On sent bien qu'il essaie. Mais le silence n'a pas l'ombre d'une chance de gagner. Au fond du trou creusé juste devant la porte, deux ouvriers s'activent à réparer une canalisation d'eau. Leur présence contrarie Croquette le chien, qui ne se prive pas de le faire savoir. Enfin, il y a l'occupante des lieux, qui aimerait faire du silence un allié, sans toujours y parvenir. "Même quand je décide de me taire, je parle", lâche-t-elle, mi fataliste, mi contrariée. On ne reprochera pas à Sabine Laruelle, ex-ministre fédérale, ex-présidente du Sénat, ex-chargée de mission royale, de n'être pas lucide sur elle-même. Ni sur le monde politique qu'elle retrouve après une parenthèse de cinq ans... Ne manque, à la petite musique de ses paroles, que le cliquetis de la machine à coudre qui surfile sa vie depuis la fin de son dernier mandat, en 2014. Sa salle à manger se confond d'ailleurs avec un atelier de couture. Là, des tissus, ici, des patrons, plus loin encore, des bobines de fil. "Coudre me vide la tête", confie-t-elle. Il y a donc tant à vider quand elle rentre du parlement wallon où elle siège désormais? Sans doute. "Quand on est membre du gouvernement fédéral, on est dans la construction collective, avec son cabinet et avec les autres ministres: on cherche des solutions ensemble. Au parlement, on est plutôt dans le contrôle de l'exécutif. On n'a pas directement les mains dans le cambouis."
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On sent bien qu'il essaie. Mais le silence n'a pas l'ombre d'une chance de gagner. Au fond du trou creusé juste devant la porte, deux ouvriers s'activent à réparer une canalisation d'eau. Leur présence contrarie Croquette le chien, qui ne se prive pas de le faire savoir. Enfin, il y a l'occupante des lieux, qui aimerait faire du silence un allié, sans toujours y parvenir. "Même quand je décide de me taire, je parle", lâche-t-elle, mi fataliste, mi contrariée. On ne reprochera pas à Sabine Laruelle, ex-ministre fédérale, ex-présidente du Sénat, ex-chargée de mission royale, de n'être pas lucide sur elle-même. Ni sur le monde politique qu'elle retrouve après une parenthèse de cinq ans... Ne manque, à la petite musique de ses paroles, que le cliquetis de la machine à coudre qui surfile sa vie depuis la fin de son dernier mandat, en 2014. Sa salle à manger se confond d'ailleurs avec un atelier de couture. Là, des tissus, ici, des patrons, plus loin encore, des bobines de fil. "Coudre me vide la tête", confie-t-elle. Il y a donc tant à vider quand elle rentre du parlement wallon où elle siège désormais? Sans doute. "Quand on est membre du gouvernement fédéral, on est dans la construction collective, avec son cabinet et avec les autres ministres: on cherche des solutions ensemble. Au parlement, on est plutôt dans le contrôle de l'exécutif. On n'a pas directement les mains dans le cambouis." Faut-il qu'elle l'aime, ce cambouis, pour que son absence lui pèse! C'est là, dans cette mécanique de solutions, qu'a démarré son parcours atypique de "technicienne des matières", bien davantage que de politique pur jus. La politique, elle n'y avait jamais pensé. Mais quand en 2002, alors qu'elle dirige la Fédération wallonne de l'agriculture (FWA), Didier Reynders frappe à sa porte, elle se demande s'il n'est pas temps pour elle d'apporter sa petite pierre à l'édifice. Deux questions se posent alors à cette fille de parents indépendants, élevée dans une famille catholique pratiquante: dois-je entrer en politique? Et au MR? Double oui!Elue comme parlementaire en 2003 alors qu'elle n'occupe pas une place en ordre utile, elle devient d'emblée, sur proposition du président libéral Louis Michel, ministre fédérale de l'Agriculture, des Classes moyennes et des Indépendants. "Une aventure extraordinaire, sourit-elle. J'ai