Y a-t-il un album fantôme à l'arrière-plan des récits de Hergé? Le fils prodige de l'illustre dessinateur a-t-il un côté obscur que le public ne voit pas? C'est la thèse avancée par Jean-Philippe Costes. L'essayiste et docteur en sciences politiques de l'université Panthéon-Assas Paris II la développe dans Tintin au pays du mal. La face cachée d'une étoile mystérieuse (1), qui sort dans les prochains jours. L'auteur, dont le premier ouvrage était consacré aux Subversifs hollywoodiens, est un amateur de figures contestataires et de héros anticonformistes. Selon lui, le reporter belge en fait partie: "Le chevalier sans peur et sans reproche de la bande dessinée est un être hanté par de multiples démons, assure-t-il. Foncièrement subversif, il piétine les hiérarchies traditionnelles et les valeurs dominantes. La politique, la religion, la science, l'autorité, le pouvoir, la féminité, les races, aucun tabou n'est épargné par la verve critique du plus roué des héros de BD. Son propre nom annonce clairement son combat: il fait ''tintin'' au politiquement correct."
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Y a-t-il un album fantôme à l'arrière-plan des récits de Hergé? Le fils prodige de l'illustre dessinateur a-t-il un côté obscur que le public ne voit pas? C'est la thèse avancée par Jean-Philippe Costes. L'essayiste et docteur en sciences politiques de l'université Panthéon-Assas Paris II la développe dans Tintin au pays du mal. La face cachée d'une étoile mystérieuse (1), qui sort dans les prochains jours. L'auteur, dont le premier ouvrage était consacré aux Subversifs hollywoodiens, est un amateur de figures contestataires et de héros anticonformistes. Selon lui, le reporter belge en fait partie: "Le chevalier sans peur et sans reproche de la bande dessinée est un être hanté par de multiples démons, assure-t-il. Foncièrement subversif, il piétine les hiérarchies traditionnelles et les valeurs dominantes. La politique, la religion, la science, l'autorité, le pouvoir, la féminité, les races, aucun tabou n'est épargné par la verve critique du plus roué des héros de BD. Son propre nom annonce clairement son combat: il fait ''tintin'' au politiquement correct." Tintin, personnage ambigu, voire sulfureux? L'affirmation surprendra plus d'un tintinologue. Hergé, alias Georges Remi, né dans une famille croyante et bien-pensante, passionné de scoutisme pendant une dizaine d'années, n'était pas homme à engendrer un "monstre". Apparu en janvier 1929 dans le supplément pour la jeunesse du Vingtième Siècle, journal catholique belge ultraconservateur, le locataire du 26 rue du Labrador, à Bruxelles, est plutôt considéré comme une icône immaculée. A telle enseigne que le vénérable général de Gaulle voyait en lui son seul égal. De nombreux bédéphiles, fans de séries aux héros transgressifs ou tourmentés, jugent d'ailleurs le petit dieu du 9e art trop lisse. Gardien de la justice, il est l'ultime recours des opprimés et des victimes. Saint Michel venu combattre le dragon, il est la bête noire des suppôts de l'enfer que sont les Soviets et les Bordures, Al Capone et Mitsuhirato. Pourtant, Jean-Philippe Costes persiste et signe: "Tintin n'est pas le boy-scout inoffensif que nous imaginons. Membre de la confrérie des briseurs de totems, il cache une âme des plus complexes, donc des plus intéressantes. Il nage à contre-courant, y compris quand il s'agit de sa propre "chapelle"." L'auteur a recensé, dans les aventures dessinées par Hergé, les nombreuses marques d'irrévérence à l'égard du sacré et des autorités spirituelles. Dans Tintin au Tibet, Haddock gratifie le supérieur du monastère de surnoms grotesques: "Grand Trésor", "Grand Sachem", "Grand Vizir"... Dans Les Cigares du pharaon, un fakir est présenté comme un personnage nuisible - au risque de fissurer l'un des piliers de l'hindouisme - et Milou plante ses crocs dans les jarrets d'une vache sacrée des Indes. Dans L'Oreille cassée, le bien mal acquis par les bandits Alonzo Perez et Ramon Bada est un fétiche, socle d'un culte. La religion apparaît ainsi comme un objet de convoitise qui corrompt les hommes depuis la nuit des temps. Dans Le Trésor de Rackham le Rouge, Tintin découvre, sur une île des mers du Sud, un autre fétiche, à l'image du chevalier François de Hadoque. Une tribu locale se prosterne depuis des siècles devant la statue. "La scène nous pousse à conclure que la religion n'est rien d'autre qu'une explication archaïque de la