Il y a quelques proches, des plats grecs, sans doute du vin rouge. Et tout le monde attend. La salle de ce restaurant namurois est remplie d'autres mandataires socialistes qui, ce 12 septembre-là, au retour du Congrès de participation, espèrent, eux aussi, un coup de fil présidentiel. Mais peut-être pas autant que Frédéric Daerden. Peut-être pas depuis si longtemps. Peut-être pas aussi convaincu que ce sera ce soir-là, ou jamais. Mais le téléphone ne vibre pas. Ses amis s'emballent, anticipent un hold-up électoral. 54 898 voix de préférence ! Que faut-il faire d'autre, pour devenir ministre ? " Je suis sûr qu'il appellera à 22 h 30. Sinon, après, on pourra s'inquiéter ", lance le député fédéral Malik Ben Achour, son ancien collaborateur. A 22 h 30, pile, un sms arrive.

Frédéric Daerden sort décrocher au calme. Sur le trottoir, des clients qui s'en grillent une tapent la causette. Quelques banalités, mais nier ou couper court, pas son genre. Sauf qu'il finit par louper le premier appel. Puis le deuxième. Son iPhone, vu l'heure, avait basculé en mode " lune ", ne pas déranger. Il prend l'initiative de rappeler, ponctue la conversation d'un " Merci, président ". Il est l'un des rares, au PS, à toujours vouvoyer Elio Di Rupo.

" Voilà, je suis ministre, annonce-t-il en regagnant le restaurant. A la Fédération Wallonie-Bruxelles. Du Budget, et encore d'autres choses, mais je n'ai pas tout retenu et je n'ai pas osé demander de répéter. " Joie mesurée, par égard pour les autres mandataires socialistes déçus. Le clan Daerden fêtera ça, plus tard, en comité restreint. " Calmement. Sans faire péter les magnums ", glisse Xavier Gonzalez, son plus proche collaborateur devenu son chef de cabinet adjoint. Champagne modéré pour célébrer, pourtant, l'ambition d'une vie. " Maintenant qu'il est nommé, on peut le dire : c'était vraiment son objectif depuis longtemps. Il a atteint son rêve ", reconnaît l'entrepreneur liégeois Patrick Deroanne, l'un de ses plus intimes amis.

En 2009, pour être élu à une difficile 5e place à l'Europe, les Daerden font une campagne volontairement ambiguë basée sur leur nom de famille. © MICHEL KRAKOWSKI/belgaimage

Il aurait préféré la Région wallonne, bien sûr, et la place de la vice-présidente liégeoise Christie Morreale, même s'il le formule pudiquement par un " ses matières sont passionnantes ". Paul Magnette avait tâté le terrain, quelques semaines avant sa nomination. " Tiens, la Fédération, ça te tenterait ? " Quelle feinte ! Déjà en 2014, il espérait un maroquin. 30 484 voix, hein ! A la dernière place d'une liste socialiste où les socialistes ne voulaient pas de lui, au bout d'une campagne tout le contraire de solidaire, et compte dessus pour le report de votes du pot commun. Oui... mais non.

Combat de fils

Déjà en 2003, dans La Libre Belgique, il confessait que " devenir ministre procurerait une certaine satisfaction à son père ". Il avait 33 ans, dont seulement quatre de politique active comme député wallon, et il savait pertinemment que ce ne serait pas demain la veille. Parce que Papa. Un seul Daerden par gouvernements. Puis, il y avait les Mathot. Alain, l'autre fils de, l'autre jeune poussé par la Fédération liégeoise du PS vers la fin des années 1990. Un paternel combat : faire triompher l'un, ou l'autre. Ce qu'un fils obtenait, l'autre le lui réclamait. " Notre rivalité était plutôt construite par les autres qu'alimentée par nous, se souvient Frédéric Daerden. Elle nous a fait plus de mal que de bien. Nous, nous avions une forme d'insouciance. "

De celle éprouvée par ceux dont le nom entraîne " une notoriété induite ". " Jeune, il avait un petit côté gamin de merde ", pique Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris et grand ami de la famille. L'intéressé tempère, de ce phrasé si daerdennien : " Un peu sorteur, un peu festif, un peu dans la provocation. " Comme lors de cette nuit de bamboche, où la police débarque pont des Arches, à Liège, pour arrêter un tumultueux quatuor passablement entamé. Jean-Pascal Labille, Michel Daerden, Frédéric Daerden et un autre membre du cabinet révisoral familial sont embarqués, " mais en sortant du combi, c'est tout juste si Frédéric n'embrassait pas les policiers ", rigole le premier. " Combien de repas au restaurant ne se terminaient pas par un coup de fil de Michel à Frédo lui proposant de se rejoindre pour terminer la soirée ensemble, se rappelle Patrick Deroanne. Ils étaient le meilleur ami l'un de l'autre. " Vingt ans d'écart, seulement.

