Le 3 décembre 2020, le ministre de la Justice et des Cultes, Vincent Van Quickenborne (Open VLD), accusait trois personnes gravitant autour de la Grande Mosquée d'espionner et de s'ingérer dans les affaires du culte musulman pour le compte du Maroc. Sans le citer expressément, il visait Salah Echallaoui, à la fois président de l'asbl Association de gestion de la Grande Mosquée de Bruxelles, de l'institut de formation Afor et vice-président de l'Exécutif des musulmans de Belgique (EMB). Vincent Van Quickenborne appelait les musulmans à se soulever: "L'EMB devrait promouvoir un islam progressiste compatible avec les valeurs de notre société. Mais il ne comprend que des hommes et il n'y a pas de représentativité des différentes communautés linguistiques. Levez-vous et faites-vous entendre. Montrez que vous pouvez faire une différence, parce que nous ne pouvons vraiment pas continuer comme ça."
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Le 3 décembre 2020, le ministre de la Justice et des Cultes, Vincent Van Quickenborne (Open VLD), accusait trois personnes gravitant autour de la Grande Mosquée d'espionner et de s'ingérer dans les affaires du culte musulman pour le compte du Maroc. Sans le citer expressément, il visait Salah Echallaoui, à la fois président de l'asbl Association de gestion de la Grande Mosquée de Bruxelles, de l'institut de formation Afor et vice-président de l'Exécutif des musulmans de Belgique (EMB). Vincent Van Quickenborne appelait les musulmans à se soulever: "L'EMB devrait promouvoir un islam progressiste compatible avec les valeurs de notre société. Mais il ne comprend que des hommes et il n'y a pas de représentativité des différentes communautés linguistiques. Levez-vous et faites-vous entendre. Montrez que vous pouvez faire une différence, parce que nous ne pouvons vraiment pas continuer comme ça." Un an plus tard, où en est-on? L'EMB veille à ce que des imams reconnus dirigent la prière à la Grande Mosquée et que ses locaux soient entretenus et sécurisés. La société de gardiennage que Salah Echallaoui avait embauchée a été remerciée. C'est elle qu'on soupçonne d'avoir espionné pour le compte des services marocains. Quant à l'intéressé, il a renoncé à tous ses mandats et lancé en mai dernier, avec ses avocats, Marc Uyttendaele et Hélène Debaty, une procédure civile pour laver son honneur. Les parties en sont au stade de l'échange des conclusions, les plaidoiries étant prévues pour juin 2022. "Notre objectif est de rejeter ces accusations d'espionnage au bon endroit et non par des jeux médiatiques, commente Me Debaty. Nous avons eu accès à l'avis négatif de la Sûreté de l'Etat sur lequel s'est appuyé le ministre de la Justice pour lancer des accusations qui, selon nous, sont infondées. La responsabilité de l'Etat est engagée à plusieurs titres: les propos diffamatoires et calomnieux tenus par le ministre, la négligence dont il a fait preuve en se fondant sur un avis de la Sûreté de l'Etat non étayé et, ce faisant, son ingérence dans les affaires du culte musulman, puisqu'il a forcé monsieur Echallaoui à démissionner notamment de son poste de vice-président de l'Exécutif des musulmans de Belgique." L'actuel EMB dont Echallaoui était l'homme fort mais contesté (il ne réunissait plus ses instances), est en affaires courantes depuis le 1er avril 2020. Le processus de renouvellement est difficile tant sur le plan intracommunautaire qu'avec le ministre de la Justice. En octobre dernier, Mehmet Üstün, président de l'EMB, a été déstabilisé par des soupçons de radicalisme affectant sa mosquée de Heusden-Zolder, certes, tendance Millî Görü? (mouvement turc inspiré par la doctrine des Frères musulmans), mais reconnue depuis douze ans. Au Parlement, Vincent Van Quickenborne s'est distancié de ces accusations et a défendu la gestion financière de l'institution EMB, mise en doute par certains. Mais le mal était fait. N'a-t-il pas menacé "de faire un audit sur tout le monde"? Profondément blessé, Üstün s'est déclaré prêt à se passer des 500 000 euros d'aide au fonctionnement de l'EMB si c'est pour vivre sous la férule gouvernementale et être humilié... Dans ce contexte tendu, une autre décision judiciaire est