Le coronavirus provoque chez les patients une maladie pulmonaire dont la gravité peut varier. Dans les cas les plus graves, les patients deviennent incapables de respirer seuls et ont besoin de l'aide d'un respirateur artificiel, le temps de guérir. À mesure que l'épidémie prend de l'ampleur chez nous, il est à craindre que le nombre de machines à disposition des hôpitaux soit insuffisant.

Au CHC Montlégia, la phase 1 de gestion de crise est déclenchée. "Aujourd'hui, nous avons une capacité de 100 lits ventilés, nous explique Philippe Olivier, directeur médical. C'est trois fois plus qu'avant le déménagement (le site vient d'être inauguré) et deux fois plus que ce que le Montlégia est capable d'accueillir en temps normal", détaille-t-il.

La deuxième phase de gestion commencera lorsque cette capacité sera dépassée. "Il nous faudrait alors 60 à 70 lits supplémentaires, explique Philippe Olivier. À ce moment-là, nous aurons besoin de davantage de respirateurs. Parallèlement au manque de respirateur, nous aurons rapidement une pénurie de pièces mécaniques qui font partie des respirateurs et qui doivent être changées entre chaque patient", ajoute Philippe Olivier.

Le Dr Philippe Olivier, directeur médical du CHC Montlégia, DR
Le Dr Philippe Olivier, directeur médical du CHC Montlégia © DR

Un ancien chef scout

"La semaine passée, j'ai contacté Philippe Olivier, qui est mon ancien chef scout, pour savoir s'il avait besoin de quelque chose à l'hôpital, nous raconte André Bertin, directeur de Coexpair, une PME active dans l'aéronautique à Namur. Quelques heures plus tard, nous nous nous sommes retrouvés au CHC pour évaluer les besoins en machine et voir ce qu'il était possible de faire".

C'est alors que le projet a été lancé et qu'une grande chaine de solidarité s'est mise en place. "J'ai commencé par appeler les PME wallonnes avec lesquelles j'ai l'habitude de travailler, comme Citius-Ciseo à Liège qui a rapidement répondu présent", explique André Bertin. "Les patrons de PME sont des personnes qui ont créé leur propre entreprise et qui ont donc une capacité de réaction très rapide, explique-t-il. Ensuite, de plus grandes entreprises nous ont rejoints comme Safran Aero Boosters, la Sonaca, la Sabca, la FN Herstal, etc.".

Inonder le marché

Le problème de pénurie de pièces de rechange est lié au fait que tous les hôpitaux du monde en achètent beaucoup en même temps pour les stocker de peur d'en manquer. C'est un peu le même problème qu'avec les gens qui achètent beaucoup plus de papier toilette qu'en temps normal. Fondamentalement, on n'en manque pas. Mais le marché est asséché à cause des gens qui achètent de grosses quantités. "Notre but est aujourd'hui de fabriquer beaucoup de ces pièces de rechange pour calmer le marcher, affirme André Bertin. L'idée est que les hôpitaux puissent stocker nos pièces, utiliser les pièces d'origine et avec un peu de chance, ne jamais avoir besoin de nos pièces", espère-t-il.

Des pièces en production

Grâce à ce réseau d'ingénieurs wallons, les premières pièces de rechange pour les respirateurs ont pu être produites ce lundi en fin de matinée. Il aura donc fallu quelques jours aux industriels wallons pour résoudre ce premier problème. "Maintenant on multiplie la production pour approvisionner le marché", affirme André Bertin.

5000 cerveaux

Getty
© Getty

Concernant la production de respirateur, le réseau fonctionne également à pleine vitesse. Le projet a à sa disposition les connaissances de 5000 personnes. Actuellement, entre 100 et 300 ingénieurs travaillent à sa réalisation. Interpellées par leurs hôpitaux, ce sont les universités qui ont commencé à se pencher en premier lieu sur le problème. Certaines d'entre elles ont déjà réussi à réaliser un prototype qui fonctionne. "Notre travail consiste maintenant à reprendre leur plan et à réussir à industrialiser le processus pour créer une vraie machine qui peut être produite en nombre", explique André Bertin qui espère que la première machine sera opérationnelle d'ici quelques jours. "Au lancement du projet, nous nous sommes donné l'objectif de dix jours. C'est une course contre la montre", commente-t-il.

Du bénévolat

Il tient à le souligner, "tout le monde travaille gratuitement et personne ne regarde à la dépense", selon le directeur de Coexpair. "La chaine de solidarité qui vient d'être créée entre tous les industriels wallons est vraiment extraordinaire et très efficace. Toutes les barrières sont tombées. Les questions d'argent seront réglées plus tard, l'urgence est ailleurs", dit-il.

"Tout le monde travaille gratuitement et personne ne regarde à la dépense"

Vers un changement de paradigme ?

