La prise en charge de la crise du coronavirus dans les maisons de repos a été tardive, trop tardive diront certains. A Bruxelles, deux tiers des maisons de repos sont touchées par le coronavirus, contre seulement un tiers la semaine dernière. L'épidémie avance vite dans ces établissements. Si le personnel soignant a pris des mesures préventives avant les autorités (port du masque et de gants, plus d'accès aux familles...), la situation se dégrade chaque jour et n'est pas près de s'améliorer. Le personnel soignant et les médecins tirent la sonnette d'alarme et supplient les autorités de ne pas abandonner nos aînés et de travailler de concert avec les acteurs de terrain.

Pénurie d'oxygène

"Depuis le confinement, la situation a évolué de jour en jour", nous confie Audrey, kinésithérapeute dans une maison de repos bruxelloise. "Depuis jeudi dernier, un arrêté nous oblige à confiner tous les résidents, symptômes ou non, dans leur petite chambre, idéalement porte fermée. Les séances de kiné se donnent en chambre avec les moyens du bord." L'ensemble du personnel est d'ailleurs mis à contribution, solidarité oblige, dans l'organisation de l'établissement. "Ici, les kinés aident à la distribution des repas en chambre, certains aident également à donner à manger dans la mesure de leur plage horaire."

En maisons de repos, la pénurie de matériel est également inquiétante. "Nous recevons assez de masques dans notre établissement pour l'instant. Mais ce sont des masques chirurgicaux, qui protègent les résidents du personnel. Nous avons reçu quelques masques FFP2, mais de manière très limitée, pour ceux qui présentent les symptômes." Les soignants doivent donc entrer le moins possible dans les chambres afin de ne pas gaspiller ces masques.

"Ils disent de ne pas envoyer d'office les patients à l'hôpital, mais que faire s'il n'y a plus d'oxygène ?"

Un autre problème est également en train de toucher les homes, avec une conséquence grave sur les patients : le manque d'oxygène. Le personnel a remarqué que certains patients atteints du Covid-19 ne présentaient pas de symptômes classiques, mais désaturaient. Or, en région bruxelloise, on manque d'oxygène dans de nombreux établissements. Une pénurie que nous confirme le Dr Philippe Delsupehe, médecin généraliste d'Uccle ayant des patients en maisons de repos : "Ils disent de ne pas envoyer d'office les patients à l'hôpital, mais que faire s'il n'y a plus d'oxygène ?" Ce jeudi, la ministre de la Santé Maggie De Block a indiqué que les résidents de maisons de repos qui étaient hospitalisés et qui avaient toujours besoin d'un apport d'oxygène pour respirer resteront à l'hôpital tant que cette assistance est nécessaire.

La santé de nos aînés sacrifiée

Pour le Dr Delsupehe, les autorités sacrifient la santé de nos aînés. En effet, la majorité d'entre eux ne sont pas hospitalisés, car considérés comme en fin de vie ou trop âgés pour être pris en charge dans des hôpitaux au bord de la saturation. Il pointe du doigt les autorités, qui n'ont pas pris des mesures à temps. "Quand je vois Maggie De Block dire à la télévision que la Belgique était prête : elle n'était prête à rien du tout. Ils n'ont rien fait pour protéger les aînés. On est dans une situation aberrante", s'insurge-t-il.

"Quand je vois Maggie De Block dire à la télévision que la Belgique était prête : elle n'était prête à rien du tout. Ils n'ont rien fait pour protéger les aînés."

Il pointe également un paradoxe : "cela fait trois semaines qu'on dit aux aînés d'être confinés, de ne pas voir leurs familles. Mais le personnel soignant amène malheureusement, et contre son gré, le coronavirus de l'intérieur. Le politique n'a rien fait en première ligne pour les établissements de soins." Le généraliste, qui a également soigné des infirmières, estime qu'un membre sur deux du personnel soignant est potentiellement contaminé. Une aide-soignante est d'ailleurs décédée des suites du coronavirus dans la commune de Forest. Pourtant, les autorités tardent à fournir des tests pour les dépister.

Sentiment d'abandon : la question des tests Covid-19

Au sein des maisons de repos, c'est le sentiment d'abandon qui prédomine : "Je pense que tout le personnel soignant se sent abandonné. Malgré les mesures prises, nous sommes constamment dans le doute - sommes-nous sains ou porteurs asymptomatiques du Covid-19 ?", s'interroge Audrey. Car malgré les demandes répétées, le personnel soignant des maisons de repos n'est pas testé. "Si nous avions été testés d'office, nous aurions peut-être évité ce drame qui s'accroît de jour en jour." Un sentiment que partage, non sans colère, Philippe Delsupehe : "Il y a aujourd'hui une véritable faillite du système dans les homes. Au début de l'épidémie, on aurait dû donner au personnel des maisons de repos du matériel. Et mettre directement en quarantaine les gens qui ont des symptômes. On n'a rien fait, et on n'a testé personne." Même avec quelques tests disponibles, difficile d'améliorer pour l'instant la situation. Lorsqu'il a envoyé des tests au laboratoire, certaines de ses demandes ont été refusées car pas considérées comme suffisamment à risque.

