On l'appelle chevalier blanc, ce qui se fait de plus agressivement dédaigneux à Liège. Avec son look de Tintin des beaux quartiers bruxellois, il détonne dans la région liégeoise dont sa famille paternelle, catholique et bourgeoise, est pourtant originaire. Sans affect, le CEO intérimaire de Nethys traque les anomalies, les prébendes injustifiées et remet d'équerre les tuyaux qui fuiaient dans des poches illégitimes.
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On l'appelle chevalier blanc, ce qui se fait de plus agressivement dédaigneux à Liège. Avec son look de Tintin des beaux quartiers bruxellois, il détonne dans la région liégeoise dont sa famille paternelle, catholique et bourgeoise, est pourtant originaire. Sans affect, le CEO intérimaire de Nethys traque les anomalies, les prébendes injustifiées et remet d'équerre les tuyaux qui fuiaient dans des poches illégitimes. Commandé dès son entrée en fonction le 16 octobre 2019, le rapport forensique (contrôle de légalité) de l'auditeur Deloitte aura déjà coûté 400 000 euros pour dénouer l'écheveau de Nethys et de la vente annulée de Voo, Elicio et Win. La justice liégeoise et les enquêteurs de l'Office central pour la répression de la corruption (OCRC) ont profité de cette brique qui évolue encore, de 140 pages environ, pour lancer les premières salves d'inculpations (abus de biens sociaux et détournement par personne exerçant une fonction publique). Ce chevalier blanc, c'est Renaud Witmeur, 51 ans. Il a débuté sa carrière au cabinet de l'avocat Marc Uyttendaele qui défendait alors Elio Di Rupo, vice-Premier ministre (PS) sous Jean-Luc Dehaene (CVP), accusé injustement de pédophilie dans l'affaire Trusgnach. C'était la folie de l'affaire Dutroux. Il entre à mi-temps au cabinet Di Rupo pour traiter les affaires de justice, sur recommandation du chef de cabinet Frédéric Delcor, aujourd'hui secrétaire général de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La vocation politique est ancienne chez lui. A 15 ans, il préside les Jeunes socialistes d'Uccle. Sa mère, Claude Pulings, infirmière à l'Institut Edith Cavell et militante syndicale, a été victime d'un plan social. Elle fonde ce qui deviendra la Centrale de soins et de services à domicile (CSD). A l'adolescence, son beau-père est l'homme politique bruxellois Alain Hutchinson, un proche de Charles Picqué (PS), "mais il n'y a pas d'influence de l'un sur l'autre", précise-t-il. Assistant à la faculté de droit de l'ULB, Renaud se serait bien vu poursuivre une carrière académique. Le PS a décidé qu'il ne pouvait plus se passer de lui. En 2003, il est suggéré par Philippe Lallemand (CEO d'Ethias), alors directeur de l'Institut Emile Vandervelde, pour diriger le cabinet de Rudy Demotte. Pendant dix ans, ils vont former un tandem de choc à la Santé publique et aux Affaires sociales. "Tout le monde disait que c'était Renaud Witmeur le ministre, se souvient Jean Hermesse, ancien secrétaire général des Mutualités chrétiennes (MC). C'est quelqu'un de très intelligent, sans aucun doute, très sûr de lui. Il écoutait quand même, mais très sûr de lui. Soit il vous écoute, parce qu'il vous estime, soit il ne vous écoute plus, il a fait son jugement." De 2003 à 2007, la sécurité sociale qui avait tangué sous un certain Frank Vandenbroucke (SP.A) est remise d'aplomb. "Renaud avait la confiance des acteurs de la santé, complète une autre voix de la MC, Alda Greoli (CDH), ancienne ministre de la Culture. Non seulement, il faisait son travail, mais il avait une vision de société et, caractéristique la plus importante, sa parole est une vraie parole." Renaud Witmeur se définit comme un pragmatique, défenseur de l'intérêt général. Ce jour-là - c'était le lendemain du licenciement des deux directeurs du fonds de pension Ogeo Fund -, il nous reçoit au siège d'un grand cabinet d'avocats bruxellois consulté dans le cadre de l'affaire Nethys. Affable, enjoué, son sac à dos noir jeté sur une table, bondissant sur ses baskets, voici donc le tombeur du système Moreau, le bras armé d'Elio Di Rupo, qui lui a valu depuis longtemps le surnom de "Bruxellois de Mons". Dans la lumière hivernale qui inonde la rue de la Régence, il se tasse sur sa chaise pour écouter, concentré, puis se détend, volubile et se projette à l'heure de sa retraite, quand il fera le bilan des emplois créés avec le milliard et plus que devrait rapporter la vente de Voo... Petit à petit, l'économie a pris de l'importance dans sa vie professionnelle. En 2008, il suit Rudy Demotte à la présidence conjointe de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles et y assure le secrétariat des deux gouvernements. Il est, dit-on, à la base du Plan Marshall 2. vert. Loyal envers son ministre, "il y a une