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Qu'est-ce qui vous tracasse dans la situation actuelle?Ce qui me tracasse, c'est l'adhésion vaccinale dans notre pays qui pourrait ralentir. Va-t-on obtenir qu'une part significative de la population choisisse de se protéger elle-même et les autres? Cela demande une démarche qui va au-delà de l'individualisme à tout crin. Or, on sait tous en tant qu'épidémiologiste, virologiste, immunologiste, que si on veut que ces vaccins soient une véritable arme de sortie de crise, il faut gagner l'engagement d'un grand nombre de citoyens.J'ai l'impression qu'on est bien partis en Belgique pour atteindre une couverture vaccinale de 70 à 80 %. Je tiens à dire que la campagne de vaccination a été organisée de manière remarquable. Si on continue sur notre lancée, on devrait arriver à une situation équivalente à celle des USA et de la Grande-Bretagne. Mais il ne faut certainement pas s'imaginer qu'on est arrivés au bout du chemin. Les Etats-Unis ont quelques semaines d'avance, mais on observe actuellement un phénomène de stagnation. Dans les pays où les doses ne sont plus limitées - c'est quasiment le cas en Belgique - cette stagnation résulte soit d'un problème logistique, soit d'une hésitation vaccinale, soit d'un problème de communication pour informer la population.Jusqu'à présent, on pleurait pour avoir son vaccin, maintenant on va arriver à un stade où il va falloir faire preuve d'encore plus de pédagogie pour convaincre les plus réticents. Il va falloir crever ce plafond de verre, c'est notre prochain défi.Ce qui m'empêche aussi de dormir, c'est quand je pense à la capacité d'organiser des campagnes de vaccination en dehors de nos pays riches. Cela me tracasse beaucoup qu'on ne soit pas en mesure de rendre ces vaccins accessibles à tous, en Afrique, en Asie du Sud-Est ou encore, en Amérique latine. Le manque d'accès à la vaccination est un problème majeur d'équité. A plus long terme, d'un point de vue plus autocentré, cela pourrait aussi nuire à notre lutte contre l'épidémie.Retrouvez toute son interview iciCette pandémie en annonce-t-elle d'autres, liées aux menaces sur l'environnement et à la perte de biodiversité? Nous savons par exemple que l'élevage intensif favorise les zoonoses (la transmission d'un agent pathogène d'un animal à l'humain).Il n'a pas fallu le Covid-19 pour se rendre compte de ces menaces. Depuis trente ans, nous avons connu une vingtaine de maladies infectieuses émergentes qui reprennent en intensité. Nous savons très bien qu'elles sont liées à différents éléments, dont l'environnement. Et il s'agit de l'environnement au sens large, pas seulement l'environnement climatique, mais l'environnement social, culturel, économique, etc. Toutes ces conditions sont favorables à l'émergence de nouvelles maladies infectieuses.Pour le Covid-19, il est important de vraiment connaître son origine. Malheureusement, il y a toujours un débat sur son origine naturelle ou artificielle: on ignore s'il vient d'un laboratoire à Wuhan. Il faut mener jusqu'au bout l'enquête de l'origine du virus, car si c'est un virus d'origine naturelle, il y a ces facteurs de globalisation qui favorisent l'émergence. En revanche, si c'est un virus sorti de laboratoire, les facteurs sont différents. Là, c'est plutôt un problème de sécurité et de manipulation.Cependant, même si le virus à l'origine du Covid-19 vient d'un laboratoire, il ne doit pas cacher la question de la globalisation et de la mondialisation. Si l'épidémie d'Ebola a flambé en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale, c'est dû à la globalisation. Si le chikungunya a fait tant de dégâts il y a quelques années, c'est aussi dû à la globalisation. Si la dengue, une maladie tropicale, évolue en Europe du Sud, c'est dû au réchauffement climatique. Ces facteurs sont très importants par rapport à beaucoup de maladies actuelles. Et malheureusement, j'ai l'impression que la question de l'environnement est un peu mise de côté pour l'instant.C'est cette globalisation qui vous inquiète le plus pour l'avenir?Non, ce