Vingt ans d'écart, justement. Trop rapproché pour organiser une succession, si ce n'est celle du bureau révisoral fondé par Michel Daerden dans la maison familiale ansoise. La politique, il se la garde. Un peu parce qu'il sait qu'elle est impitoyable, un peu parce qu'il ne supporte pas l'ombre, fût-elle filiale. Mais les affaires, il entend les lui léguer. Parce qu'il s'y implique de moins en moins et a besoin d'une relève. Parce que son fils sort (comme lui) de HEC et est complémentairement diplômé en management des affaires à l'ULiège. Parce qu'il est devenu (comme - et grâce ? - à lui) jeune chargé de cours dans l'école de commerce où ils avaient étudié. Parce qu'il a (comme lui) une intelligence mathématique. " Une science des chiffres, appuie Xavier Gonzalez. Et un pédagogue dans l'âme. Il te ferait presque aimer un bilan. "

Avec Willy Demeyer, le membre du club des cinq avec qui il entretient les meilleures relations. © MICHEL KRAKOWSKI/belgaimage

Merci Papa

Alors, quand Frédéric Daerden annonce à 25 ans à son père qu'il veut, comme lui, devenir mandataire, l'enthousiasme est mesuré. " J'ai plusieurs fois entendu Michel ne pas plus soutenir que ça Frédo ", garantit Patrick Deroanne. " La politique n'était pas la seule voie, ni la plus facile pour obtenir sa reconnaissance ", assure l'intéressé. Mais Papa active tout de même ses leviers. " Pour lui, il n'y avait rien de mieux au monde que Frédéric ", se souvient Marc Bolland, bourgmestre de Blegny.

Cette première place électorale en 1999 - une deuxième suppléance à la Région wallonne (devant Alain Mathot) -, c'est Michel Daerden qui l'impose au PS liégeois. C'était attendu, Laurette Onkelinx monte ; ça l'était moins, José Happart aussi. Et Frédéric Daerden, 29 ans, devient député wallon, dans l'assemblée où son père officie aussi comme ministre (et, ça, ça ne l'était pas du tout : il visait le fédéral). Parlementaire de la majorité sous tutelle paternelle... " Ce n'était pas le rôle qui me correspondait le mieux ", concède-t-il. Une question parlementaire, deux propositions de décret : " Une des grosses déceptions de la législature [...] brillant par son absence ", sanctionne Le Soir quatre ans plus tard.

L'élu a, en réalité, surtout des ambitions locales. Le coup de pouce paternel passe aussi par l'offrande d'un territoire. Qui ne peut pas être Ans. Mais qui devra être dirigé par un socialiste en fin de carrière et ami de la famille. Oupeye est un temps envisagé, d'autant que son épouse d'alors et mère de ses deux filles en provient. Mais ce sera finalement Herstal. Un bastion. L'un des trois qui, avec Liège et Seraing, pèse vraiment dans l'arrondissement. Cadeau, mon fils ! " Je ne mesurais pas bien cet aspect, à l'époque. " Jean Namotte, le bourgmestre herstalien en place, accepte d'écoler son successeur mais prévient : tu vas devoir faire tes classes, petit.

Il aurait préféré devenir ministre à la Région wallonne, mais il se dit " très fier " d'être devenu le premier socialiste de la Fédération Wallonie-Bruxelles. © Danny Gys/reporters

Au poll, comme tout le monde

Le parachuté : son surnom est tout trouvé. Durant des années, les habitants doutent qu'il ait réellement déménagé. Le nouvel arrivant a bien changé de logement, mais pas d'attaches. Sa vie met un temps à quitter Ans, il met du temps à appréhender Herstal. Se faire voir aux bonnes manifestations, nouer les alliances adéquates. " Son arrivée était mitigée, car il avait été un peu bombardé là, confirme Nadia Moscufo, conseillère communale PTB. Puis il se faisait discret. " Ceux qui s'imaginaient remplacer Jean Namotte ne l'épargnent pas. Pour figurer sur la liste électorale communale de 2000, il doit, comme tout le monde, passer par le poll de l'USC, l'élection interne. Il écope de la 22e place sur 33. Super, l'accueil ! Mais il envoie un sms à son ami Patrick Deroanne, aussi fou de joie que s'il venait de gagner au Lotto.

