Les conséquences politiques du coronavirus sont impossibles à prévoir à long terme. Une évidence s'impose pourtant déjà. Elle concerne le plus grand parti de Belgique. Dans l'opposition fédérale mais dans la majorité flamande, associée aux comités de concertation mais exclue de la Vivaldi, la N-VA est momentanément en dérangement. La crise concentre l'attention sur le gouvernement fédéral en général, et sur le triumvirat De Croo-Vandenbroucke-Verlinden en particulier. Ces trois personnalités flamandes, respectivement libérale, socialiste et démocrate-chrétienne, règlent les agendas politique et médiatique, tellement d'ailleurs que, pour la première fois, des ministres néerlandophones sont plus en vue que leurs collègues francophones dans les médias du sud du pays. Les experts qui les conseillent, en particulier Marc Van Ranst, mais aussi Erika Vlieghe, Herman Goossens ou Geert Molenberghs, se sont ménagé un accès aux médias et - disent ceux que leurs positions désolent - une influence décisionnelle puissante.
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Les conséquences politiques du coronavirus sont impossibles à prévoir à long terme. Une évidence s'impose pourtant déjà. Elle concerne le plus grand parti de Belgique. Dans l'opposition fédérale mais dans la majorité flamande, associée aux comités de concertation mais exclue de la Vivaldi, la N-VA est momentanément en dérangement. La crise concentre l'attention sur le gouvernement fédéral en général, et sur le triumvirat De Croo-Vandenbroucke-Verlinden en particulier. Ces trois personnalités flamandes, respectivement libérale, socialiste et démocrate-chrétienne, règlent les agendas politique et médiatique, tellement d'ailleurs que, pour la première fois, des ministres néerlandophones sont plus en vue que leurs collègues francophones dans les médias du sud du pays. Les experts qui les conseillent, en particulier Marc Van Ranst, mais aussi Erika Vlieghe, Herman Goossens ou Geert Molenberghs, se sont ménagé un accès aux médias et - disent ceux que leurs positions désolent - une influence décisionnelle puissante. Une recherche menée récemment par le politologue Stefaan Walgrave (université d'Anvers) sur les journaux télévisés flamands montrait qu'entre les moyennes des années 2009 à 2019 et celles de janvier à octobre 2020, les sujets relatifs à la santé publique étaient passés de moins de 10% à près de 60% du temps d'antenne, dont, parmi les experts, Marc Van Ranst prenait la plus large part. Et le temps de parole des politiques, auparavant réparti entre majorité et opposition à hauteur de 85% contre 15% s'élevait en 2020 à respectivement 95% et 5% en général, et même à 98% contre 2% lorsqu'il était question de coronavirus. "Les journaux télévisés en Flandre n'ont pas été loin de la Russie ou de la Chine", déplorait même l'universitaire anversois. La position de pouvoir en Région flamande de la N-VA lui a permis de sauver les meubles, et c'est d'ailleurs le ministre flamand de l'Enseignement Ben Weyts que les téléspectateurs auront vu le plus au cours de cette année, mais sa relégation dans l'opposition fédérale l'aura privée comme jamais de sa visibilité médiatique. "Que le professeur Van Ranst passe à la télévision ne me choque pas. Le seul problème, c'est que l'opposition n'a presque jamais la parole. En tant que député, je m'occupe chaque jour de migration, de défense, de sécurité internationale, pour lesquels il n'y a pratiquement aucune attention. Il y a pourtant beaucoup de choses qui se passent sur ces questions", expliquait Theo Francken le jour de la publication des résultats de l'enquête de Stefaan Walgrave. "En temps de crise, il faut être responsable", ajoute-t-il. "Je suis bourgmestre, et ce qui compte aujourd'hui, c'est de faire le boulot le mieux possible. Tout le monde est de bonne volonté. Même si je suis dans l'opposition au fédéral, sur le coronavirus, je me tais, parce que je sais que ça serait irresponsable de multiplier les sorties, même si j'y gagnerais de la visibilité." Cette perte de visibilité, consécutive à la focalisation sur d'autres thèmes et sur d'autres personnes est déjà un problème en soi pour un parti dont les succès ont toujours reposé sur une capacité sans pareille à cadrer le débat politique selon ses priorités, dont la santé publique n'a jamais vraiment fait partie. Elle l'est encore plus pour une formation dont la ligne, depuis mai 2019, consiste à dénoncer l'absence de majorité parlementaire flamande pour soutenir la Vivaldi (avec 41 sièges sur les 88 députés fédéraux néerlandophones que compte la Chambre), et à déduire de ce vice de construction une conclusion nécessaire: l'exécutif De Croo nuit aux intérêts de la Flandre. La N-VA a aujourd'hui perdu sa maîtrise de l'agenda. Ce dont la Belgique parle ne sert plus son projet politique, libéral sur le plan économique, conservateur sur les questions de société. Mais elle a aussi perdu une ligne jaune à inscrire à cet agenda: ce que la Belgique voit rend son récit, d'une coalition soumise aux intérêts francophones, moins crédible. C'est pourquoi cet argument jadis bruyamment bombardé est, pour le moment, mis en veilleuse. "C'est incontestable: les postes les plus visibles sont occupés par des Flamands. C'était Wilmès-De Block-De Crem sous le gouvernement précédent, c'est De