qui m'inquiète le plus, c'est de ne pas anticiper, car si nous reprenons une vie normale sans combattre le réchauffement climatique, et sans lutter pour le maintien de la biodiversité, c'est que nous n'avons rien compris et rien appris de la crise. C'est un enjeu capital. Il faut agir sur les problématiques transversales et majeures. Je parle aussi de la pauvreté, des inégalités à travers le monde, et de l'immigration. Tous ces facteurs contribuent à l'émergence de maladies, et à des problèmes sociaux et plus politiques.Retrouvez toute son interview iciDepuis un an et demi, nous avons assisté à des mesures inédites en matière de restrictions des libertés. Le contexte sanitaire les imposait, mais êtes-vous inquiet que certaines mauvaises habitudes se perpétuent?Nous sommes, en fait, au coeur d'un grand triangle entre le pouvoir, les citoyens et les parlementaires, dont on a vu au coeur de ce processus qu'ils n'avaient pas de pouvoir. Cela induit des enseignements sur le fonctionnement de l'Etat et sur les restrictions des libertés.Au début de la pandémie, les restrictions des libertés étaient presque consensuelles. Il y a toujours des gens qui ne sont pas d'accord, mais de façon presque générale, tout le monde avait suffisamment peur que pour accepter de façon civique des restrictions à des choses aussi évidentes que la liberté de réunion et de se déplacer. Ce n'est pas anodin. On parle beaucoup de la liberté d'expression ou de la liberté de la presse, qui sont très importantes, mais la liberté de parler, de se voir, de se rencontrer et de bouger, c'est quand même les libertés premières de l'être humain.Tout le monde a donc accepté le principe de ces restrictions, sans trop se soucier de la manière. Dans la plupart des parlements, il y a eu une demande de pouvoirs spéciaux qui paraissait raisonnable compte tenu de cette situation, mais cela n'a pas été maintenu de façon assez continue et de façon suffisamment large.Cette phase 1, c'était l'état d'exception morale.Et puis, cela a basculé...Le temps avançant, tu te rends compte qu'il y a de mauvaises habitudes qui se prennent. Quoi qu'en dise le Conseil d'Etat, le fondement juridique de ces atteintes aux libertés, sous la forme d'arrêtés ministériels, n'était pas un fondement admissible. On aurait dû agir autrement, par l'intermédiaire des pouvoirs spéciaux, avec au moins l'intervention a posteriori des parlements.Le fait de l'avoir fait par arrêtés ministériels est très glaçant, quand on prend un peu de recul. Même s'il y a un processus décisionnel avant la décision du ministre de l'Intérieur, lui donner tous les pouvoirs dans une démocratie, cela ressemble furieusement à des méthodes de république bananière.Retrouvez toute son interview iciLa crise va-t-elle laisser des traces dans la durée ?Elle aura certainement un impact sur les contacts sociaux. Aujourd'hui on est encore en phase d'anxiété généralisée, mais celle-ci va peu à peu laisser sa place à ce qu'on appelle de l'anxiété résiduelle au fur et à mesure que le danger va s'amenuiser. Si on s'attend à un léger frisson de l'épidémie vers octobre, on peut supposer qu'à l'horizon 2022 cette pandémie ne représentera plus une menace aiguë. Et qu'à partir de ce moment l'on pourra véritablement reprendre une vie qui ne sera pas exactement la même, mais qui aura les attraits de notre vie d'avant.Cette reprise ne se fera pas du jour au lendemain. Il faudra laisser au cerveau le temps de se reconfigurer. On estime qu'il faut en moyenne 12 semaines pour qu'un comportement passe à son opposé.Lire aussi: L'angoisse du déconfinement: quand on a peur de cette liberté retrouvéeMalgré l'éloignement du danger, certains risquent de souffrir encore longtemps d'une peur de la présence d'autrui et d'une légère indisposition quand des personnes s'approchent de trop. Il n'est donc pas impossible que la bise ou la poignée de main puissent à court terme disparaître. Tout comme il se peut que l'on cherche inconsciemment à rester encore un peu dans une bulle plus ou moins grande.Télétravail et téléconsultationUn autre domaine