Le lundi 8 juin, au matin, le bureau du parti socialiste, qui se tient à distance, cadre le débat. La Vivaldi est impossible, ce sera avec la N-VA ou des élections anticipées, et si c'est avec la N-VA ce sera sans l'Open VLD, explique aux membres du bureau un président parfaitement conscient que sa présentation va fuiter dans la presse. La spontanéité des intervenants se mesure à leur proximité avec Paul Magnette - ou avec son prédécesseur, Elio Di Rupo, partisan de longue date de faire avec la N-VA. Pierre-Yves Dermagne, Paul Furlan, Willy Demeyer, André Flahaut notamment, plaident en ce sens. Julien Uyttendaele également.
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Le lundi 8 juin, au matin, le bureau du parti socialiste, qui se tient à distance, cadre le débat. La Vivaldi est impossible, ce sera avec la N-VA ou des élections anticipées, et si c'est avec la N-VA ce sera sans l'Open VLD, explique aux membres du bureau un président parfaitement conscient que sa présentation va fuiter dans la presse. La spontanéité des intervenants se mesure à leur proximité avec Paul Magnette - ou avec son prédécesseur, Elio Di Rupo, partisan de longue date de faire avec la N-VA. Pierre-Yves Dermagne, Paul Furlan, Willy Demeyer, André Flahaut notamment, plaident en ce sens. Julien Uyttendaele également. Dans le même temps, le SP.A réunit lui aussi son bureau. Les socialistes flamands, dont le jeune président, Conner Rousseau, missionne avec Paul Magnette, adoptent une position différente. Ils réitèrent leur préférence pour une coalition fédérale sans la N-VA, et ne s'y résoudront que quand toutes les autres options auront été évacuées.En fait, Paul Magnette teste plusieurs scénarios, que la semaine évacuera. Celui qu'il présentera, lundi 15 juin, à Sophie Willmès, sera sorti d'un entonnoir de sept jours de long. Un long tuyau de sept jours de troc, de bluff, d'effets de manche, de tâtonnements et d'essais et d'erreurs. De toute la semaine jusqu'au vendredi soir, Paul Magnette n'aura plus aucun contact avec les libéraux flamands. Il bluffe. Il veut leur faire peur. Car il a peur de devoir gouverner quatre ans avec la N-VA. Il espère que ce silence inquiétera tant les bleus flamands qu'il les convaincra de ressusciter Vivaldi dont, mercredi au JT de RTL, il rappellera "qu'il est mort depuis 1741". Il a peu de contacts avec Jean-Marc Nollet aussi. Il veut faire peur aux écologistes. Car il a peur de devoir gouverner quatre ans avec la N-VA sans les verts, dont une décision du conseil de fédération, à l'été 2019 déjà, proscrit pourtant toute négociation fédérale avec la N-VA. Il a essayé plusieurs fois déjà de faire bouger Jean-Marc Nollet, carolo comme lui, avec qui il est presque en contact permanent. En vain. Ils n'auront plus guère de contact jusqu'au mardi 16 juin, au matin. On y reviendra. Le mercredi 10 juin au soir, le Carolorégien passe trois heures avec Bart De Wever, à Bruxelles. La discussion va loin. Paul Magnette propose un programme commun en dix points. Le PS en donnerait, la N-VA cinq. Bart De Wever, dira Magnette à certains proches, sursaute. Il n'est pas prêt à aller si loin dans la discussion. La réunion est encore vaine. A certains, Paul Magnette dira qu'il a bluffé. A d'autres pas. Mais même quand il dit qu'il ne bluffe pas, c'est du bluff. Jeudi 11 juin, en fin d'après-midi, le groupe socialiste au Parlement wallon entend Elio Di Rupo redire qu'une alliance avec la N-VA vaut mieux que des élections. Personne ne regimbe. Sauf Maxime Hardy, jeune député, conseiller communal à Charleroi et ancien porte-parole d'Elio Di Rupo puis de Paul Magnette à la présidence du PS. Comme en mars, mais moins intensément, la base socialiste s'agite. Un groupe Facebook secret rassemble rapidement plus de deux cents militants PS. Ses initiateurs envoient un courrier le vendredi et, révèle La DH le mardi 16, sont rappelés à l'ordre par la direction socialiste. Entre-temps Paul Magnette a consulté Maxime Prévot. Il l'a vu, vendredi matin, à Namur. Le président du CDH se montre disposé à participer à plusieurs scénarios. Dont celui qui sera soumis le lundi à Sophie Wilmès. On y reviendra aussi. Le vendredi, Georges-Louis Bouchez et Egbert Lachaert rejoignent Jean-Marc Nollet, Meyrem Almaci, François De Smet, Maxime Prévot, Paul Magnette, Conner Rousseau, Joachim Coens, le chef de groupe N-VA à la Chambre Peter De Roover et quelques ministres au Lambermont, résidence de la Première ministre Sophie Wilmès, pour un superkern. Les deux libéraux viennent de donner une interview à La Libre et à un journal flamand affirmant l'insécabilité de la famille bleue. A table, il y a du cabillaud. L'épisode est connu : après quelques heures de discussions ennuyeuses, la N-VA refuse de s'associer à des décisions qui, pourtant, ne mangent pas de pain. Elles devraient être prises, dit Peter De Roover, par un gouvernement de plein exercice. Maxime Prévot dit que ce n'est pas sérieux. Paul Magnette, qui a saisi que l'instant peut être décisif, s'emporte sur Peter De Roover. En flamand. Il lui crie que c'est avec son parti qu'il a le plus discuté de l'installation d'un gouvernement de plein exercice, mais que la N-VA n'a jamais vraiment embrayé. Il surjoue. "Une espèce de fausse colère à la Di Rupo, mais en néerlandais", raconte un