui répond Margaux De Ré, mais là les journalistes doivent sortir, parce qu'elle doivent en parler sérieusement, et puis elle doit appeler Ahmed Laaouej. "C'est quand même dommage, cette semaine, avec le coronavirus, ça n'a pas été très funky", répète Rajae Maouane pour la septantième fois de la semaine, en ouvrant la porte de la Greenhouse pour qu'on sorte. "Quand j'ai rencontré Ufia, par exemple, j'ai voulu qu'on se présente par son prénom et par le pronom que l'on voulait. Il y en a deux qui ont dit "iel". C'est le genre de trucs que tes lecteurs aiment bien non?", elle demande, et elle a sans doute raison pour le genre. Non?