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Jeudi 7 mai : plus que quatre jours avant d'entrer vraiment dans le déconfinement. Le lundi 11 mai, en effet, est la date que les gouvernements ont eux-mêmes fixée pour relancer les commerces non alimentaires - tous, quelle que soit leur taille, quelle que soit leur spécialité -, et tenter ainsi de reprendre une activité plus normale. Un calendrier plus resserré que celui proposé par les experts. Ceux-ci avaient demandé un délai de deux semaines entre les différentes phases du déconfinement, une durée nécessaire pour évaluer l'impact de l'étape 1A, entamée le 4 mai, et ce compte tenu de la phase d'incubation du virus comprise entre deux et douze jours. Ils avaient également plaidé pour une reprise étalée et partielle des entreprises et des commerces les plus incontournables à partir du 4 mai. Ensuite, le 18 mai débutait une réouverture des autres enseignes, un retour progressif à l'école et des rencontres privées limitées à un noyau. Evidemment, dans tous les scénarios, le télétravail restait en vigueur. Ce 11 mai, la prise de risque est donc bien réelle, puisque le virus aura forcément plus de moyens de circuler que pendant le confinement. Et " moins on étale, plus on s'expose à un pic important ", répond Yves Coppieters, épidémiologiste et professeur en santé publique à l'ULB. Sur le papier cependant, le plan imaginé tient parfaitement la route. " Ce n'est pas un plan d'amateurs ", concède l'expert. D'où vient alors ce sentiment de surchauffe ? C'est que tout n'est pas encore rodé et qu'il demeure des petits défauts. Les scientifiques ont ainsi fondé le dispositif du déconfinement sur deux indicateurs à ne pas dépasser : moins de 200 hospitalisations quotidiennes et moins de 40 % de lits occupés en réanimation, selon le docteur Marc Van Ranst, virologue à la KULeuven et membre du groupe fédéral chargé de la stratégie du déconfinement. Un niveau estimé gérable par l'appareil hospitalier, et qui est aujourd'hui atteint. Or, déconfiner sur la base de ces deux paramètres sanitaires n'est pas suffisant, selon notamment le professeur Yves Coppieters. " Lutter contre une épidémie, c'est une course de vitesse. Mais, entre une infection nécessitant une hospitalisation et la transmission du virus, il y a toujours dix jours de décalage. " Un écart qui ne permet pas de réagir rapidement. Sans oublier une donnée incalculable : la fatigue physique et morale des équipes soignantes. En se retirant, la vague laisse derrière elle du personnel épuisé, bien que désormais entraîné et équipé. Pourra-t-il rester engagé sur la durée ? Affronter, demain, un nouvel afflux de patients atteints du Covid-19 ? Le seul moyen pour compenser une hausse inévitable liée à la reprise de certaines activités - transports, travail, commerces - est de repérer et d'isoler au plus vite les nouveaux cas pour stopper sans délai les contaminations. Autrement dit, obtenir de cette façon un effet comparable à celui du confinement. Déconfiner s'apparente quasi à de la physique : tout est lié à tout, imbriqué. Pour " protéger - tester - isoler ", tous les moyens doivent être simultanément disponibles. " Toute la chaîne doit fonctionner ", insistait, dans Le Soir du 1er mai, Erika Vlieghe, spécialiste en infectiologie à l'UZ Antwerpen et à la tête du groupe d'experts. " Le patient qui sait qu'il doit être testé, qui va chez le médecin, le prélèvement, l'envoi au labo, l'analyse, l'envoi des résultats, la décision... tout cela doit fonctionner. " Pour le 11 mai, l'exécutif fédéral s'est donc engagé à mettre en place ce qu'il n'a pas réussi à faire en deux mois : protéger avec des masques, tester à hauteur de plusieurs milliers de tests et isoler les malades et leurs proches. L'échéance du 11 mai ne risque-t-elle pas d'arriver très, trop vite pour l'intendance comme pour la logistique ? Dès