Ce n'était pas gagné d'avance, tant l'obstruction était forte. Pas question de commission d'enquête parlementaire. Pas tout de suite, avait répété sur tous les fronts Elio Di Rupo, ministre-président de la Région wallonne (PS). D'abord aider et reconstruire. Eviter les questionnements publics qui font perdre du temps et de l'énergie. Détourner l'attention.
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Ce n'était pas gagné d'avance, tant l'obstruction était forte. Pas question de commission d'enquête parlementaire. Pas tout de suite, avait répété sur tous les fronts Elio Di Rupo, ministre-président de la Région wallonne (PS). D'abord aider et reconstruire. Eviter les questionnements publics qui font perdre du temps et de l'énergie. Détourner l'attention.La désignation de la secrétaire générale du Service public de Wallonie (SPW) Sylvie Marique au poste de commissaire à la reconstruction fut la surprise du chef, le 27 juillet dernier. Surprise et déception. Elle était flanquée de Catherine Delcourt, commissaire d'arrondissement de Liège, experte académique de la gestion de crise et de la planification d'urgence. Une socialiste, une libérale. Certes, les apparatchiks connaissent bien les rouages de l'administration et des pouvoirs locaux, ce qui peut faciliter la coordination des interventions publiques dans les régions sinistrées. Mais, dans l'état de choc où se trouvent les bourgmestres, ceux-ci allaient-ils pouvoir exprimer leur légitime colère, mordre la main qui les nourrit? Quelques-uns l'ont fait, comme le bourgmestre d'Olne, Cédric Halin, lors de la seconde visite du couple royal à Verviers, le 15 septembre: "Nous avions besoin de moyens, pas de personnes qui viennent voir." Autre anomalie de ces nominations à l'arrache: tant Sylvie Marique, responsable hiérarchique du Centre régional de crise, que Catherine Delcourt, gouverneure f.f. de la province de Liège au moment des événements de la mi-juillet, sont ou seront appelées à rendre des comptes dans le cadre des enquêtes judiciaire et parlementaire en cours. On a déjà constaté les effets déroutants de ce casting florentin. Le 10 septembre, Sylvie Marique a présenté aux députés wallons le fonctionnement du SPW, où personne n'est totalement responsable de quelque chose, où les directions générales se coordonnent à coup d'accords de collaboration, où son propre scope ( champ de compétences) est forcément limité et dépend des volontés du gouvernement. Ce jour-là, les députés wallons n'ont pas pu l'interroger sur sa gestion opérationnelle de la crise, qui fera l'objet d'une audition ultérieure. Ainsi progresse la commission: on plante le cadre général, on entend les hiérarques, puis, plus tard, les opérationnels. Avec des exceptions: le responsable de la gestion hydrologique du SPW Mobilité et Infrastructure, Philippe Dierickx, envoyé au casse-pipe sans le parapluie de ses supérieurs, le 17 septembre dernier, face à David Dehenauw, chef du Bureau du temps à l'Institut royal météorologique (IRM) et, c'était prévu, au représentant de l'Efas (système européen d'alerte aux inondations), sauf que ce dernier a eu l'idée de demander à la Commission européenne s'il pouvait répondre à l'invitation de la commission d'enquête parlementaire. Pour compléter les propos de Sylvie Marique dont il dépend, le directeur du Centre régional de crise, Simon Riguelle, sera auditionné le 24 septembre prochain. Celui-là même qui avait lancé dans L'Echo n'être qu'une "courroie de transmission". Le patron du Centre national de crise, qui a été perquisitionné le 12 septembre, sera également de la partie. Un logiciel en ligne pourrait avoir conservé la trace des messages échangés par les intervenants durant ces jours funestes. Au plan légal, il n'existe pas de "phase régionale de gestion de crise" placée entre la phase fédérale et les phases provinciales. On peut augurer que cette lacune sera comblée au terme des travaux de la commission, Bart De Wever (N-VA) en ayant déjà fait la demande de son côté. En dépit de son rôle imprécis, le centre de crise namurois a été associé à toutes les réunions de la phase provinciale. Qu'a-t-il fait des avertissements de crue émanant du service Gestion hydrologique du SPW MI à la suite des prévisions alarmantes de l'IRM (150 mm en-dessous du sillon Sambre-et-Meuse), dès le 12 juillet? Pourquoi ne semble-t-il se réveiller que le 14 juillet après l'alerte rouge "inondations" lancée à 6 heures du matin par la Gestion hydrologique? Mine de rien, Sylvie Marique a profité de sa tribune du 10 septembre pour allumer quelques contre-feux. "Le Centre régional de crise est responsable du dialogue avec les autorités décisionnelles, d'où les protocoles signés avec les gouverneurs de province. Les rôles sont bien définis. Quand il n'a pas de rôle, le centre de crise ne doit pas être un élément perturbateur." Au bénéfice d'Elio Di Rupo: "Mon rôle n'est pas de transmettre les plans de gestion