Lire notre dossier spécial Liège: Comment va la Cité ardente depuis l'affaire Nethys?
...

C'est l'histoire d'un échevin qui détestait tellement son bourgmestre qu'il avait fini par démissionner. C'est l'histoire d'un bourgmestre qui détestait tellement son échevin qu'il avait refusé cette démission. C'est l'histoire d'une commune qui, après 112 ans de majorité socialiste absolue, a préféré s'ouvrir à Ecolo puis au MR plutôt que de réconcilier deux camps ennemis. C'est l'histoire de Grâce-Hollogne, 22 500 âmes dans la ceinture rouge liégeoise. Jalonnée de rivalités et de multiples rebondissements. Le dernier en date fut donc celui du départ de Manuel Dony de son poste de premier échevin. Au lieu de s'en réjouir, le bourgmestre Maurice Mottard s'y opposa. Et préféra même payer 1 000 euros d'astreinte par jour (14 000 au total) à la suite d'une décision de justice, plutôt que de régler rapidement la situation. Puis, pour pouvoir éjecter les échevins du "camp Dony", il fit entrer le MR dans sa majorité et resta ainsi bourgmestre, à 69 ans, comme il l'est depuis 1995. Cette histoire est celle, au fond, d'une lutte entre l'ancien et le nouveau PS liégeois. Entre le passé tenace et le présent avide. A Grâce-Hollogne, le premier a gagné. Pourtant! Ça devait en être fini, des manigances, des querelles ne visant que l'intérêt personnel. Un nouveau président, une nouvelle équipe, une nouvelle vision et même, bientôt, un nouveau bâtiment, l'immeuble historique de la place Sainte-Véronique ayant été vendu. Comme si l'affaire Nethys/Publifin avait eu au moins ça de bon. "Je suis affilié depuis quarante ans et c'est la première fois que je respire!" avoue Marc Bolland, bourgmestre de Blegny. "Comme en basket, c'est le money time, le moment où tout peut basculer", se réjouit Déborah Géradon, échevine à Seraing. Empirer serait de toute façon compliqué. De la révélation de l'existence des comités de secteur en 2016 à l'incarcération de Stéphane Moreau cinq ans plus tard, difficile de donner davantage de raisons à celles et ceux qui n'ont plus voulu renouveler les timbres de leurs carnets d'affiliation. La "Fédé" est passée, ces trois dernières années, de 13 000 à moins de 11 000 membres. "Dans le péri-urbain, peut-être plus encore que dans les villes, les gens prennent les choses à coeur et se sont sentis trahis", observe Angélique Vangossum, échevine à Sprimont et nouvelle vice-présidente de la Fédération, comme représentante de l'Ourthe-Amblève. La surprise du casting présidentiel de Frédéric Daerden, fraîchement élu à la tête de la fédération. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour le PS liégeois, ça veut dire beaucoup: une femme (avec Déborah Géradon et Willy Demeyer, l'équipe devient paritaire), une élue de la périphérie, surtout. Symbolique d'une nouvelle vision, aux yeux des représentants des "petites" communes, longtemps tenues à l'écart. Le nom d'Angélique Vangossum avait été appuyé par Christie Morreale, également originaire de cette zone géographique de l'Ourthe-Amblève de tradition plutôt libérale (elle est surnommée la ceinture bleue). La ministre wallonne de la Santé elle-même avait été sollicitée. Mais non, merci: sa conviction anticumul est profonde. Frédéric Daerden aussi, en son temps, jurait qu'il était trop occupé, tout vice-président du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles et ministre du Budget qu'il est, pour en sus se charger de la gestion de la Fédé. Le scénario qui se dessinait alors plaçait Thibaud Smolders, bourgmestre d'Awans, qui s'était déjà présenté contre Jean-Pierre Hupkens en 2017, lorsqu'il fallut remplacer le démissionnaire Willy Demeyer. Un proche, un jeune, qui aurait oeuvré avec l'appui d'un "Frédo" moins envahissant qu'une belle-mère. Mais voilà: Daerden n'est pas devenu ministre. Du gouvernement fédéral, s'entend. Il l'espérait apparemment très fort, il le confirme à demi-mot: "Si j'avais été à la place de Frank Vandenbroucke, découvrir un nouveau poste et de nouvelles matières, il aurait été plus compliqué d'occuper en même temps la présidence de la fédération." En fait, Liège n'en a obtenu aucun, de portefeuille ministériel fédéral. Une rebuffade, aux yeux des principautaires, longtemps convaincus de leur supériorité, qui ont désormais l'impression que le pouvoir