Il mène une " bonne campagne ", obtient " le cinquième ou sixième meilleur score ", devient échevin des finances et de la citoyenneté. " Il s'est montré très professionnel dès le départ, atteste Eric Jadot, ancien conseiller communal Ecolo qui, en 2018, a rejoint la liste socialiste. Il a rapidement fait taire les critiques. " Mais pas les rivalités. L'échevin Léon Campstein compte bien devenir bourgmestre, en 2006. Ça se joue finalement à 500 voix près, en sa défaveur. " Quand j'ai composé mon collège, au lieu de l'évincer et de nous fâcher, je lui ai quand même proposé de devenir échevin, raconte Frédéric Daerden. J'avoue, j'ai quand même hésité et j'ai éprouvé cette petite tentation de vengeance... Mais je ne suis pas d'une nature disputante. Je suis plutôt raisonné. "

Trop, même. " Contestataire, c'est le contraire de sa personnalité ! " résume Malik Ben Achour. " Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait est toujours bien calculé. Il ne rue jamais dans les brancards, car il a toujours peur des conséquences. Je ne vais pas dire qu'il craint son ombre mais... il n'y va pas franco ", décrit un proche. Moins par calcul que par " manque de confiance en lui. Il est souvent traversé par le doute. " Séquelle, peut-être, d'une profonde timidité. " Que la politique a fini par transformer ", constate sa fille, Clara Daerden. Autre héritage paternel. Mais, là, père et fils divergent. Michel était un brutal, un politiquement violent, un maître de la phrase assassine, un expert du rapport de force. Frédo, comme tout Liège le surnomme, est un consensuel, un pacificateur, un détestateur de conflits. Personne ne l'aurait jamais entendu déblatérer. Ni raconter une blague douteuse ou graveleuse. Ni " réagir par une offense ", admire Ahmed Laaouej, son voisin de Chambre durant la dernière législature. " En séance plénière, je ne l'ai vu qu'une fois sortir de ses gonds face à Daniel Bacquelaine, ministre des Pensions. " " Et qu'avait-il dit ? " " Quelque chose du genre "c'est faux ce que vous dites". " Oufti.

A la Chambre, où il avait été élu en 2014, même s'il aurait préféré continuer siéger à l'Europe. © Philip Reynaers/photo news

Ses colères - froides, paraît-il -, ses " rares sautes d'humeur " (dixit Xavier Gonzalez) ne trouvent de témoins que dans son cercle très restreint. " Il essaie tellement d'être tout le temps au top, d'être tout le temps comme il faut que, dans sa vie privée, il peut devenir un brin nerveux ", dépeint Clara Daerden.

Le soldat Daerden

Mais, en public, toujours un bon soldat. Révérant envers sa hiérarchie, fidèle au parti, obéissant aux ordres. Quant, avant les élections de 2014, Elio Di Rupo le convoque pour lui demander de figurer sur les listes à la Chambre, Frédéric Daerden quitte le bureau en pestant. " Tu seras plus utile là-bas. " Tu parles ! Il entendait rester à l'Europe, lui ! Puis aucun socialiste liégeois ne voulait de lui. Il fallait les entendre, avec leurs louanges, susurrer qu'il était le meilleur député européen de tout le Vieux Continent et que, vraiment, ce serait une perte pour les 27 s'il se rapprochait trop de la Cité ardente. Mais puisque le Président le lui avait demandé, et malgré toutes les tentatives pour l'en dissuader, Frédo alla au fédéral. A la dernière place, la moins pire qu'il réussit à obtenir. 30 000 voix minimum pour être élu, sans l'aide du pot commun.