pu prendre des initiatives et améliorer la vie des gens." Elle se souvient de ce cultivateur âgé qui lui a pris le bras à la foire de Libramont. "Grâce à vous, je vis mieux", lui a-t-il affirmé, les larmes aux yeux. Aventure extraordinaire ou pas, Sabine Laruelle, qui ne s'est pas tout à fait fondue dans le moule politique classique, se dit qu'elle ne finira pas sa carrière en politique. En 2013, elle commence à songer à un autre avenir. "Je ne voulais pas faire le mandat de trop. La politique, c'est matin, midi et soir. Après onze ans, j'avais besoin d'être régénérée, même si j'avais veillé à garder une vie de Sabine à côté de ma vie de ministre. J'ai pris la liberté d'arrêter. Je ne suis pas partie dégoûtée et ce n'est pas non plus que je n'en avais plus envie. Mais certains aspects de la vie politique m'embêtaient, comme les relations de pouvoir, le fait de devoir nommer des gens à soi, d'en tuer d'autres... Quand j'ai décidé de me retirer, certains ont mal pris mon absence sur les listes électorales. Je ne voulais pas faire croire aux électeurs que je serais encore là après le scrutin. J'ai tout de même fait la campagne de 2014. Le MR m'a beaucoup donné et j'ai beaucoup rendu. Onze ans de vie, tout de même. Je savais aussi que j'aurais plus de chances de décrocher un nouvel emploi avant mes 50 ans. Ce n'est pas simple de partir, c'est le fruit d'une longue réflexion. Avant de trancher, j'ai appelé mes proches. Je leur ai juste demandé: "Serez-vous là si j'ai un coup de mou après avoir arrêté?"." Elle arrête, donc. Ceux qui la connaissent bien disent son visage plus apaisé. En quittant la politique, on perd l'adrénaline, ce piment discret mais addictif. On se leste aussi du stress. "J'étais sur la brèche tout le temps, plus dans le stress de l'expression que de l'action. En politique, on peut briser une carrière sur un mot de trop ou de trop peu, quoi que l'on ait réalisé. Alors, me connaissant... Si quelqu'un me posait une question en conférence, j'étais capable de lui rentrer dedans, ce que tout le monde n'appréciait pas. C'est toujours après que je me disais: "Flûte, qu'est-ce que j'ai encore lâché là?"." Sa vigilance est de tous les instants. Un jour où l'ex-ministre déneige son trottoir, un journaliste passe par hasard devant chez elle. Un article lui est illico consacré dans la gazette du lendemain. Il lui arrive de se demander si quelqu'un n'entreprendrait pas de fouiller ses poubelles. "Je suis moins sur le qui-vive maintenant." Sans emploi, Sabine Laruelle envoie des CV, comme tout le monde. Et reçoit très peu de réponses. "Je ne voulais pas de coups de pouce, je souhaitais trouver un travail moi-même." Les chasseurs de tête qu'elle rencontre ne voient pas que faire d'une ex-ministre ni de ses compétences, à part du lobbying. Ce qu'elle refuse. "Chercher un emploi est un exercice qui oblige à la modestie." Quitter la politique aussi. Car les plages "soirées" et "week-ends" de son agenda, jadis surchargées, sont désormais vides. Elle s'était préparée au silence entêté de son téléphone, moins au reste. Ainsi Sabine Laruelle s'inscrit-elle à ses premiers cours de couture. Elle recommence à lire, à voir ses amis, à réinvestir sa maison de Gembloux où elle ne passait, en général, pas plus de trois heures de suite - sauf pour dormir - du temps où elle était ministre. Tout est à réapprendre. Même l'informatique. Devenue consultante indépendante, elle travaille pour une société active dans la qualité agroalimentaire. En juin 2017, lorsque la société est revendue, elle met un terme à la collaboration. Deux mois plus tard, Pierre-Yves Jeholet, ministre wallon de l'Emploi, lui demande de rejoindre son cabinet comme conseillère à temps partiel. Elle sera notamment commissaire du gouvernement au Forem. Il n'est