le 24 avril, le gouvernement tablait sur un volume de 25 000 dépistages quotidiens et ce dès le 4 mai. On n'y est pas : ce 4 mai, précisément, la Belgique atteignait 16 729 tests, d'après les chiffres communiqués par le centre de crise. " La capacité de 25 000 tests ne doit pas poser de problème dans les prochains jours et la montée en puissance sera possible à ce moment-là, si elle est nécessaire, au vu éventuellement d'une augmentation des personnes présentant des symptômes ", assure le professeur Yves Van Laethem. Pour faire face à une possible seconde vague, il faudrait même être en mesure de proposer 45 000 tests. Il en faut autant car, depuis le 4 mai, la liste des candidats à tester est également élargie. Désormais, toute personne présentant des symptômes grippaux ainsi qu'une perte d'odorat ou de goût sera testée. Où se faire tester ? Par qui ? En théorie, les médecins généralistes peuvent tester au sein de leur cabinet. La plupart ne le feront pas. En tout cas, pas dans un premier temps. Tous ne sont pas correctement équipés, particulièrement en matériel de protection et en écouvillons (une sorte de long coton-tige inséré dans les cavités nasales). Le patient sera envoyé vers un centre de tri. Il y en aura environ 140 à travers le pays. Qui n'étaient pas tous opérationnels le 4 mai. Des lieux où, selon le ministre Philippe De Backer (Open VLD), chargé de la recherche de matériel indispensable dans la lutte contre le Covid-19, les médecins peuvent obtenir ce dont ils ont besoin, puisqu'" il n'a jamais été question de livrer directement les généralistes ". Selon les experts, on est en transition, en rodage. Mais, dès le 11 mai, tout devrait rouler. L'inquiétude se situe plutôt au niveau de la cadence, qu'il va falloir sérieusement accélérer. Les tests prélevés dans les centres de tri seront ensuite analysés par une plateforme fédérale, supervisée par la KULeuven et composée de firmes pharmaceutiques. Ces dernières sont-elles prêtes ? Ont-elles du personnel en suffisance ? Pourront-elles suivre le rythme ? " Pour que le traçage soit efficace, il faut obtenir un résultat dans les vingt-quatre heures ", souligne l'épidémiologiste Yves Coppieters. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Parallèlement aux tests de dépistage, les spécialistes de la santé comptent sur les tests sérologiques, permettant de mesurer l'immunité acquise de la population. Selon eux, il en faudrait 35 000 par jour. Le gouvernement, lui, assure en fournir 900 000 en mai et jusqu'à trois millions en juin. Pour quoi faire ? Pour qui ? On l'ignore pour l'instant. Si la personne testée est positive, il faudra rapidement remonter ses contacts et s'assurer qu'ils n'ont pas été infectés. Un traçage qui se fera de manière classique, à la main. Rien de neuf en épidémiologie, sauf qu'ici, vu l'ampleur de la pandémie, jamais un tel dispositif n'a dû être déployé sur l'ensemble de la Belgique. Ce sont les Régions et les Communautés qui ont été chargées de le mettre en place. La coordination nationale est, elle, confiée à Emmanuel André, médecin microbiologiste à la KULeuven et ex-porte-parole interfédéral. Dans un premier temps, les entités fédérées se sont d'abord appuyées sur les cellules déjà existantes de surveillance des maladies infectieuses, qui vont être renforcées très vite. Ainsi à Bruxelles, ce seront les mutuelles, soutenues par un call center privé. De son côté, la Wallonie a mobilisé les agents de l'Aviq et le personnel de ses administrations. Un partenaire extérieur doit venir renforcer le dispositif dans les prochains jours. Ça fait combien de personnes ? A terme et après une formation express, 570 en Wallonie et 410 à Bruxelles. Concrètement, l'enquête se fera en trois étapes. En première ligne, le généraliste qui doit avertir la cellule dès qu'un de ses patients est testé positif. Un enquêteur prend