des risques d'inondation au ministre-président." Un petit coup de pouce à Philippe Henry (Ecolo), ministre de tutelle du SPW MI: "Je n'ai pas trouvé dans le schéma institutionnel un texte qui régit les alertes Efas, vers la Région wallonne." Lors de son audition du 17 septembre, Philippe Dierickx, le directeur de la Gestion hydrologique, est venu dire que le système européen d'alerte aux inondations Efas, auquel la Région participe depuis 2015, n'était pas encore "exploité de manière opérationnelle dans notre circuit, notamment parce qu'on n'a pas pu le valider". Qu'il n'était pas calibré pour la Wallonie, "pas facile à interpréter". Ce qui a fait bondir le député François Desquesnes, brandissant des copies de capture d'écran de l'Efas... "Les dégâts, c' est Philippe Henry, les morts, c' est Di Rupo." Cette formule terrible, Le Vif l'a entendue, quand un pacte de non-agression suspendait le temps au-dessus de Namur et que d'aucuns, par divers canaux, s'efforçaient de faire taire Damien Ernst. Le trublion de l'ULiège avait très vite pointé un doigt accusateur vers le barrage d'Eupen, déjà saturé le week-end précédant les inondations, sans qu'on ait songé à faire un peu de la place pour les pluies exceptionnelles annoncées, le lundi 12 juillet, par l'Efas et l'IRM. Les lâchers de la nuit du 14 au 15 juillet sont l'une des causes évoquées pour expliquer la vague qui a ravagé la vallée de la Vesdre. Dans leur grande majorité, les habitants n'ont pas été évacués. Deux tiers des pertes en vies humaines sur un total de trente-neuf. Les vagues observées simultanément sur la Vesdre et sur la Hoëgne, rivière affluente de la précédente et qui reçoit une partie de l'eau des Hautes-Fagnes où la station de Jalhay a explosé tous les records de pluie, restent toujours un mystère. Barrages formés par des embâcles ou des castors et qui craquent sous la pression de l'amont? Le spécialiste attitré des barrages de la Région wallonne, Michel Pirotton (ULiège) a été très prudent lors de son audition du 10 septembre. Il l'a admis: "Une manoeuvre de lâcher peut créer une vague." Mais affirmé à plusieurs reprises qu'à Eupen, "l'hydrogramme sortant était moins élevé que l'hydrogramme entrant", que "le barrage a rempli son rôle de laminage de crue", que "l'ouvrage n'est pas abîmé, mais qu'il faudra recalculer pour voir s'il est toujours en sécurité en cas d'événements extrêmes". Le professeur Pirotton pense qu'il faut réfléchir aux priorités de l'ouvrage, à la fois réservoir d'eau potable et écrêteur de crues. L'ingénieur Pirotton semble regretter un manque de gestion: "On ne peut pas laisser vieillir un barrage, il faut le gérer." Il a toutefois tenu à rassurer les commissaires-enquêteurs: "Le barrage est manoeuvré au départ du site en période de crise. En télégestion, il y a des carnets de bord, oui, sans doute." Dans Grenz-Echo, quelques jours plus tard, un ancien échevin des travaux de la Ville d'Eupen déplorait le manque d'entretien de l'ouvrage et la fonte du personnel chargé de s'en occuper. Pour une fois, le SPW MI a répondu point par point. Une présence humaine est assurée en semaine, mais pas le week-end. Il faudra attendre les auditions des 1er et, surtout, du 8 octobre prochains, pour en savoir davantage. Pourquoi la décision n'a pas été prise de soulager le barrage d'Eupen déjà très plein le week-end des 10 et 11 juillet? Quelle était la nature de l'incident au déversoir de crue, survenu le mercredi et résolu en fin de matinée, d'après le cabinet Henry? A quel rythme et avec quelle force les "restitutions" ont-elles eu lieu la nuit du 14 au 15 juillet? Ces questions sont toujours sans réponse. Le 1er octobre, la haute hiérarchie du SPW MI viendra se présenter: d'abord, Etienne Willame, le directeur général de cette imposante administration, suivi des inspecteurs généraux à la tête du département Expertises hydraulique et environnement, puis celui des Voies hydrauliques de Liège et Barrages-réservoirs. Mais les ingénieurs plus proches du terrain, comme Fabian Docquier, directeur des Barrages-réservoirs et un représentant d'Engie, le gestionnaire des barrages de Robertville et de Butgenbach qui ont délesté pour éviter l'inondation de Stavelot et Malmedy, ne seront entendus que le 8 octobre. Déstabilisé lors de son audition du 17 septembre, Philippe Dierickx, le directeur de la Gestion hydrologique, service de vingt-trois agents situé au Centre Perex, sans responsabilités opérationnelles, mais chargé d'anticiper et de suivre les crues et inondations, a tenu informés le directeur général et les inspecteurs généraux. Son énumération des onze réunions du centre provincial de crise consacrées au pont-barrage de Monsin qui menaçait de céder, est à prendre à la lettre. Grâce à des manoeuvres dont le SPW MI peut être fier, Liège n'a pas été inondée, heureusement, mais, selon ce qui se dessine, la vallée de la Vesdre n'a pas bénéficié du même niveau d'attention.