"On voit nos résidents défaillir les uns après les autres, rapidement et massivement. On ne peut rien faire, on est impuissants."

Les personnes qui présentent des symptômes sont écartées, mais on sait que le coronavirus contamine également des personnes qui semblent saines. Le personnel soignant ne peut pas être testé s'il ne présente pas les symptômes du Covid-19. "Même si nous avons été en contact avec un porteur de la maladie, si nous n'avons pas de symptômes, les urgences ne nous recommandent même pas de rester chez nous", s'insurge la kinésithérapeute.

Le personnel est aujourd'hui tiraillé entre aller travailler la peur au ventre (d'être contaminé, de contaminer ses proches, les résidents) et le fait de ne pas laisser tomber les collègues. "Nous sommes en sous-effectif important, les infirmières ne savent plus où donner de la tête et sont épuisées." A Jette, la pénurie de personnel a poussé à réquisitionner le personnel soignant de l'armée. Une situation également pesante psychologiquement : "On voit nos résidents défaillir les uns après les autres, rapidement et massivement. On ne peut rien faire, on est impuissants."

Face à la solitude et la peur des résidents, l'impuissance des soignants

L'isolement et le stress provoqué par cette période de coronavirus est mal vécue par le personnel, mais aussi par les résidents, surtout depuis le confinement strict en chambre. "Les résidents n'ont pas vu leurs familles depuis un mois, ils ne peuvent plus circuler dans l'établissement, ni sortir de leur chambre, ni se parler entre eux", nous explique Audrey. De rares éléments qui permettraient à beaucoup de tenir le coup.

Getty
© Getty

Face à cette détresse humaine, le personnel se sent impuissant : "on aimerait pouvoir leur donner un peu de contact, en leur faisant la bise ou leur tenant la main, mais nous ne pouvons pas", s'attriste-t-elle. Outre ceux qui souffrent du coronavirus, c'est aussi la solitude et la dépression qui inquiète le personnel soignant : "Il y a bien sûr un risque de dépression et de laisser-aller très important. Il faut y ajouter la peur, peur de mourir, peur de ne plus revoir ses proches... Nous faisons tout ce que l'on peut pour leur remonter le moral, comme des vidéos Whatsapp avec leurs familles, mais beaucoup de résidents tombent en grande dépression malgré nos efforts."

"Beaucoup de résidents tombent en grande dépression malgré nos efforts."

Les décisions des autorités, bien loin de la réalité de terrain

Face à une situation qui se dégrade de jour en jour, les soignants lancent aujourd'hui un cri d'alerte. "Les autorités ont abandonné les maisons de repos, le personnel soignant qui y travaille et les résidents. Ils ont tardé à réagir, c'est évident. Il y a le discours de façade et la réalité de terrain", estime le Dr Desulpehe. Un son de cloche similaire chez les soignants, qui estiment que les décisions prises ne sont pas en accord avec ce qui se passe sur le terrain. Un manque de cohérence qui leur donne l'impression de ne pas être entendus. Ils souhaitent par ailleurs que les mesures soient prises en concertation avec eux. "On donne des chiffres, mais la réalité de terrain est différente. Cela a été géré n'importe comment", poursuit le généraliste. "Il y a eu des élans de solidarité des citoyens, mais malheureusement rien ne vient d'en haut."

Depuis quelques jours, les autorités semblent davantage conscientes de la situation en maisons de repos et de soins. En Wallonie, l'armée et de la protection civile sont appelées en renfort pour seconder les maisons de repos où la situation est alarmante. Les appels se sont multipliés dans tout le pays pour lancer d'un dépistage complet, du personnel et des résidents. Le porte-parole interfédéral Emmanuel André a d'ailleurs indiqué ce jeudi qu'une large initiative visant à renforcer la capacité de tests avait été lancée. Objectif : atteindre 20.000 échantillons prélevés chaque jour dans les maisons de repos.

"Je pense qu'on va arriver, dans les maisons de repos, à un sommet de l'épidémie dans 8 à 10 jours."