très belle complicité professionnelle entre nous, sans que nous ne soyons jamais devenus amis", il est respecté sur tous les bancs politiques et fait souvent office de bouclier moral face au déferlement des "affaires" qui affectent inlassablement l'image du PS, à la Sogepa comme chez Nethys. "L'éthique doit être plus importante quand on se dit de gauche, c'est vrai aussi pour les autres partis, se rattrape-t-il, mais on ne peut pas se dire socialiste et avoir des comportements comme ceux-là."En 2013, en effet, il a été bombardé président du comité de direction de la Sogepa, société publique wallonne chargée de sauver les entreprises en difficulté, elle-même en proie à d'énormes tensions après le règne de Libert Froidmont (PS). Le Bruxellois se heurte au fait syndical, un contre-pouvoir qu'il n'apprécie guère, à des dossiers déprimants et politisés, la verrerie Durobor, à Soignies, par exemple, soutenue à bout de bras, puis abandonnée sèchement. Il y a deux ans, il participe au mirage chinois de la voiture électrique de Thunder Power sur le site abandonné de Caterpillar à Gosselies. Manque d'humilité, désinvolture, il est là pour "couper des têtes et faire du chiffre". A la Sogepa, plusieurs burnouts lui sont attribués. En off: "Il était comme en pays conquis", "son visage est un masque", "il m'a abîmé, mais je me suis reconstruit", "il ne correspondait pas à mes valeurs, ce n'est pas quelqu'un qui taille sa pierre" (dans le langage maçonnique, qui se perfectionne), regrettent pêle-mêle d'anciens membres du personnel. Lui se défend d'être autoritaire. Il veut "que les choses avancent, tenir la ligne du temps". "Il écoute attentivement, puis, il tranche", assure l'un de ses cadres chez Nethys. C'est vrai qu'il n'appartient pas au "club", la franc-maçonnerie. Une sorte d'originalité au PS, qui coïncide avec un trait de caractère plus général qui fait qu'il "déteste se sentir dépendant de quelque chose". Il veut continuer à apprendre des choses, puis, se détacher, mission accomplie, tel un lonesome cow boy s'éloignant dans le couchant... "Personne ne le tient", répète avec fierté Philippe Close, bourgmestre de Bruxelles, son ami du Cercle du libre examen (ULB), pépinière du pouvoir. Une proche insiste sur son élitisme mal assumé, qui serait dû à "une très forte empreinte decrolyenne". Située à Uccle, l'école Decroly a la réputation de produire "des gens désinhibés et très créatifs", décode le bourgmestre de Bruxelles. Quitter une réunion qui l'ennuie sous prétexte de prendre un appel ou s'épargner un bonjour-au-revoir non nécessaire n'a pas rendu Renaud Witmeur nécessairement populaire. "S'il ne dit pas bonjour, c'est à cause de sa myopie", justifie son ami Karim Ibourki, qui a été porte-parole, puis, chef de cabinet adjoint chez Rudy Demotte, aujourd'hui, président du Conseil supérieur de la justice. "Ce n'est pas quelqu'un qui manque de respect, mais il peut être brutal", complète un chef d'entreprise. "Je distingue très fort le professionnel et l'amitié", pare le CEO de Nethys. En juillet dernier, La Meuse a rapporté la colère de Luc Gillard (PS), député-président de la Province de Liège et administrateur d'Enodia après la vente de L'Avenir, Moustique et Télé Pocket au groupe IPM. "Au prix où on te paie, c'est vraiment un scandale de nous présenter la vente depuis un parking d'autoroute", avait-il rugi. Renaud Witmeur était en vidéoconférence, en route pour la Bretagne de ses vacances. Il avait déjà tout expliqué, prévenu qu'il ne serait pas là pour le CA d'Enodia, déplacé d'un jour. Ses amis lui trouvent des excuses. "Renaud n'aime pas perdre son temps. Il donne la priorité à sa famille." Sur le plan de sa vie privée, il est "chanceux", le "plus grand féministe de la maison". Une conjointe brillante issue d'un milieu aisé qui a travaillé à l'Institut Emile Vandervelde, l'Institut Jules Bordet et au CHU Saint-Pierre, ainsi qu'à Médecins sans frontières, trois enfants dont il s'occupe vraiment. "J'ai envie de les voir grandir." Et, puis, il y a ce carré d'amis véritables qui ne tarissent pas d'éloges sur lui, sa fidélité, son courage, son honnêteté, "zéro mondain", "plutôt chaleureux": Philippe Close avec qui il part en vacances en famille, Karim Ibourki déjà cité, qui ne lui trouve qu'un défaut: "Un très mauvais service au tennis, beaucoup de doubles fautes!" Et encore, Eric Mercenier, chef de cabinet de Rudi Vervoort, ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale, ou, de cette époque du Librex, Olivia P'tito, directrice générale de Bruxelles Formation, Jean Spinette, échevin à la commune de Saint-Gilles, tout ceux qu'Elio Di Rupo appelait "les jeunes du sud de Bruxelles" et qui ont pris du galon dans le ventre de l'Etat. Si Caroline