où la crise risque de laisser des traces, c'est l'hybridation entre virtuel et réel. Cette mutation sera perceptible dans le domaine du travail et des consultations médicales. Dans ces deux secteurs, on s'est rendu compte que le présentiel n'était pas toujours la solution la plus adaptée.Le domaine dans lequel cette mutation est la plus flagrante c'est le télétravail. On est passé de 2,5% des travailleurs en télétravail à 25% en 2020. Pour l'année 2021, ce chiffre sera encore en hausse.Pour les consultations en ligne, surtout en ce qui concerne tout ce qui relève de la psychologie ou de la psychiatrie, on observe même un basculement, certain préférant même désormais le distanciel. Le fait que les écrans parviennent à être traversant lors d'une thérapie est en soi une bonne nouvelle, ne fût-ce que pour pallier à ce qu'on appelle les déserts médicaux.Chez les jeunes aussi on constate cette hybridation de plus en plus marquée entre réel et virtuel. Une hybridation déjà entamée avant la crise puisqu'on estimait déjà qu'un enfant de deux ans passait 3h par jour devant un écran et qu'une jeune entre ses 12 et ses 18 ans passait deux ans et demi de sa vie devant un écran. Lors des différents confinements, les enfants ont probablement encore passé encore plus de temps devant les écrans, une habitude qui risque de rester.Retrouvez toute son interview iciIl y a un an, après la première vague de la pandémie, les médias annonçaient que, sans intervention des pouvoirs publics, les hôpitaux seraient quasi tous dans le rouge. Des faillites se profilaient déjà à l'horizon. Un an et une vague et demi plus tard, le bilan n'est guère plus rose. Au contraire. Le secteur hospitalier va-t-il droit dans le mur? Le Pr Jean Macq n'y croit pas et évoque les réformes qui se profilent pour l'hôpital du futur.Les hôpitaux sont dans le rouge, à cause du covid. Va-t-on assister à une vague de faillites hospitalières? Est-ce concevable?Jean Macq: Non, je ne pense pas. C'est vrai que les hôpitaux ont perdu beaucoup de ressources depuis le début de la pandémie, surtout lors de la première vague, non seulement parce qu'ils ont dû renoncer à un grand nombre de consultations et d'opérations chirurgicales, mais aussi parce qu'ils ont fait face à des surcoûts à cause du covid. Je parle bien sûr du matériel de protection, masques, visières, combinaisons, etc.Visiblement, le gouvernement s'est déjà engagé à compenser ces pertes en versant 2 milliards d'euros de soutien à la trésorerie des hôpitaux, en indemnisant les surcoûts exceptionnels du covid, en compensant partiellement la parte d'activités habituelles, en particuliers les opérations. Dans le contexte sanitaire et médiatique actuel, il est impensable que le gouvernement refuse d'assurer une stabilité financière aux hôpitaux. Donc, je ne crois pas que des hôpitaux vont couler.A plus long terme, il faudra tout de même envisager des réformes pour redresser la barre. Ces réformes sont déjà en cours, non?Oui, c'est notamment l'organisation des hôpitaux en réseau qui permet des gains d'efficience en exploitant mieux les ressources disponibles. De nouveaux réseaux voient le jour régulièrement (Ndlr : tout récemment, le réseau PHARE en Wallonie réunissant EpiCURA, CHR Mouscron, CHR Haute Senne et CHwapi). L'exemple le plus évident, ce sont les établissements voisins CHU Tivoli et le groupe Jolimont, à La Louvière. Leur mise en réseau, qui est en cours, est évidemment logique et leur permettra d'être plus efficace à ressources égales. La réforme du financement des hôpitaux est aussi en route, malgré les résistances. La pandémie a mis encore plus en évidence le problème du financement à l'acte, basé donc sur les honoraires médicaux. C'est ce qui a mis les hôpitaux dans le rouge durant la pandémie. L'idée de la réforme est de remplacer autant que possible ces financements à l'acte par des financements à l'admission pour des soins à faible variabilité donc prévisibles. Exemple: une prothèse de hanche, si elle est bien réalisée, coûtera toujours à peu près la même chose.Retrouvez toute son interview.