décisionnel s'est déplacé dans le Hainaut. Etre et avoir été: fin 2016, Liège rêvait de "larguer la Wallonie", de s'affranchir de toute tutelle pour mettre en place ses ambitions eurégionales, supracommunales et métropolitaines. Willy Demeyer se voyait ministre de l'Intérieur, Jean-Claude Marcourt s'imaginait ministre-président, Alain Mathot siégeait toujours comme député fédéral, André Gilles lâchait les billets provinciaux et Stéphane Moreau jouait avec les millions des intercommunales. Mars 2021: Frédéric Daerden devient président de la Fédération liégeoise du PS. Et tout le monde crie: le club des cinq, les affaires, l'opacité, plus jamais ça! Et lui apaise: il veut "recréer du liant, l'enthousiasme des militants, la sympathie des citoyens". Le Herstalien a bien "senti qu'il y avait une attente" et a "décidé de prendre [ses] responsabilités". "Je ne crois pas à l'idée de l'homme providentiel, déclare Christie Morreale. Mais je pense qu'il y avait, chez Frédéric, une envie profonde de s'impliquer et d'organiser le pouvoir, façon chef d'orchestre capable de faire émerger les personnalités." Celles de cette "nouvelle génération qui arrive et qui veut passer un palier supérieur", dixit Jean-Pascal Labille, patron des mutualités Solidaris. Serge Fillot à Oupeye, Valérie Maes à Saint-Nicolas, Ernur Colak à Visé, Déborah Géradon à Seraing, Grégory Philippin à Ans, Angélique Vangossum à Sprimont, Thibaud Smolders à Awans... Jeunes ou aspirants bourgmestres, ils se verraient probablement bien députés. "Aux élections communales de 2018, c'était le choix des électeurs: OK, on vote encore pour le PS, mais on veut du renouveau", contextualise Thibaud Smolders, certes "un peu déçu" de ne pas faire partie de la nouvelle équipe Daerden. "Le poids de Liège diminue, il y a des leçons à en tirer, continue-t-il. La présidence de Frédéric, c'est aussi une main tendue du Boulevard: "Refaites une nouvelle génération, prouvez-nous que les choses changent, alors vous reviendrez au premier plan."" En tant que fédération socialiste la plus importante (numériquement parlant), retrouver ce rang signifierait gagner "un ou deux sièges qui, dans la configuration politique actuelle, peuvent tout changer dans une négociation gouvernementale", note Marc Bolland. Frédéric Daerden tient les comptes: "Aujourd'hui, on apporte cinq sièges à la Région et cinq à la Chambre. Les derniers sondages annoncent 4-4. Ma mission, c'est de faire mieux que ces 4-4. Si on se maintient à cinq, ça peut changer l'équilibre global, le fait d'être première famille politique ou pas." Alors, passer à six... Mais 2024, c'est loin. Le mandat de la présidence du Herstalien ne court d'ailleurs que jusqu'à l'automne 2023. Mais qui pourrait s'opposer à son leadership, d'ici là? "Il semble être celui qui a la stature pour vivre le post-Publifin et imposer une nouvelle génération, espère Déborah Géradon. Celui qui peut prendre le plus les coups car celui qui est le plus fort. Aux dernières élections, il a quand même fait 55 000 voix!" Trois ombres au tableau du nouveau départ, toutefois. Celle d'Alain Mathot, d'abord: il a été acquitté lors de son procès pour corruption dans le cadre du dossier Intradel mais le parquet a fait appel. S'il devait être in fine blanchi, peut-être aurait-il envie de reprendre du service politique, lui qui s'est depuis relancé dans l'immobilier. "Alain a un très grand sens politique. Il devra analyser si les conditions sont réunies pour qu'il revienne et déterminer s'il aura, alors, une valeur ajoutée à apporter au parti", indique Marc Bolland. Celle de Jean-Claude Marcourt, ensuite. Qui reste président de la coupole provinciale, organe réunissant les arrondissements de Liège, Huy-Waremme et Verviers, dont le rôle est surtout important dans la constitution des listes régionales. Marcourt/Daerden: comme le précise diplomatiquement le second, il n'y a entre eux aucune "complicité naturelle. Nous n'avons pas la même vision sur tout. Jean-Claude est une personne ressource intéressante. Il est en place, je ne connais pas son envie pour le futur. Nous appartenons à deux générations différentes: il est en fin de carrière politique, moi encore en plein dedans. Je ne vais pas être disputant pour être disputant. Ce n'est pas comme ça qu'on fait avancer les choses." Idem