30 484 voix. " Frédéric, en campagne, c'est le meilleur. Il excelle dans le contact humain, à ce niveau-là il est inégalable ", applaudit Christie Morreale. " Tant à l'égard de l'élite que du commun des mortels, il aura la même attitude. Il partage ça avec moi ", compare Elio Di Rupo. " Il aime participer aux fêtes avec les gens, le contact de terrain. Et pas qu'en période électorale, abonde Marc Bolland. Il n'est pas de ceux qui dînent dans des restos 3-étoiles parce que le peuple sentirait mauvais. "

Devant un établissement grec à Namur, attablé avec ses filles Charlotte et Clara, au restaurant avec Christie Morreale, à une terrasse avec son ami Jean- François Ramquet, secrétaire régional de la FGTB Liège-Huy-Waremme... " Les gens s'arrêtent à notre table pour venir lui serrer la main. Comme si c'était une figure familière, tel un présentateur de JT ", s'étonne la première. " On est tout le temps interrompu, du coup, notre verre dure une heure trente à la place de trente minutes ", s'amuse le deuxième. Voilà pour une partie de l'explication de ses retards légendaires. Profonde incapacité à tenir un agenda. " Avec lui, on sait quand on arrive, jamais quand on repart, témoigne Xavier Gonzalez. Il aime aller jusqu'au bout du moment. " Ça tombe bien, il dort peu, " son réseau horaire n'est pas le même que celui des autres êtres humains ". Deux heures peuvent lui suffire, ou une microsieste dans la voiture qui le conduit désormais à Bruxelles à 6 heures, et ne le ramène pas à Herstal avant 19 heures. Ça tombe moins bien pour ses proches collaborateurs. Pas pour ses hobbies ou ses passions : il n'en a pas. Autres que la politique et sa famille, s'entend.

Xavier Gonzalez, son plus proche collaborateur. © dr

La vérité, c'est qu'il aime ça. Personne ne sonne scrupuleusement à chaque porte de sa commune par pur plaisir ; hors période mais pas sans ambition électorale. Evidemment. " Mais, même en vacances, il aime discuter avec les gens, rapporte Patrick Deroanne. A l'étranger, on ne peut pas le soupçonner de faire ça par intérêt politique. " C'est peut-être sa fille, Clara, qui l'analyse le mieux. " Il sait que les gens veulent qu'on les écoute et il ne doit pas se forcer pour le faire. Mais il aime recevoir de l'affection, il en a besoin. Il apprécie qu'on reconnaisse le travail, les efforts qu'il fait. "

Sauvé par les voix

Frédéric Daerden sait, aussi, que seule sa popularité a sauvé sa carrière politique. Déjà, en 2006, à Herstal face à son rival Léon Campstein. Puis, donc, en 2014 à la dernière place de la liste fédérale. Mais surtout en 2009 lorsqu'il hérite d'une cinquième place à l'Europe. Un peu à cause de son père, qui voulait à tout prix la tête de liste régionale... que Jean-Claude Marcourt convoitait également et qui devra se consoler d'une première place à l'Europe. Un peu à cause du fameux club des Cinq, alors en train de se constituer. Willy Demeyer, Jean-Claude Marcourt, André Gilles, Alain Mathot et Stéphane Moreau supportent de moins en moins Papa et sa mainmise brutale sur le PS liégeois. S'ils manoeuvrent pour l'affaiblir, ce n'est certainement pas pour qu'un autre Daerden s'impose.

Lui, il n'espérait même pas s'y faire élire, à cette cinquième place européenne. Un miracle qui n'a tenu qu'à un nom. Pas de photo, pas de prénom, juste un " Daerden " placardé sur les affiches. Voilà comment Papa, peut-être pris de remords, avait décidé d'aider Frédo. 77 000 voix de préférence, mieux que les troisième et quatrième sur la liste. " C'est la seule fois où on s'est servi de ça ", jure Xavier Gonzalez. D'autres lui reprochent, toujours aujourd'hui, d'user de sa filiation, notamment via les réseaux sociaux. Où il ne fait mention (et encore, pas lui, mais son bras droit) à son célèbre paternel, pourtant, que trois fois par an. A la fête des pères, à sa date d'anniversaire et à celle de son décès. Les gens qu'il croise, par contre, lui en parlent encore presque tous les jours.