témoin. Paul Magnette a saisi que l'instant pourrait être décisif. Peter De Roover quitte le Lambermont, et on ressert un peu de vin blanc, sauf à Georges-Louis Bouchez, qui ne boit pas. On bavarde à distance et tout le monde semble s'accorder sur le manque de fiabilité de la N-VA. Même, paraît-il, Sophie Wilmès. François De Smet raconte la fable du scorpion et de la grenouille : le premier doit traverser une rivière sur le dos de la grenouille, mais il ne parvient pas à s'empêcher de la piquer, et tous les deux meurent, et dit à Paul Magnette qu'il ferait bien de s'en inspirer. Paul Magnette dit qu'il n'a pas besoin de ça. Mais il s'en inspire quand même bien pendant tout le week-end, qu'il passera à tenter de convaincre libéraux et démocrates-chrétiens de ne pas embarquer le scorpion nationaliste sur la grenouille fédérale.Après un samedi lardé de coups de téléphone à Joachim Coens, Egbert Lachaert et Georges-Louis Bouchez, Paul Magnette rejoint Conner Rousseau à Nieuport, le dimanche. Ils sont censés rédiger un rapport dans lequel figurent les lignes de force d'un programme gouvernemental, mais aussi les partis participant à la coalition. Malgré l'incident du vendredi soir, personne ne veut s'engager dans une quadripartite avec les verts et sans la N-VA. Il ne reste plus rien, sur le bureau de leurs portables, que la solution tripartite minoritaire à douze ministères, possiblement élargie à l'automne. Egbert Lachaert ne dit pas oui, mais il ne refuse pas. Joachim Coens, bourgmestre de Damme, n'habite pas loin de Nieuport. Il n'accepte pas, mais il ne dit pas non. Georges-Louis Bouchez, que Paul Magnette appelle en fin d'après-midi, ne s'oppose pas à l'idée non plus. Mais il préférerait que le CDH n'ait pas de ministres.Le lundi, Paul Magnette écourte son bureau national sans même exposer sa proposition. "Après ça, je prendrai quelques jours de vacances", dit-il, lassé. "Et si ça ne prend pas, on pourra chauffer la colle pour les élections", glisse-t-il aussi à des proches. Il n'a toujours pas l'accord définitif des trois présidents du CD&V, du MR et du VLD. Il se rend néanmoins avec Conner Rousseau au 16 rue de la Loi, où il présente à Sophie Wilmès son plan, légitimé par une note du constitutionnaliste Marc Uyttendaele. Le gouvernement tripartite actuel s'élargirait aux deux partis socialistes et au CDH, lui explique Paul Magnette. Il compterait donc six partis, des trois familles politiques traditionnelles, et douze ministres. 71 députés sur 150 le soutiendraient alors à la Chambre, jusqu'au vote de confiance, prévu au plus tard le 17 septembre. L'été, poursuit le président du PS, serait consacré à préparer le plan de relance, et à négocier, soit avec les écologistes, soit avec la N-VA, la constitution d'une coalition majoritaire.En cas de refus des verts ou des jaunes, la responsabilité des élections leur serait attribuée. Pour autant que le gouvernement choisisse de les convoquer. Car Paul Magnette et Conner Rousseau croient avoir trouvé un truc. 71 députés favorables sur 150 pourraient suffire. La confiance pourrait être votée à la tripartite minoritaire pour autant que l'ensemble des 79 autres députés ne s'y opposent pas. Et comme les deux députés DeFI, Emir Kir qui siège comme indépendant et le groupe Ecolo-Groen ! pourraient avoir du mal à s'associer au Vlaams Belang et à la N-VA, le gouvernement tripartite minoritaire serait, juridiquement, installé et de plein exercice. Sophie Wilmès s'attendait à recevoir l'assurance d'un gouvernement majoritaire. C'est un plan pour un gouvernement minoritaire auquel rien ne dit que les partis de son propre gouvernement sont favorables. Georges-Louis Bouchez avait qualifié la mission de "renifleurs" des présidents socialistes de "petit coup d'Etat". C'en est presque un vrai, ici, qui ferait changer la Belgique de tradition parlementaire. C'est énorme et la Première ministre demande un peu de temps. Elle demande aussi à Paul Magnette et Conner Rousseau s'ils ont bien le soutien des trois présidents, Georges-Louis Bouchez, Joachim Coens et Egbert Lachaert. Ils ne l'ont pas et elle le sait sans doute déjà. Quelques minutes plus tard, sur les sites des médias flamands, sort déjà la réponse de la Première. Elle n'est pas prête.Le lundi soir Georges-Louis Bouchez et Paul Magnette se revoient à Bruxelles, au Parlement. Paul Magnette n'a déjà plus la main, et il n'a toujours pas appelé les écologistes, qui n'en savent pas plus que ce que les journalistes racontent. Le mardi matin, à la RTBF, Georges Gilkinet proclame l'échec de la mission Magnette-Rousseau. Les écolos sont en colère, et Jean-Marc Nollet le dit à Paul Magnette, dont le sort est désormais suspendu à la volonté des présidents des trois partis du gouvernement. Au bout de l'entonnoir, il a tracé un chemin. Mais il en a perdu le fil. Il écourte le collège communal de Charleroi, qui commence comme toujours à 9 heures, pour se rendre à Bruxelles, sur les plateaux de la RTBF et de LN24, notamment. Mais il ne décide plus de rien. Car ce mardi 16 juin, sur l'heure de midi, les trois présidents et Sophie Wilmès se réunissent au 16 rue de la Loi. Ils n'ont pas formellement refusé la proposition de Paul Magnette, mais ils ne pouvaient pas l'avaler comme ça. Ce sont eux qui désormais ont repris l'entonnoir.