ensuite le relais. Un questionnaire épidémiologique unique le guidera : combien de temps avez-vous passé ensemble ? A quelle proximité étiez-vous ? Portiez-vous un masque ? Les personnes côtoyées deux jours précédant l'apparition des symptômes et avec lesquelles il a eu un contact rapproché seront alors contactées par un autre agent. Ce dernier se charge de les appeler individuellement pour les informer de leur potentielle exposition au virus et leur présenter les consignes sanitaires à suivre. L'objectif est d'assurer ainsi une confidentialité. Le confinement strict sera imposé aux personnes qui auront eu un contact rapproché (plus de 15 minutes, à moins de 1,5 mètre). Les données récoltées seront centralisées par l'institut de santé publique Sciensano. Le dispositif devrait être prêt pour le 11 mai, voire à la mi-mai. Mais la méthode n'évitera pas des loupés. Car il s'agit sans aucun doute du volet le plus compliqué à exécuter. Des modèles réalisés par une équipe de chercheurs à Oxford ont ainsi montré que la remontée des chaînes de transmission en deux jours - soit le " tracing manuel " - n'est pas suffisante. Il faudrait le faire en un jour, et idéalement de manière instantanée. Ce qui exige de nombreux enquêteurs sanitaires et des résultats de tests fournis au moins en vingt-quatre heures - ce qui n'est pas encore le cas. Bref, il semble que le traçage soit compliqué sans une application en complément. Les cas positifs doivent rapidement s'isoler, car contagieux, mais tous ne nécessitent pas une hospitalisation. Où les confiner ? Chez eux ? Cela entraîne un isolement de tout la cellule familiale durant 14 jours. Ils risquent par ailleurs de contaminer leurs proches, créant ainsi des centaines de foyers épidémiques intrafamiliaux. Les Régions ont prévu des hébergements dans des hôtels (à Bruxelles) ou dans des structures d'accueil intermédiaires (en Wallonie). Ces patients seront-ils volontaires pour se rendre dans ce type d'établissements ? Accepteront-ils de se confiner avec leur entourage, après plusieurs semaines de quarantaine ? C'était annoncé par la Première ministre, Sophie Wilmès (MR) : lorsque les mesures de déconfinement seront graduellement levées, le masque sera recommandé et même obligatoire dans les transports dès le 4 mai. Il est désormais un outil du déconfinement. Pour répondre à cette recommandation/obligation, le fardeau semble surtout peser sur la population et les communes. Les Belges ont dû recourir à des masques " alternatifs ", principalement ceux en tissu. Tous n'en ont pas encore et ceux qui en possèdent le doivent à eux-mêmes, à la solidarité de leur quartier, ou encore à leurs communes, qui ont lancé des commandes de manière disparate, créant sans le vouloir des inégalités entre les citoyens. Quant à la Défense, chargée d'utiliser sa force de frappe pour livrer aux habitants les deux masques promis par l'exécutif fédéral, elle en est encore à l'étude de marché. Raison pour laquelle, depuis le 5 mai, les supermarchés sont autorisés à vendre des masques. Si tout est prêt à la date prévue, soit le 11 mai, s'ouvrira alors une période allant jusqu'au 8 juin. Sinon, les experts exigeront un report de la phase suivante, celle du 18 mai. Ils ne se priveront pas de le faire savoir. Mais reste un élément clé qui échappe à tous : le citoyen lui-même, auquel les autorités politiques ont choisi de déléguer en partie la réussite de l'opération, s'il veut retrouver un peu de liberté. C'est à celui qui est en bonne santé de prendre toutes les mesures de précaution pour le rester et préserver la santé des autres, au malade, une fois testé, de respecter son confinement. Tout s'appuie sur le civisme et le contrôle social des citoyens. " Il ne faudra pas qu'un relâchement général serve d'excuse à l'impréparation des pouvoirs publics ", conclut un scientifique qui préfère taire son nom.