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Souhaiter la démission de la ministre fédérale de la Santé n'est-il pas la logique même quand tout un pays tangue sous une crise sanitaire aiguë, à la gestion hautement controversée ? Non, car on ne change pas le principal général quand on est en état de guerre, pour reprendre l'expression du président français Emmanuel Macron. On demandera des comptes à Maggie De Block, aux autres ministres et peut-être aux experts scientifiques qui ont assumé des responsabilités dans la gestion de la crise, par exemple devant une commission d'enquête parlementaire. Mais au plus fort de la crise, on ne change pas les principaux acteurs et décideurs. La démission de Maggie De Block n'aurait fait qu'ajouter de la confusion à la confusion. La question de son départ ne méritait même pas d'être posée ? Elle ne l'a pas été. Une demande de démission d'un ministre vient davantage des partis de l'opposition, et c'est leur rôle en tant que contrôleurs de l'exécutif et de ses membres. Mais ce genre de revendications, souvent gonflées par les médias avec ou sans raison fondamentale, n'est généralement pas inquiétant pour un ministre. C'est le cas, en revanche, lorsque ces demandes émanent de partis de la majorité gouvernementale, mais elles sont rares parce qu'elles peuvent déstabiliser la coalition. Un départ de Maggie De Block aurait pu entraîner celui de l'Open VLD d'un gouvernement déjà tellement fragile, avec le risque de mener à des élections anticipées que personne, parmi les gestionnaires politiques de la crise, ne souhaite dans un tel contexte. Le jeu serait d'autant plus dangereux que Maggie De Block n'a fait qu'appliquer en matière de soins de santé la politique libérale du gouvernement dont elle fait partie depuis 2014. Faire son procès, ce serait faire le procès de cette politique libérale. Enfin, la proximité d'un changement de composition du gouvernement fédéral joue aussi. L'automne 2020 sera le moment le plus probable du remplacement de Maggie De Block sotto voce, de manière amortie. Maggie De Block n'avait pas le profil parfait du fusible à faire sauter ? Différents facteurs entrent en compte pour qu'un ministre acquière le statut de fusible. Une condition sine qua non est un manque de soutien au sein même de son parti. Même après une grosse gaffe, un ministre ne démissionne pas, sauf s'il perd la confiance de son président de parti. Mark Eyskens (CVP), ministre des Relations extérieures, est resté en fonction en 1991 alors que les Affaires étrangères avaient délivré un visa à un terroriste, Walid Khaled. Plus récemment, le secrétaire d'Etat à l'Asile et à la Migration Theo Francken (N-VA) est aussi resté en poste malgré ses mensonges dans l'affaire des réfugiés soudanais renvoyés dans leur pays. La " protection ", de la part du président de parti, de " l'accusé " demeure cruciale. L'Open VLD, qui inaugure de surcroît une nouvelle présidence, n'avait aucune envie d'accréditer la thèse selon laquelle Maggie De Block a commis des fautes majeures en acceptant une démission qui aurait abîmé l'image du parti. Il faut prendre en compte le rapport coût-bénéfice du maintien ou du départ d'un ministre pour la réputation de bon gestionnaire du parti. Elle n'a donc jamais été réellement mise en danger ? Dans la gestion de cette crise sanitaire, la plupart des ministres fédéraux ont commis des fautes substantielles et/ou des erreurs de communication. Maggie De Block a cumulé les deux. La faute personnelle la plus grave, la plus concrète, qu'on pourrait lui reprocher, c'est la destruction du stock de masques créé par Laurette Onkelinx en 2008-2009, sans que son renouvellement ait été prévu. L' " importance émotionnelle " de la faute dans l'opinion publique est une chose, comme on l'a vu avec les démissions en 1998 des ministres Vande Lanotte (sp) à l'Intérieur et Stefaan De Clerck (CVP) à la Justice après l'évasion de Marc Dutroux, alors que ni l'un ni l'autre n'étaient personnellement responsables de cette évasion. L' " importance objective " de la faute en est une autre : en l'occurrence, quel a été le nombre de contaminations et de décès liés à la pénurie de masques ? S'ajoute aussi une dimension communautaire à ne pas négliger : Maggie De Block est nettement plus critiquée du côté wallon que du côté flamand, il importe donc de prendre en compte la balance des opinions à son égard entre le nord et le sud du pays. En décembre 2018, à la veille de la chute du gouvernement Michel, elle se classait encore, en Flandre, à la sixième place dans le baromètre de popularité politique. Une erreur de gestion politique lors d'une crise ne suffit pas à conduire à une démission. La popularité en politique, a fortiori l'hyperpopularité dans le cas de Maggie De Block, est-elle de plus en plus éphémère et volatile ? Elle est certainement de moins en moins durable. La Belgique a probablement les carrières politiques les plus courtes parmi les démocraties occidentales. A cinquante ans, on est déjà un dinosaure en politique. Une surexposition aux médias, souvent cherchée par les politiciens eux-mêmes, mène à l'usure. Faute de trouver l'inspiration pour se renouveler idéologiquement, les partis traditionnels ont tenté de rétablir leur attraction par le jeunisme, le " vedettisme " et le népotisme familial. Maggie De Block pourrait-elle se remettre d'une disgrâce ? Probablement pas. Elle est membre d'un gouvernement depuis neuf ans, ce qui est déjà beaucoup. Ensuite, sa popularité est fortement en baisse, tendance accélérée par la perception d'une mauvaise gestion de la crise du coronavirus. Enfin, avec l'arrivée d'Egbert Lachaert à la présidence de l'Open VLD, l'heure d'une nouvelle génération a sonné. Des candidats seront prêts à la remplacer, comme Gwendolyn Rutten, l'ancienne présidente du parti, qui aura besoin ou aura droit à une promotion. Le nombre de partis impliqués dans une prochaine coalition sera tel qu'il ne laissera sans doute que deux portefeuilles ministériels aux libéraux flamands s'ils embarquent dans ce gouvernement. A quoi sert finalement la démission individuelle d'un ministre ? A déboucher sur un mieux ? A restaurer l'image d'un parti, de son président ou d'un gouvernement. A montrer que des ministres sont responsables de leurs actes. A rajeunir et à renouveler une génération politique. A remplacer par un ministre plus compétent et " vierge " un ministre clairement en faute par incompétence, en raison d'un conflit d'intérêts ou d'une corruption. Mais la raison la plus importante d'une démission ministérielle est la promotion à un autre niveau de pouvoir régional, local, international ou vers une autre position politique, comme une présidence de parti.