"Nous prions pour que les tests arrivent très vite pour limiter les dégâts. Nous espérons que les choses vont changer dans toutes les maisons de repos, s'il n'est pas trop tard", conclut Audrey. Selon le Dr Delsupehe, on en est déjà à ce stade. "Il y a un effet retard. Je pense qu'on va arriver, dans les maisons de repos, à un pic de l'épidémie dans 8 à 10 jours. On dit que la vague est en décrue au niveau national. C'est vrai. Mais ce n'est pas le cas de groupe plus locaux, comme les maisons de repos." Il craint par ailleurs que si les tests ne sont pas généralisés, et si le déconfinement est mal pensé, l'épidémie reparte de plus belle.

La prise en charge de la crise du coronavirus dans les maisons de repos a été tardive, trop tardive diront certains. A Bruxelles, deux tiers des maisons de repos sont touchées par le coronavirus, contre seulement un tiers la semaine dernière. L'épidémie avance vite dans ces établissements. Si le personnel soignant a pris des mesures préventives avant les autorités (port du masque et de gants, plus d'accès aux familles...), la situation se dégrade chaque jour et n'est pas près de s'améliorer. Le personnel soignant et les médecins tirent la sonnette d'alarme et supplient les autorités de ne pas abandonner nos aînés et de travailler de concert avec les acteurs de terrain."Depuis le confinement, la situation a évolué de jour en jour", nous confie Audrey, kinésithérapeute dans une maison de repos bruxelloise. "Depuis jeudi dernier, un arrêté nous oblige à confiner tous les résidents, symptômes ou non, dans leur petite chambre, idéalement porte fermée. Les séances de kiné se donnent en chambre avec les moyens du bord." L'ensemble du personnel est d'ailleurs mis à contribution, solidarité oblige, dans l'organisation de l'établissement. "Ici, les kinés aident à la distribution des repas en chambre, certains aident également à donner à manger dans la mesure de leur plage horaire."En maisons de repos, la pénurie de matériel est également inquiétante. "Nous recevons assez de masques dans notre établissement pour l'instant. Mais ce sont des masques chirurgicaux, qui protègent les résidents du personnel. Nous avons reçu quelques masques FFP2, mais de manière très limitée, pour ceux qui présentent les symptômes." Les soignants doivent donc entrer le moins possible dans les chambres afin de ne pas gaspiller ces masques. Un autre problème est également en train de toucher les homes, avec une conséquence grave sur les patients : le manque d'oxygène. Le personnel a remarqué que certains patients atteints du Covid-19 ne présentaient pas de symptômes classiques, mais désaturaient. Or, en région bruxelloise, on manque d'oxygène dans de nombreux établissements. Une pénurie que nous confirme le Dr Philippe Delsupehe, médecin généraliste d'Uccle ayant des patients en maisons de repos : "Ils disent de ne pas envoyer d'office les patients à l'hôpital, mais que faire s'il n'y a plus d'oxygène ?" Ce jeudi, la ministre de la Santé Maggie De Block a indiqué que les résidents de maisons de repos qui étaient hospitalisés et qui avaient toujours besoin d'un apport d'oxygène pour respirer resteront à l'hôpital tant que cette assistance est nécessaire.Pour le Dr Delsupehe, les autorités sacrifient la santé de nos aînés. En effet, la majorité d'entre eux ne sont pas hospitalisés, car considérés comme en fin de vie ou trop âgés pour être pris en charge dans des hôpitaux au bord de la saturation. Il pointe du doigt les autorités, qui n'ont pas pris des mesures à temps. "Quand je vois Maggie De Block dire à la télévision que la Belgique était prête : elle n'était prête à rien du tout. Ils n'ont rien fait pour protéger les aînés. On est dans une situation aberrante", s'insurge-t-il. Il pointe également un paradoxe : "cela fait trois semaines qu'on dit aux aînés d'être confinés, de ne pas voir leurs familles. Mais le personnel soignant amène malheureusement, et contre son gré, le coronavirus de l'intérieur. Le politique n'a rien fait en première ligne pour les établissements de soins." Le généraliste, qui a également soigné des infirmières, estime qu'un membre sur deux du personnel soignant est potentiellement contaminé. Une aide-soignante est d'ailleurs décédée des suites du coronavirus dans la commune de Forest. Pourtant, les autorités tardent à fournir des tests pour les dépister. Au sein des maisons de repos, c'est le sentiment d'abandon qui prédomine : "Je pense que tout le personnel soignant se sent abandonné. Malgré les mesures prises, nous sommes constamment dans le doute - sommes-nous sains ou porteurs asymptomatiques du Covid-19 ?", s'interroge Audrey. Car malgré les demandes répétées, le personnel soignant des maisons de repos n'est pas testé. "Si nous avions été testés d'office, nous aurions peut-être évité ce drame qui