Cette manière inédite de répondre à la crise met en lumière le savoir-faire de nos industriels wallons. Cela va-t-il pour autant amener le secteur de la santé à changer ses filières d'approvisionnements pour devenir plus résilient en cas de nouvelle pandémie ? "Une réflexion est en cours sur le système actuel, nous confie Philippe Olivier. Mais allons-nous pour autant produire des respirateurs en Belgique ? Je ne le sais pas. Les industriels veulent aujourd'hui rendre service à la société. Il faudra voir s'ils trouvent un intérêt à produire ce genre de machines à l'avenir".

Begla
© Begla

Un nouveau regard sur le marché

"On peut néanmoins espérer que cette crise change le système, car on s'est quand même rendu compte qu'il était peu résilient. On n'a pas de Plan B en Belgique, déplore Philippe Olivier. Bien que, se corrige-t-il, l'industrie wallonne nous prouve aujourd'hui sa capacité de réaction et d'adaptation." Mais ce qui va changer à coup sûr, selon le directeur médical, "c'est notre regard sur le coût du matériel médical. Nous allons bientôt avoir accès à des respirateurs à bas coûts. Ça va changer le marché. Nous allons mesurer l'écart entre les prix catalogue et les coûts de production".

Attention toutefois, prévient André Bertin, il ne faut pas confondre les coûts de production avec le prix d'une machine certifiée.

"L'industrie wallonne nous prouve aujourd'hui sa capacité de réaction et d'adaptation."

"Une grande partie du coût de production d'une machine provient de sa certification. Dans le secteur de l'aéronautique, nous travaillons avec des normes très exigeantes. Si vous mettez dans votre voiture la même pièce que dans un avion, celle de l'avion coûtera trois fois plus cher parce qu'elle a été certifiée et qu'on est certain à 100 % qu'elle est conforme et qu'elle fonctionne", nous explique-t-il.

"C'est pareil dans le domaine médical. Une pièce certifiée a beaucoup plus de valeur et c'est normal".

Une chaine de solidarité

S'il n'est pas certain que l'industrie wallonne se réoriente une fois la crise passée, André Bertin décèle déjà que le monde en général, mais également celui de l'industrie sortira changé de cette expérience.

"On voit autour de nous une solidarité et de l'entraide. C'est bien plus gratifiant que tout ce qu'on pourra accomplir. La solidarité dans notre secteur et la motivation pour réussir ce projet sont énormes", se réjouit-il. "En fin de compte, on espère que tout ça ne servira à rien et que le nombre de respirateurs est déjà suffisant. Et si on a l'air ridicule d'avoir fait tout ça, au moins le ridicule ne tue pas".