attendue pour le début du mois de janvier 2022. Le tribunal francophone de l'entreprise de Bruxelles doit se prononcer sur une demande de désignation d'un administrateur provisoire à la tête de l'asbl Collège de l'Exécutif des musulmans de Belgique, un outil purement administratif et financier. Une décision rapide aurait servi la politique dégagiste du ministre de la Justice, mais aussi celle d'autres pays que le Maroc ou la Turquie. En effet, les pays du Golfe, Emirats arabes unis et Arabie saoudite en tête, n'ont pas renoncé à peser sur l'islam belge, même si l'Arabie saoudite a retiré la Ligue islamique mondiale de ses mosquées de Genève, Madrid et Bruxelles, un peu contrainte s'agissant de Bruxelles. Scellé sous la ministre de la Justice Annemie Turtelboom (Open VLD), assumé par Koen Geens (CD&V), puis dénoncé par Vincent Van Quickenborne, l'accord turco-marocain sur l'Exécutif des musulmans de Belgique avait au moins tenu ces intérêts-là en lisière. Depuis, ils ont redressé la tête grâce à des lobbyistes chevronnés. Le noeud du problème: le ministre ne veut pas que les deux coupoles par lesquelles transitent les influences étrangères, la Diyanet de Belgique (Turquie) et le Rassemblement des musulmans de Belgique (Maroc), continuent de tirer les ficelles à travers un organe consultatif prévu par le règlement d'ordre intérieur de l'EMB, mais qu'il conteste: le Conseil de coordination des institutions islamiques de Belgique (CIB). Le souci du libéral flamand, lorsqu'il a lancé sa petite bombe à propos de l'ingérence marocaine, c'est qu'il n'avait pas de plan B. Son conseiller en charge du culte musulman (qui vient de le quitter), de même que l'imam gantois Khalid Benhaddou, interlocuteur attitré de son chef de cabinet adjoint, Paul Van Tigchelt, ancien patron de l'Ocam, n'ont pas réussi à transformer le plomb en or. Le 14 septembre, lors d'une réunion houleuse où les vitres ont tremblé, le ministre a défendu sa politique de tabula rasa et voulu imposer deux de ses hommes dans la commission de concertation chargée de réfléchir à la scission de l'EMB en deux chambres linguistiques N et F. Les participants ont évoqué un manque de respect, une condescendance, des cris. Quoi de mieux, en effet, qu'une parcelle des compétences de la Justice grappillée à l'Etat fédéral pour faire bon effet au nord du pays? "Le gouvernement flamand présidé par Jan Jambon (N-VA) a déjà fait un premier pas en créant un petit service de renseignement pour "screener" les institutions religieuses candidates à une reconnaissance officielle et aux subsides régionaux, analyse Caroline Sägesser, chercheuse au Crisp (1). Le sujet est fort débattu au parlement flamand. Bart Somers (Open VLD), ministre régional de l'Intérieur, se contenterait de deux chambres distinctes sous coupole unitaire puisque, dans l'état actuel des choses, c'est l'autorité fédérale qui désigne toujours l'organe représentatif des cultes. C'est le modèle du Conseil central laïque, qui réunit les deux branches très autonomes du Centre d'action laïque et de l'UVV-De Mens Nu. La N-VA s'accroche à son idée d'Exécutif des musulmans flamand pour des raisons linguistiques et de lutte contre le radicalisme." Dans l'impasse, Vincent Van Quickenborne a consulté le cabinet d'avocats Eubelius, qui lui a déconseillé le retrait de la reconnaissance de l'EMB (le ministre voulait envoyer des mises en demeure avec menaces et sanctions), ainsi que l'ancienne ministre de la Justice Laurette Onkelinx (PS), qui s'était débarrassée d'un EMB récalcitrant, alors dominé par des figures de la mouvance des Frères (2004-2005). Van Quickenborne a aussi invité les ministres régionaux du Culte à se réunir autour du sujet. "Pour l'aider, décode Ramadan Gjanaj, président de la fédération des mosquées albanaises et conseiller de Mehmet Üstün, à vider l'EMB de ses compétences fédérales et arriver à une scission, d'abord du culte musulman, ensuite des autres cultes. Mais s'il veut scinder le Culte, il doit le faire au Parlement. Nous sommes d'accord de régionaliser tout ce que le monde politique décide démocratiquement. On peut et on sait s'adapter. Mais l'islam ne peut servir de cobaye à des expérimentations régionalistes."