Croo-Vandenbroucke-Verlinden aujourd'hui. Mais si la visibilité de la Vivaldi en Flandre est là, la majorité, elle, n'est toujours pas là. Et les sondages montrent qu'elle l'est même de moins en moins...", pose Theo Francken, comme pour patienter. "A la N-VA, mais aussi dans d'autres partis, comme au PS, on s'est dit qu'il ne valait mieux pas trop politiser cette crise. Mais on attend. On se prépare pour les grands débats qui viennent, je pense. J'aime bien cette citation attribuée à Johan Cruyff, qui dit que "chaque désavantage a ses avantages". Aujourd'hui, ceux qui gèrent la crise en profitent. Mais au fur et à mesure, ils perdent le soutien de la population. C'était un avantage au début, mais, sur la durée, ça devient un désavantage", ajoute à cet égard Siegfried Bracke, ancien président de la Chambre, aujourd'hui, "simple militant, un parmi plus de quarante mille". Mais dès que le temps aura fait son oeuvre, avec la vaccination et le beau temps, l'argument sera sorti du frigo pour goûter au soleil de l'été. "Depuis le début, je suis convaincu que le PS a bien négocié la répartition des postes de ce gouvernement, car c'est vrai que la gestion sanitaire de la crise est aux mains de ministres flamands, mais, en revanche, toute la postcrise, au niveau économique, sera gérée par des socialistes francophones, Thomas Dermine pour la Relance, et Pierre-Yves Dermagne pour l'Economie. Ils vont jouer au "retour du coeur", et le budget va complètement déraper. Ce n'est pas l'inexpérimentée secrétaire d'Etat au Budget, Eva De Bleeker (Open VLD), qui va pouvoir l'éviter: elle n'est d'ailleurs que secrétaire d'Etat, même pas ministre, comme sous le gouvernement précédent... Et cette politique économique de gauche va peut-être profiter au PS en Wallonie, mais elle va très mal passer en Flandre: la Flandre n'a jamais aussi peu voté pour ce genre de politique qu'en mai 2019!", regrette Theo Francken. Ce "retour du coeur" sera alors, du point de vue nationaliste flamand, un retour à l'anormal: une minorité francophone de gauche imposerait sa loi à tout un pays. Et le grand récit national séparatiste se complétera alors de nouveaux chapitres, écrits d'une plume toujours plus franche, et déclamés depuis des paysages médiatiques et politiques toujours plus éloignés. Theo Francken, dont l'importante notoriété s'est construite sur une habile médiatisation des questions de sécurité et de migration, s'appuie sur des chiffres basiques pour pronostiquer un éloignement toujours plus important des préoccupations francophones et flamandes, une fois le choc sanitaire encaissé. "A la Chambre, en commission Justice ou en commission de l'Intérieur, et en plénière, vous avez trente ou quarante parlementaires flamands qui interpellent le gouvernement sur la tolérance zéro, les violences contre les policiers, le snelrecht, etc. La gauche francophone n'en parle jamais: un député comme le socialiste Khalil Aouasti, de Koekelberg, préfère interroger sur les violences policières ou sur le racisme des forces de l'ordre. C'est la même chose pour les Ecolo. Pour porter ces sujets côté francophone, il n'y a que quelques MR, Philippe Pivin, Kattrin Jadin ou Denis Ducarme, et encore, ils ne peuvent pas faire que ça... Ça a évidemment beaucoup d'influence sur l'agenda médiatique, et je pense que ça renforcera les divergences. C'est en ce sens que le clivage gauche/droite est aussi une opposition entre Nord et Sud", déclare-t-il. Sur l'action politique de ces députés porteurs avait pu s'installer une ligne oppositionnelle, au temps des gouvernements Michel. Elle avait été ravageuse pour la coalition suédoise. Minoritaire côté francophone, dominée par la N-VA, celle-ci négligeait la volonté et les besoins spécifiques des Wallons et des Bruxellois, aspirant à une politique de gauche. Comme en miroir, le gouvernement De Croo, minoritaire côté flamand et dominé par le PS, négligerait les aspirations et les intérêts bien pensés des Flamands, voulant une politique de droite. "Ce qui justifiera notre exigence, dans l'intérêt de tous les Belges, d'une transformation en un système confédéral, installé avec intelligence", résume Siegfried Bracke. En attendant ce grand éloignement, les différentes compétences portées par des ministres francophones seront toujours davantage examinées sous l'angle communautaire. Ainsi Theo Francken, très actif en commission Défense, s'est-il, début janvier, opposé avec fracas au choix du musée installé sur la base aérienne de Beauvechain, et pas de Melsbroek, pour y poser définitivement le plus ancien C-130 belge. "Un pur scandale, qui montre que le PS a repris la Défense en main, affirme-t-il. De même, les difficultés traversées par le ministre de la Mobilité Georges Gilkinet avec la SNCB se lisent différemment selon qu'elles sont écrites en Flandre ou en Wallonie. "Toutes ces petites gares qui vont rester ouvertes, et dont on va même renforcer le service, vont coûter énormément d'argent. Mais ce sont beaucoup de petites gares wallonnes, qui sont généralement beaucoup moins rentables que celles qui se trouvent en Flandre. On n'en parle peut-être pas beaucoup en Wallonie, mais beaucoup de Flamands s'en rendent compte..." Que Theo Francken et son parti se rassurent: une fois Marc Van Ranst et cet insupportable virus écartés, on en parlera de plus en plus.