Souvent, le Belge se le répète comme un slogan, avec un sourire d'une cocardière ironie: "Ma particratie, c'est mon pays", parce que les partis sont les codes couleurs de ce pays compliqué comme un QR carré, des balises lisibles, qui changent peu sur la durée et que l'on voit fort, surtout dans le sombre. Cette relative permanence et cette visible existence l'autorisent encore aujourd'hui, ce Belge au rictus patriote, à qualifier son régime politique de particratie. Des partis forts, dont la volonté s'impose à tous, présidés par des hommes forts, dont les désirs font les lois, régiraient le pays plus sûrement que la poigne des Saxe-Cobo...

Souvent, le Belge se le répète comme un slogan, avec un sourire d'une cocardière ironie: "Ma particratie, c'est mon pays", parce que les partis sont les codes couleurs de ce pays compliqué comme un QR carré, des balises lisibles, qui changent peu sur la durée et que l'on voit fort, surtout dans le sombre. Cette relative permanence et cette visible existence l'autorisent encore aujourd'hui, ce Belge au rictus patriote, à qualifier son régime politique de particratie. Des partis forts, dont la volonté s'impose à tous, présidés par des hommes forts, dont les désirs font les lois, régiraient le pays plus sûrement que la poigne des Saxe-Cobourg. La Belgique, cette monarchie constitutionnelle assoupie, serait sous l'empire d'omnipotents particrates, en conséquence de quoi chaque événement impliquant un président de parti serait nécessairement l'expression de ce décourageant constat. Ainsi, les récentes sorties de Georges-Louis Bouchez contre la politique sanitaire et de Paul Magnette contre les organisations patronales ont été ici et là qualifiés d'énièmes expressions d'une dérive particratique, autant de délires de cette ivresse d'eux-mêmes qui gagnerait les dirigeants si sûrs d'eux qu'ils n'auraient de comptes à rendre à personne, pas même au Premier ministre. Les présidents de parti se croient définitivement tout permis, et ont décidément beaucoup trop de pouvoir dans ce pays, se dit donc le Belge, comme il voit d'autres Belges le dire à la télévision, et ces Belges se trompent. Inédits à plusieurs égards, ces deux bruyants incidents médiatiques, pourtant, témoignent bien plus d'une perte d'influence présidentielle que d'une manifestation de leur puissance. Dans un régime de partis apaisés, en effet, le pouvoir présidentiel s'exprime en gouvernant, pas en contestant le gouvernement. C'est sa propre impuissance que Georges-Louis Bouchez met en scène lorsqu'il se montre en désaccord avec des décisions prises par un gouvernement auquel son parti est associé, et c'est sa propre faiblesse que Paul Magnette expose en incendiant des patrons intraitables, protégés par une loi qu'il n'a pas pu modifier. Voilà l'état de la particratie belge, en 2021: les deux présidents des deux plus grands partis francophones, réputés décideurs de tout, forcés d'emprunter à l'opposition la plus marginale ses méthodes de contestation parce qu'en fait, ils ne décident de rien. Ce n'est pas seulement cette prétendue tradition particratique qu'ils minent de la sorte, et ce n'est pas cette apparence de leur pouvoir qu'ils troublent. C'est ce pouvoir lui-même, le leur, qui procède de l'élection, qu'ils cassent. Ce n'est pas la particratie qu'ils abattent, c'est leur parti. Quand Georges-Louis Bouchez dit à Sudpresse "qu'on aurait pu faire mieux" en ne faisant pas mieux et quand Paul Magnette dit au Soir que "l'attitude de la FEB est un pur scandale" en ne la faisant pas changer, ils croient susciter l'adhésion des électeurs qui penseraient comme eux alors qu'ils donnent des raisons à leur désaffection. Qui voterait pour le président, fût-il sympathique, d'un parti, fût-il au pouvoir, qui montre qu'il ne sert à rien?