vie", commente l'auteur. Ce renversement des valeurs traverse le diptyque Les Sept Boules de cristal - Le Temple du soleil. Les prêtres incas foudroient quiconque met la main sur l'une de leurs idoles. Le bon professeur Tournesol lui-même fait les frais de cette rage aveugle. Il a passé à son poignet le bracelet de la momie de Rascar Capac, ce qui lui vaut d'être enlevé en Amérique du Sud. Ses ravisseurs crient au sacrilège. "Entre les lignes de ce fol anathème, on peut lire un message: la religion est le sanctuaire de l'intolérance, estime Jean-Philippe Costes. Elle est également l'"opium du peuple", à voir le sort réservé aux scientifiques maudits par la secte des Fils du Soleil. Les malheureux sont plongés dans le sommeil par leurs bourreaux." Les prélats incas ont des capacités qui semblent prouver l'existence de puissances occultes. Mais ces talents ésotériques ne font pas le poids face au savoir. Quand Tintin, condamné au bûcher avec ses amis Haddock et Tournesol, se sert de données astronomiques pour faire croire qu'il commande à l'astre solaire, les prêtres et leurs ouailles sont pris de panique et se soumettent. "L'image est édifiante, note l'auteur. Le rayonnement des clercs est "éclipsé" par la flamme du rationalisme!" Qui permet finalement à l'homme de s'élever vers les cieux? Les scientifiques, dont le professeur Tournesol porte haut la bannière, notamment dans Objectif Lune et On a marché sur la Lune. "Le seul vrai dieu de Tintin, c'est Tournesol, constate Jean-Philippe Costes. Le savant est un handicapé volontaire, qui entend rester sourd à la bêtise ordinaire. La métaphore s'impose: ce scientifique est lunaire parce qu'il échappe aux pesanteurs de notre monde médiocre. Avec son crâne proéminent et dégarni, sa frêle constitution et sa prédilection pour la couleur émeraude, il est, stricto sensu, un "petit homme vert", venu d'une autre planète plus évoluée que la nôtre." Si Tintin raille à l'envi la grande illusion de la religion, il a autant de dédain pour les autorités séculières. Sa vision anarchisante des forces de l'ordre en témoigne. Les policiers américains sont des alcooliques, des incapables vendus à la pègre. Dawson, le chef de la police de la concession internationale de Shanghai, est à la solde des impérialistes japonais. Les gardiens de la paix péruviens sont veules, crasseux et lâches. Les Dupond et Dupont, "fins limiers" d'Interpol, incarnent, d'album en album, l'incompétence et l'esprit étroit de la maréchaussée. Enfants attardés, ils suivent avec constance les mauvaises pistes, prennent des décisions arbitraires, se répandent en confidences inopportunes et comptent eux-mêmes parmi les victimes des malfaiteurs.Ce déshabillage impertinent des autorités cible aussi l'armée, en particulier dans Les Cigares du pharaon, L'Oreille cassée, et au pays des Picaros. Les militaires de tous grades sont présentés comme des imbéciles, des corrompus ou des sadiques. Même les pompiers en prennent pour leur grade: dans L'Ile noire, ils mettent un temps infini à venir au secours du maître de Milou, prisonnier de la demeure en flammes du docteur Müller. Les élites dans leur ensemble doivent être renversées, semble nous dire le reporter séditieux. Le milliardaire Rastapopoulos peut bien fréquenter la haute société, il reste une canaille invétérée. Omar Ben Salaad, le plus riche négociant de Bagghar, est unanimement respecté, mais il est le prince du trafic des stupéfiants en Afrique du Nord. "Il finira au panier à salade, comme le rasta reste populeux malgré ses tentatives d'élévation, et comme le général Alcazar échoue au cabaret de l'Alcazar", relève l'auteur avec humour. Si l'autorité n'est qu'inanité ou écran de fumée, toutes les valeurs dominantes peuvent être remises en cause. Ainsi, l'oeuvre de Hergé célèbre l'amitié, fait l'éloge de la camara- derie masculine, tandis que la femme y occupe une place insignifiante (telle Madame Pirotte, la concierge du professeur Halambique dans Le Sceptre d'Ottokar) ou est caricaturée à outrance (la Castafiore, cantatrice castratrice). "C'est un bon procédé pour enterrer discrètement l'amour conjugal et le couple, pierres angulaires de l'ordre social, suggère l'essayiste. Constatez aussi que le journaliste et ses intimes sont dépourvus de parents, de filiations biologiques. L'adoption, en revanche, est valorisée: l'orphelin Tchang est pris en charge par le clan Wang, Zorrino, l'enfant solitaire, est accueilli par les prêtres du Temple du