Déprimée, la vieille dame bramait par à-coups dans les couloirs : "Ils arrivent ! Ils arrivent !". L'allusion aux hordes qui, l'autre siècle, dévastaient nos plaines et nos compagnes était évidente.

En verve, la tante prenait par contre la voix en ut d'une débutante à la veille du bal des Petits Lits Blancs pour striduler : "Mais à la fin, il n'y a pas de fins becs qu'à Paris !" On ne sut jamais si l'aïeule faisait allusion à un antique amour contrarié du côté de Nancy ou si elle entendait signifier qu'on bâfrait aussi bien sinon mieux du côté d'Aywaille ou de la forêt de Soignes qu'en bord de Seine.

Mais qu'importe : vous comprendrez aisément que ces deux feulements entrèrent à tout jamais dans le patrimoine immatériel de la famille et ressortaient, francs, entre deux chansons à boire, lors des noces, des baptêmes et des enterrements.

Depuis quelques jours, je me repasse en boucle cette charge homérique sur les "fins becs". Parce qu'on dirait bien que les francophones de ce royaume en voie avancée de désintégration n'ont plus d'yeux que pour la partie effrénée de poker menteur à laquelle s'adonnent, tous crocs dehors, les cadors de l'Hexagone. Au zinc du Café du commerce, dans les gazettes et les torrents de commentaires fangeux qui grondent sous leurs articles en ligne, sur les réseaux sociaux en surchauffe, il n'y en a plus que pour "le Fillon" et "la Le Pen". Crénom ! Mais qui des deux l'emportera ? Comme si nous étions déjà rattachés et le Quiévrain un simple ruisseau départemental. Bref, le Belge latin s'enflamme, suppute, parie, éructe, agresse, conseille, s'inquiète comme s'il avait sa carte d'électeur en poche.

Voilà vingt-six mois que les succédanés "du Fillon" et les ersatz de "la Le Pen" gouvernent apparemment de concert notre propre pays...

Il est bien commode, ce transfert politique, car il permet de flouter une réalité toute crue : en vérité, voilà vingt-six mois que les succédanés "du Fillon" et les ersatz de "la Le Pen" gouvernent apparemment de concert notre propre pays. Apparemment parce que les deuxièmes, tout à leurs petites affaires de doryphores, mènent les premiers par le bout du nez. Attendez, c'est pire : sautant par-dessus le cordon sanitaire, tombant soudain le masque de la vertu démocratique, la N-VA annonce que, pour avoir son content d'indépendantistes, elle s'alliera volontiers avec le Vlaams Blok/Belang, ce parti ouvertement néofasciste qui, à nouveau très en verve, guette le lever d'une aube dorée.

Il aura fallu huit interminables jours pour que les libéraux, sonnés il est vrai par des affaires intestines, réagissent par la voix de Michel père, l'antifasciste de service. Ce sera alors sans eux : ils ne cautionneront pas cette noce où le noir le plus glauque le dispute au jaune. Sans blague ! Mais qui a donc amené le marié à l'autel ? Qui a offert en dot à la N-VA un pays qu'il exècre et qu'il ronge comme un os au prétexte d'y remettre bon ordre ? En vérité, l'histoire reconnaîtra un jour que la tante Odile avait raison. Il n'y pas de fins becs qu'à Paris. Il y en a surtout à Anvers.

Luc Delfosse, Journaliste et écrivain

Déprimée, la vieille dame bramait par à-coups dans les couloirs : "Ils arrivent ! Ils arrivent !". L'allusion aux hordes qui, l'autre siècle, dévastaient nos plaines et nos compagnes était évidente. En verve, la tante prenait par contre la voix en ut d'une débutante à la veille du bal des Petits Lits Blancs pour striduler : "Mais à la fin, il n'y a pas de fins becs qu'à Paris !" On ne sut jamais si l'aïeule faisait allusion à un antique amour contrarié du côté de Nancy ou si elle entendait signifier qu'on bâfrait aussi bien sinon mieux du côté d'Aywaille ou de la forêt de Soignes qu'en bord de Seine. Mais qu'importe : vous comprendrez aisément que ces deux feulements entrèrent à tout jamais dans le patrimoine immatériel de la famille et ressortaient, francs, entre deux chansons à boire, lors des noces, des baptêmes et des enterrements. Depuis quelques jours, je me repasse en boucle cette charge homérique sur les "fins becs". Parce qu'on dirait bien que les francophones de ce royaume en voie avancée de désintégration n'ont plus d'yeux que pour la partie effrénée de poker menteur à laquelle s'adonnent, tous crocs dehors, les cadors de l'Hexagone. Au zinc du Café du commerce, dans les gazettes et les torrents de commentaires fangeux qui grondent sous leurs articles en ligne, sur les réseaux sociaux en surchauffe, il n'y en a plus que pour "le Fillon" et "la Le Pen". Crénom ! Mais qui des deux l'emportera ? Comme si nous étions déjà rattachés et le Quiévrain un simple ruisseau départemental. Bref, le Belge latin s'enflamme, suppute, parie, éructe, agresse, conseille, s'inquiète comme s'il avait sa carte d'électeur en poche. Il est bien commode, ce transfert politique, car il permet de flouter une réalité toute crue : en vérité, voilà vingt-six mois que les succédanés "du Fillon" et les ersatz de "la Le Pen" gouvernent apparemment de concert notre propre pays. Apparemment parce que les deuxièmes, tout à leurs petites affaires de doryphores, mènent les premiers par le bout du nez. Attendez, c'est pire : sautant par-dessus le cordon sanitaire, tombant soudain le masque de la vertu démocratique, la N-VA annonce que, pour avoir son content d'indépendantistes, elle s'alliera volontiers avec le Vlaams Blok/Belang, ce parti ouvertement néofasciste qui, à nouveau très en verve, guette le lever d'une aube dorée. Il aura fallu huit interminables jours pour que les libéraux, sonnés il est vrai par des affaires intestines, réagissent par la voix de Michel père, l'antifasciste de service. Ce sera alors sans eux : ils ne cautionneront pas cette noce où le noir le plus glauque le dispute au jaune. Sans blague ! Mais qui a donc amené le marié à l'autel ? Qui a offert en dot à la N-VA un pays qu'il exècre et qu'il ronge comme un os au prétexte d'y remettre bon ordre ? En vérité, l'histoire reconnaîtra un jour que la tante Odile avait raison. Il n'y pas de fins becs qu'à Paris. Il y en a surtout à Anvers. Luc Delfosse, Journaliste et écrivain