null, Belga
null © Belga
Le coronavirus provoque chez les patients une maladie pulmonaire dont la gravité peut varier. Dans les cas les plus graves, les patients deviennent incapables de respirer seuls et ont besoin de l'aide d'un respirateur artificiel, le temps de guérir. À mesure que l'épidémie prend de l'ampleur chez nous, il est à craindre que le nombre de machines à disposition des hôpitaux soit insuffisant.Au CHC Montlégia, la phase 1 de gestion de crise est déclenchée. "Aujourd'hui, nous avons une capacité de 100 lits ventilés, nous explique Philippe Olivier, directeur médical. C'est trois fois plus qu'avant le déménagement (le site vient d'être inauguré) et deux fois plus que ce que le Montlégia est capable d'accueillir en temps normal", détaille-t-il. La deuxième phase de gestion commencera lorsque cette capacité sera dépassée. "Il nous faudrait alors 60 à 70 lits supplémentaires, explique Philippe Olivier. À ce moment-là, nous aurons besoin de davantage de respirateurs. Parallèlement au manque de respirateur, nous aurons rapidement une pénurie de pièces mécaniques qui font partie des respirateurs et qui doivent être changées entre chaque patient", ajoute Philippe Olivier. "La semaine passée, j'ai contacté Philippe Olivier, qui est mon ancien chef scout, pour savoir s'il avait besoin de quelque chose à l'hôpital, nous raconte André Bertin, directeur de Coexpair, une PME active dans l'aéronautique à Namur. Quelques heures plus tard, nous nous nous sommes retrouvés au CHC pour évaluer les besoins en machine et voir ce qu'il était possible de faire". C'est alors que le projet a été lancé et qu'une grande chaine de solidarité s'est mise en place. "J'ai commencé par appeler les PME wallonnes avec lesquelles j'ai l'habitude de travailler, comme Citius-Ciseo à Liège qui a rapidement répondu présent", explique André Bertin. "Les patrons de PME sont des personnes qui ont créé leur propre entreprise et qui ont donc une capacité de réaction très rapide, explique-t-il. Ensuite, de plus grandes entreprises nous ont rejoints comme Safran Aero Boosters, la Sonaca, la Sabca, la FN Herstal, etc.".Le problème de pénurie de pièces de rechange est lié au fait que tous les hôpitaux du monde en achètent beaucoup en même temps pour les stocker de peur d'en manquer. C'est un peu le même problème qu'avec les gens qui achètent beaucoup plus de papier toilette qu'en temps normal. Fondamentalement, on n'en manque pas. Mais le marché est asséché à cause des gens qui achètent de grosses quantités. "Notre but est aujourd'hui de fabriquer beaucoup de ces pièces de rechange pour calmer le marcher, affirme André Bertin. L'idée est que les hôpitaux puissent stocker nos pièces, utiliser les pièces d'origine et avec un peu de chance, ne jamais avoir besoin de nos pièces", espère-t-il. Grâce à ce réseau d'ingénieurs wallons, les premières pièces de rechange pour les respirateurs ont pu être produites ce lundi en fin de matinée. Il aura donc fallu quelques jours aux industriels wallons pour résoudre ce premier problème. "Maintenant on multiplie la production pour approvisionner le marché", affirme André Bertin. Concernant la production de respirateur, le réseau fonctionne également à pleine vitesse. Le projet a à sa disposition les connaissances de 5000 personnes. Actuellement, entre 100 et 300 ingénieurs travaillent à sa réalisation. Interpellées par leurs hôpitaux, ce sont les universités qui ont commencé à se pencher en premier lieu sur le problème. Certaines d'entre elles ont déjà réussi à réaliser un prototype qui fonctionne. "Notre travail consiste maintenant à reprendre leur plan et à réussir à industrialiser le processus pour créer une vraie machine qui peut être produite en nombre", explique André Bertin qui espère que la première machine sera opérationnelle d'ici quelques jours. "Au lancement du projet, nous nous sommes donné l'objectif de dix jours. C'est une course contre la montre", commente-t-il.Il tient à le souligner, "tout le monde travaille gratuitement et personne ne regarde à la dépense", selon le directeur de Coexpair. "La chaine de solidarité qui vient d'être créée entre tous les industriels wallons est vraiment extraordinaire et très efficace. Toutes les barrières sont tombées. Les questions d'argent seront réglées plus tard, l'urgence est ailleurs", dit-il.Cette manière inédite de répondre à la crise met en lumière le savoir-faire de nos industriels wallons. Cela va-t-il pour autant amener le secteur de la santé à changer ses filières d'approvisionnements pour devenir plus résilient en cas de nouvelle pandémie ? "Une réflexion est en cours sur le système actuel, nous confie Philippe Olivier. Mais allons-nous pour autant produire des respirateurs en Belgique ? Je ne le sais pas. Les industriels veulent aujourd'hui rendre service à la société. Il faudra voir s'ils trouvent un intérêt à produire ce genre de machines à l'avenir"."On peut néanmoins espérer que cette crise change le système, car on s'est quand même rendu compte qu'il était peu résilient. On n'a pas de Plan B en Belgique, déplore Philippe Olivier. Bien que, se corrige-t-il, l'industrie wallonne nous prouve aujourd'hui sa capacité de réaction et d'adaptation." Mais ce qui va changer à coup sûr, selon le directeur médical, "c'est notre regard sur le coût du matériel médical. Nous allons bientôt avoir accès à des respirateurs à bas coûts. Ça va changer le marché. Nous allons mesurer l'écart entre les prix catalogue et les coûts de production".Attention toutefois, prévient André Bertin, il ne faut pas confondre les coûts de production avec le prix d'une machine certifiée. "Une grande partie du coût de production d'une machine provient de sa certification. Dans le secteur de l'aéronautique, nous travaillons avec des normes très exigeantes. Si vous mettez dans votre voiture la même pièce que dans un avion, celle de l'avion coûtera trois fois plus cher parce qu'elle a été certifiée et qu'on est certain à 100 % qu'elle est conforme et qu'elle fonctionne", nous explique-t-il. "C'est pareil dans le domaine médical. Une pièce certifiée a beaucoup plus de valeur et c'est normal".S'il n'est pas certain que l'industrie wallonne se réoriente une fois la crise passée, André Bertin décèle déjà que le monde en général, mais également celui de l'industrie sortira changé de cette expérience. "On voit autour de nous une solidarité et de l'entraide. C'est bien plus gratifiant que tout ce qu'on pourra accomplir. La solidarité dans notre secteur et la motivation pour réussir ce projet sont énormes", se réjouit-il. "En fin de compte, on espère que tout ça ne servira à rien et que le nombre de respirateurs est déjà suffisant. Et si on a l'air ridicule d'avoir fait tout ça, au moins le ridicule ne tue pas".