soleil. Anticonformiste en rupture avec la société judéo-chrétienne traditionnelle, Tintin préfère la "famille choisie" à la"famille subie"." La moralité de Tintin constitue, en apparence, un pilier de l'univers de Hergé. Pourtant, son héros la met à mal à de nombreuses occasions. Dans Le Crabe aux pinces d'or, il fait fuir, pour prendre sa place, le client d'un taxi en lui faisant croire que Milou est enragé. Dans L'Etoile mystérieuse, il simule une alerte incendie pour s'introduire dans l'observatoire de Bruxelles. Puis, il incite sans remords son ami Haddock à boire du whisky afin de redonner du souffle à une expédition maritime gagnée par la démotivation. "Tout est dualité chez ce personnage à l'apparente innocence, poursuit Jean-Philippe Costes. Tintin est un expert de l'ambivalence." L'auteur s'interroge sur la nature même de Tintin. Est-elle réellement angélique? Ou plutôt diabolique? Le globe-trotter intrépide ne cesse d'échapper à la mort, comme si une puissance supérieure orchestrait ses sauvetages in extremis. Il a un physique immuable, à l'instar de Dorian Gray, le héros d'Oscar Wilde qui avait la "beauté du diable". Lorsqu'il est laissé pour mort au pays des Soviets, Tintin s'imagine en route vers un séjour dantesque: la rumeur qui lui parvient, pense-t-il, est le long gémissement des damnés. Dans L'Etoile mystérieuse, le prophète de malheur Philippulus proclame que Tintin est "un envoyé du diable, un suppôt de Satan, un infâme serviteur de Belzébuth". Le capitaine Haddock lui-même, dès son apparition dans Le Crabe aux pinces d'or, dit de son futur compagnon d'armes: "Quel diable, ce garçon!" Plus compromettant: le jeune reporter est, à ses débuts dans le métier, un zélateur du colonialisme. Tintin au Congo est au coeur d'une interminable controverse. Les indigènes y parlent "petit nègre". L'Afrique est peuplée d'individus attardés, dont le salut dépend intégralement des Européens. Tintin doit les instruire, les mettre au travail, les soigner, les protéger des bêtes féroces, apaiser leurs craintes primitives, rendre pour eux la justice. "Sa bienveillance relève d'un paternalisme qui vise à légitimer la domination des Noirs par les "petits Blancs"", convient l'auteur. L'idéologie inégalitaire à l'oeuvre au Congo se retrouve dans d'autres pays du Sud. En Inde, le maharadjah des Cigares du pharaon a besoin d'un tuteur occidental pour organiser la lutte contre les trafiquants d'opium. L'arrogance culturelle et son corollaire, le dédain ethnique, imprègnent la saga hergéenne. Dans Tintin en Amérique, le chef des "Peaux-Rouges" est un idiot cruel et violent qui porte le nom grotesque de "Taupe-au-regard-perçant". Dans Les Cigares du pharaon, le bédouin qui mange le savon du marchand portugais Oliveira da Figueira est un clown en représentation, emblème d'une nation arabe ignorante de l'hygiène et des progrès de la civilisation. "Dans Coke en stock encore, pourtant publié en 1958, les discriminations persistent, constate Jean-Philippe Costes. Les prisonniers africains mis au fer dans le cargo d'Allan Thompson sont des modèles d'arriération mentale. Bien sûr, il faut rappeler que le Tintin des années 1930 à 1950 évolue dans un monde colonialiste, raciste, antisémite et anticommuniste. Si nos bien-pensants du XXIe siècle le déclarent hérétique, ils doivent aussi excommunier la plupart des élites des siècles passés." Souvent, les odyssées périlleuses mises en scène par Hergé sont déclenchées par un événement banal. Dans Le Sceptre d'Ottokar, une serviette égarée sur un banc public ; dans Coke en stock, une rencontre inopinée avec le général Alcazar ; dans Le Secret de la Licorne, une maquette de navire négociée au marché aux puces de Bruxelles ; dans Le Crabe aux pinces d'or, une boîte de conserve... "Faire découler une intrigue sulfureuse d'une situation anecdotique, c'est nous chuchoter que le mal est enraciné dans notre vie quotidienne, décrypte l'auteur. L'ordinaire engendre le pire, comme dans les films d'Alfred Hitchcock. Toutefois, plus qu'un diable hitchcockien qui se plaît à remonter à la surface les bassesses humaines, Tintin est, à mes yeux, une projection du démon de Socrate. S'il intervient négativement, c'est pour notre bien. Il ambitionne de nous apprendre à mieux nous connaître pour nous mettre en garde contre nos choix et nos penchants les moins défendables. C'est peut-être cela, en fin de compte, l'album caché que j'ai découvert entre les lignes claires de l'obscur Hergé!"