Désir, ministre de l'Enseignement, et Philippe Close sont passés de l'ombre à la lumière, lui, Renaud, n'a jamais été tenté, "je n'aurais pas 55 électeurs", blague-t-il. Passer une soirée avec eux "tire vers le haut", constate une observatrice qui souligne leur idéalisme, leur envie intacte de changer le monde. Le service public, la sécurité sociale, l'émancipation les font toujours vibrer, même si, au vrai, le principe de réalité ne leur est pas étranger. En 2019, Frédéric Delcor avait convaincu son ami de postuler comme administrateur général de Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE), l'organe qui chapeaute l'enseignement officiel. Après avoir réussi les examens haut la main, Renaud Witmeur a retiré sa candidature. Son explication: le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles n'a pas accédé à sa demande de ne perdre que 30% de ce qu'il gagne à la Sogepa (238 074,2 euros brut en 2019, avantages en nature compris), alors que le jury de sélection et le parlement WB avaient accepté cette condition. "Une blessure, avoue-t-il, d'abord, de ne pas y être et, ensuite, parce que cela m'a donné une image d'homme d'argent, mais je devais rester crédible, tu plies et tu n'es plus en position de force pour réclamer, par exemple, plus de budgets pour l'enseignement." De la force, il aurait dû en avoir beaucoup pour faire évoluer le mammouth dont dépend l'avenir, il en convient, de la Wallonie et de Bruxelles. "Renaud Witmeur ne comprend pas bien l'organisationnel, glisse l'un de ses interlocuteurs. Il est assez unilatéral dans sa manière de fonctionner." Chez Nethys, il n'est pas là pour durer, mais pour nettoyer et vendre au meilleur prix. Intuitif, très dur en négociation, il pratique le bluff comme au poker et, selon un partenaire, "n'hésite pas à jouer le rapport de force." Après avoir accepté dans un premier temps la vente légèrement renégociée de Voo au fonds d'investissements Providence, contestée en justice par des concurrents mécontents, il a repris la main et lance, un brin faraud: "Vendre Voo en-dessous de 1,4 milliard d'euros serait un échec" (L'Echo , 24 novembre 2020). Les sociétés Voo, Elicio et Win dont Stéphane Moreau et François Fornieri voulaient s'emparer rapportent aujourd'hui de l'argent, mais le plan stratégique de sortie de crise se fait attendre. Les échos qui percolent du terrain oscillent entre la déception de l'exit strategy ("la fuite des cerveaux"), et le soulagement "d'avoir enfin un vrai manager, qui réagit vite et a des projets d'avenir pour les filiales". Un chef d'entreprise corrobore cette appréciation positive: "Renaud Witmeur est très intelligent. Il a une vision hélicoptère des choses et comprend les grands enjeux. C'est un bulldozer! Il sait où il veut arriver et comment y arriver." Depuis une bonne année, Laurette Onkelinx, présidente de l'hôpital Brugmann dont Renaud Witmeur a présidé le CA de 2007 à 2012, "collabore avec lui sur les regroupements hospitaliers, en soutien à Philippe Close et la Ville de Bruxelles. Il est agréable, efficace et travailleur. Ses mails sont souvent postés vers 5 heures du matin. Heureusement, je suis une lève-tôt..." De fait, Renaud Witmeur travaille de 5 heures à 7 heures, ensuite, il va courir au bois de la Cambre tout proche (pour se vider la tête, ses sports de prédilection étant la moto et le ski de randonnée) et reprend à 8 heures. Sa gestion du temps est féroce, tant il a d'intérêts partout. Sous l'angle pécuniaire, transparence totale: il perçoit un salaire unique à la Sogepa pour son management de crise chez Nethys. Selon Cumuleo, en 2019, il a touché 5 200 euros brut pour la présidence du CA de St'art (fonds d'investissement pour les entreprises créatives) et 12 000 euros brut pour sa présidence bruxelloise du CA d'Iris (Interhospitalière régionale des infrastructures de soins) qu'il occupe depuis 2018. En 2020, il a été nommé juge consulaire au tribunal de l'entreprise francophone de Bruxelles, un poste qui lui donne un accès privilégié aux dessous de la vie économique bruxelloise. A 52 ans en mai, sous le signe du Taureau, Renaud Witmeur est devant de multiples bifurcations. La direction du futur Grand hôpital universitaire de Bruxelles est à prendre, même si bloquée actuellement par les conseils médicaux de Brugmann et Saint-Pierre qui reprochent un excès de politisation et une privatisation larvée. Pareil pour les outils économiques wallons (SRIW, Sogepa, Sowalfin), tous dirigés par des socialistes, qui devraient être fusionnés. Un poste à l'international? Il s'est passionné par l'Obamacare. "Son ADN, c'est les soins de santé, il y reviendra", pense Philippe Close. L'intéressé garde le silence sur ses préférences, mais il sera dans la compétition, c'est sûr.