pour la troisième ombre, Willy Demeyer, qui reste vice- président et qui "fait tache sur la photo", n'hésite pas Jean-Pascal Labille. Le nom de l'échevine Julie Fernandez Fernandez, présidente d'Enodia, avait plutôt été évoqué pour représenter la section liégeoise et était d'ailleurs le premier choix du président Daerden. "Mais l'USC était largement derrière Willy et il aurait été provocateur de l'ignorer. Puis il possède une expérience reconnue sur les thématiques urbaines et la supracommunalité." Les tensions seraient par ailleurs de plus en plus palpables, entre Julie Fernandez Fernandez se posant comme candidate bourgmestre, et Willy Demeyer qui n'a certainement pas envie d'être détrôné. Au milieu de ce clair-obscur liégeois, le PS demeure ainsi - et paradoxalement, vu son implication au premier plan - le parti qui se relève le mieux des scandales. Car au MR, rien ne semble avoir changé. Daniel Bacquelaine reste président provincial et qu'il ait été cité parmi les "mains invisibles" de Nethys (soit les politiques qui étaient tenus au courant de toutes les évolutions de l'intercommunale, et qui les cautionnaient) n'a provoqué aucune indignation endogène. Des élections internes doivent avoir lieu en septembre, et l'ancien ministre des Pensions (68 ans) n'a pas annoncé ses intentions. S'il ne se représente pas, Pierre-Yves Jeholet le pourrait. Ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, il s'est imposé comme "le leader naturel incontournable", dixit Diana Nikolic, députée wallonne. Bien qu'il ait été, lui aussi, mentionné par les dirigeants de Nethys comme une main invisible (ce qu'il a contesté). Problème: le nouveau président du parti, Georges-Louis Bouchez, avait promis durant sa campagne d'interdire le cumul entre une fonction de ministre et celle de président d'arrondissement, histoire de déconcentrer le pouvoir. Ce qui ne ferait pas les affaires de Pierre-Yves Jeholet. Un lobbying liégeois pour faire revenir GlouB sur ses engagements serait à l'oeuvre. Dans l'attente, le MR principautaire fait du surplace. "Pour qu'il se reconstruise, il faudrait déjà qu'il se soit déconstruit, critique un de ses membres. Il y a une espèce d'occultation, on fait comme si tout allait bien et que nous n'avions rien traversé." La nouvelle génération libérale se résume en quelques noms. Dont celui de Fabian Culot, conseiller communal à Seraing, qui avait échoué de justesse à maintenir son poste de député en 2019. Devenu chef de cabinet de Pierre-Yves Jeholet, il n'a pas abandonné l'idée d'un mandat et "reste dans les starting-blocks pour jouer un rôle". Lui aussi a été épinglé par l'ancien management de Nethys. "Mais il est très désagréable d'être pointé du doigt quand on n'a pas le sentiment d'avoir eu les commandes des outils!" Celui de Diana Nikolic revient aussi fréquemment. "A 42 ans, je ne vais plus pouvoir porter cette étiquette de petite jeune longtemps!, sourit-elle. Je suis devenue députée grâce à la suppléance, je ne faisais peut-être pas partie des plans, mais, désormais, je suis là et je veux jouer un rôle important." Comme, sans doute, Mathieu Bihet, échevin à Neupré, qui a brièvement siégé comme député fédéral en 2019 et que Georges-Louis Bouchez (dont il serait proche) a désigné comme délégué général du MR. La liste du renouveau libéral s'arrête à peu près là, incluant aussi l'échevin liégeois Gilles Forêt. "C'est toujours le même problème, soupire l'un. L'ancienne génération tarde à passer le flambeau et donc, dans la nouvelle, certains talents s'en vont, faute de place." Mais cette liste reste toujours plus longue que celle du CDH. Où, à part Alda Greoli et Vanessa Matz, respectivement députées wallonne et fédérale, il n'y a plus beaucoup d'anciens pour s'accrocher à quoi que ce soit. Mais il y aurait pas mal de jeunes, assure la première. Citant Julien Etienne, Benjamin Bodson (conseillers communaux à Liège), Marie Jacqmin (jeunes CDH). "J'ai encore des choses à apporter mais je sais que je ne suis pas l'avenir du parti, lâche Alda Greoli. Un leader politique n'a pas sa place s'il n'est pas jardinier. Il faut toujours savoir qui est capable de vous suivre cinq, dix, quinze ans plus tard. Il faut permettre à toutes les fleurs de s'épanouir." Au CDH, comme au PS et au MR, il est désormais plus que temps d'arroser.