s'accroît de jour en jour." Un sentiment que partage, non sans colère, Philippe Delsupehe : "Il y a aujourd'hui une véritable faillite du système dans les homes. Au début de l'épidémie, on aurait dû donner au personnel des maisons de repos du matériel. Et mettre directement en quarantaine les gens qui ont des symptômes. On n'a rien fait, et on n'a testé personne." Même avec quelques tests disponibles, difficile d'améliorer pour l'instant la situation. Lorsqu'il a envoyé des tests au laboratoire, certaines de ses demandes ont été refusées car pas considérées comme suffisamment à risque. Les personnes qui présentent des symptômes sont écartées, mais on sait que le coronavirus contamine également des personnes qui semblent saines. Le personnel soignant ne peut pas être testé s'il ne présente pas les symptômes du Covid-19. "Même si nous avons été en contact avec un porteur de la maladie, si nous n'avons pas de symptômes, les urgences ne nous recommandent même pas de rester chez nous", s'insurge la kinésithérapeute. Le personnel est aujourd'hui tiraillé entre aller travailler la peur au ventre (d'être contaminé, de contaminer ses proches, les résidents) et le fait de ne pas laisser tomber les collègues. "Nous sommes en sous-effectif important, les infirmières ne savent plus où donner de la tête et sont épuisées." A Jette, la pénurie de personnel a poussé à réquisitionner le personnel soignant de l'armée. Une situation également pesante psychologiquement : "On voit nos résidents défaillir les uns après les autres, rapidement et massivement. On ne peut rien faire, on est impuissants."L'isolement et le stress provoqué par cette période de coronavirus est mal vécue par le personnel, mais aussi par les résidents, surtout depuis le confinement strict en chambre. "Les résidents n'ont pas vu leurs familles depuis un mois, ils ne peuvent plus circuler dans l'établissement, ni sortir de leur chambre, ni se parler entre eux", nous explique Audrey. De rares éléments qui permettraient à beaucoup de tenir le coup. Face à cette détresse humaine, le personnel se sent impuissant : "on aimerait pouvoir leur donner un peu de contact, en leur faisant la bise ou leur tenant la main, mais nous ne pouvons pas", s'attriste-t-elle. Outre ceux qui souffrent du coronavirus, c'est aussi la solitude et la dépression qui inquiète le personnel soignant : "Il y a bien sûr un risque de dépression et de laisser-aller très important. Il faut y ajouter la peur, peur de mourir, peur de ne plus revoir ses proches... Nous faisons tout ce que l'on peut pour leur remonter le moral, comme des vidéos Whatsapp avec leurs familles, mais beaucoup de résidents tombent en grande dépression malgré nos efforts."Face à une situation qui se dégrade de jour en jour, les soignants lancent aujourd'hui un cri d'alerte. "Les autorités ont abandonné les maisons de repos, le personnel soignant qui y travaille et les résidents. Ils ont tardé à réagir, c'est évident. Il y a le discours de façade et la réalité de terrain", estime le Dr Desulpehe. Un son de cloche similaire chez les soignants, qui estiment que les décisions prises ne sont pas en accord avec ce qui se passe sur le terrain. Un manque de cohérence qui leur donne l'impression de ne pas être entendus. Ils souhaitent par ailleurs que les mesures soient prises en concertation avec eux. "On donne des chiffres, mais la réalité de terrain est différente. Cela a été géré n'importe comment", poursuit le généraliste. "Il y a eu des élans de solidarité des citoyens, mais malheureusement rien ne vient d'en haut."Depuis quelques jours, les autorités semblent davantage conscientes de la situation en maisons de repos et de soins. En Wallonie, l'armée et de la protection civile sont appelées en renfort pour seconder les maisons de repos où la situation est alarmante. Les appels se sont multipliés dans tout le pays pour lancer d'un dépistage complet, du personnel et des résidents. Le porte-parole interfédéral Emmanuel André a d'ailleurs indiqué ce jeudi qu'une large initiative visant à renforcer la capacité de tests avait été lancée. Objectif : atteindre 20.000 échantillons prélevés chaque jour dans les maisons de repos."Nous prions pour que les tests arrivent très vite pour limiter les dégâts. Nous espérons que les choses vont changer dans toutes les maisons de repos, s'il n'est pas trop tard", conclut Audrey. Selon le Dr Delsupehe, on en est déjà à ce stade. "Il y a un effet retard. Je pense qu'on va arriver, dans les maisons de repos, à un pic de l'épidémie dans 8 à 10 jours. On dit que la vague est en décrue au niveau national. C'est vrai. Mais ce n'est pas le cas de groupe plus locaux, comme les maisons de repos." Il craint par ailleurs que si les tests ne sont pas généralisés, et si le déconfinement est mal pensé, l'épidémie reparte de plus belle.