Ennemis internes

Fils de. Il en a profité, il en a souffert. De son vivant, humainement, de voir son père devenir une idole avinée. Sur le plateau de RTC, le soir des élections de 2006, lors de cette interview qui lance la Daerdenmania, Frédo ne sait plus où se mettre à côté d'un Michel aussi expansif que bourré. Politiquement, les tentatives pour détrôner l'un ont rejailli sur l'autre... En 2010, au plus fort des attaques visant le cabinet révisoral familial, c'est l'opposition Ecolo et MR qui étrille publiquement. Mais les pires coups, comme ce dossier anonyme fort détaillé envoyé aux médias et dénonçant une association de malfaiteurs, portaient des traces rouges... Un jour, le boulevard de l'Empereur convoqua Frédéric Daerden. " Réfléchis un peu à ce que tu pourrais faire... " Vérifier des comptes de structures dans lesquelles ou le père, ou le fils sont impliqués, ça passait éthiquement de plus en plus mal. Même si le premier avait revendu au second qui, lui, avait délégué tout en restant propriétaire. Alors, après une " réflexion difficile ", il répondit. " Ecoutez, président, je vais me retirer. " Et il vendit DC&Co, paraît-il pour quasi rien. Et il s'en sent toujours " meurtri ". " Parce que notre bureau employait 20 personnes et qu'on faisait honnêtement notre travail. J'ai ressenti un sentiment d'injustice, de destruction. Tout ça pour des raisons d'attaques politiques envers mon père. " " Quand il a pris cette décision, tout le monde s'est dit : lui, on ne pourra pas l'acheter, déclare Marc Bolland. Il devenait d'autant plus dangereux. Qu'est-ce qu'on a pu lui chercher des puces ! "

La ministre Christie Morreale, aussi appelée à devenir leader à Liège. © BRUNO FAHY/belgaimage

Car même lorsque le coeur de Michel Daerden lâche, sur une terrasse du sud de la France, le 5 août 2012, la traversée du désert se poursuit. Xavier Gonzalez préfère le terme " antichambre " mais, dans les faits, le club des Cinq continue à l'évincer. Moins par animosité personnelle que par crainte que Frédéric Daerden ne prenne la place de son père, ses réseaux, son pouvoir, ses ambitions. " Pendant dix, quinze ans, il n'a eu voix au chapitre pour rien, résume Serge Fillot, bourgmestre d'Oupeye et collaborateur au sein du cabinet. Ça veut dire que quand on distribuait les biscuits, arrivé à son tour, il ne restait plus rien dans le paquet à part les miettes. "

Pas d'association aux décisions liégeoises importantes. Pas de bonnes places sur les listes électorales. Pas de possibilité de devenir ministre. Pas de mandat dans les intercommunales. Aurait-il lui aussi été emporté par Publifin, si le club des Cinq ne l'en avait pas éloigné ? Grâce à eux, Frédéric Daerden est devenu ministre. D'autres se seraient saisi du scandale pour grimper. Mais lui ne tuyaute pas les journalistes, ne crache pas dans la soupe en interview. Il patiente, comme il l'a toujours fait. Mesurant chaque parole, calibrant chaque réaction. Pressentant qu'être perçu comme au-dessus de la mêlée par les instances du parti finirait par payer. Tissant son réseau avec une (nouvelle) génération frustrée d'être écartée du centre décisionnel. Comme ces neuf signataires d'une lettre envoyée au parti, fin août dernier, pour réclamer une place plus importante au sein de la fédération. " Ce n'est pas Frédéric qui nous l'a demandée, affirme Marc Bolland. Mais nous l'avions fait parce que nous voulions qu'il devienne ministre. " " Il représente un espoir, enchaîne Thibaut Smolders, bourgmestre d'Awans. De nouvelles pratiques, plus de transparence, plus de collaboration. Il a tout simplement pris le lead. " " Cela fait des mois qu'il posait les actes pour dire "voilà, j'existe", complète Jean-Pascal Labille. Il bénéficie aussi de l'usure d'un système. "

Leader. Enfin. Mais pas seul. Christie Morreale dispose des leviers, lui de l'appui de la Fédération. Trait d'union entre les modernes et les anciens. Jean-Claude Marcourt, paraît-il, lui tourne le dos en réunion. Le seul à propos duquel quelqu'un a un jour entendu le nouveau ministre s'exaspérer. " Il commence vraiment à m'énerver, lui. " Oufti (bis). Certains se demandent s'il restera aussi consensuel. " A Herstal, j'avais déjà le pouvoir, répond-il. Ce n'est pas pour ça que je suis devenu brutal. " Pas comme Papa. Il fallait bien une différence. Dans la famille Daerden, Liège demande désormais le fils.