pas du tout prévu, alors, que Sabine Laruelle se représente à un scrutin: elle a tourné la page. Le téléphone bleu se met pourtant à sonner. Elle décline poliment les propositions qui lui sont faites de figurer sur la liste pour 2019. Le téléphone insiste. Elle répond d'accord, mais juste en appui, comme dernière suppléante. "Tu dois être tête de liste pour les régionales", répliquent en choeur les cadors libéraux David Clarinval, Willy Borsus, Jean-Luc Crucke et Pierre-Yves Jeholet. Il faut croire que leurs arguments font mouche. Six semaines avant le scrutin, Sabine Laruelle en parle à ses parents: ils sont de bon conseil. "Mieux vaut le regret de l'avoir fait que le remords de ne pas y avoir été", lui dit son père. Dont acte. Quelque 14 000 voix de préférence saluent son retour sur les listes électorales, le deuxième score dans la circonscription de Namur. "Ça m'a fait plaisir qu'on ne m'ait pas oubliée et que mon style fasse écho chez certains. On m'aime ou on ne m'aime pas mais je ne laisse pas indifférent." Elle aurait préféré le niveau fédéral, et ses débats vifs à la Chambre, ce seront la Région wallonne et son parlement plus policé. "Le travail parlementaire est beaucoup plus solitaire que le travail exécutif, relève-t-elle, sans pour autant rêver de redevenir ministre. Un temps pour tout! Cinq ans en dehors de ce milieu m'ont fait un bien fou et m'ont permis de relativiser. Il y a aussi des gens plus compétents que moi pour faire le boulot aujourd'hui ." Relativiser? "Après onze ans en politique, on voit tout avec une focale particulière, confie-t-elle. Quand on replonge dans la vraie vie, sans casquette politique, on s'aperçoit que les gens ne savent pas comment se constitue un collège communal, ni qui est dans quel parti, ni qui les préside. Ça remet les choses à leur juste place." Dans le milieu politique, certains élus n'ont jamais envoyé un CV ni gagné moins de 4 000 euros net par mois. La politique est l'alpha et l'omega de leur existence: la quitter, c'est mourir. Il existe pourtant d'autres vies que celle-là, dans lesquelles les réseaux sociaux ne servent pas de boussole. De retour sur les bancs du parlement wallon, Sabine Laruelle ne parvient pas à poser de questions en séance aux membres de l'exécutif. Elle a occupé leur place et juge que les ministres n'ont pas besoin de ses interventions pour établir leur politique. "Pour moi, le travail parlementaire consiste à plancher sur des résolutions et à amener des suggestions. Mais comment bien le faire quand on est de la majorité? Qu'on arrête de rire: l'exécutif et le Parlement ne sont pas du tout indépendants l'un de l'autre! Où est la séparation des pouvoirs? Je ne remets pas le système en cause car la majorité des parlementaires travaille vraiment. Et imaginer négocier au Parlement un texte qui l'a déjà été longuement au sein du gouvernement ne serait pas réaliste. Ni efficace. Je n'ai donc pas d'autre solution à proposer. Mais je me sens très peu utile dans ma fonction actuelle. Or, ce sentiment m'est essentiel." Sabine Laruelle ne pense pas persévérer en politique à l'issue de ce mandat. Elle se lève d'un bond. Croquette a filé discrètement vers la porte d'entrée, toujours ouverte pour les ouvriers. Elle revient avec l'effronté dans les bras. "J'ai peur que cette petite chose fragile sorte et se fasse écraser", avoue-t-elle. Il l'accompagne depuis trois ans maintenant et elle se dit bien contente de l'avoir eu auprès d'elle durant les périodes de confinement. Pareil avec sa machine à coudre, qui lui permet de fabriquer, surtout pour les autres, masques, essuies, tabliers, sorties de bain et sacs. "Je ne suis pas une grande créative, épingle-t-elle. Mais j'aime trouver les matières et tissus qui vont bien ensemble. Pour le reste, je ne suis pas spépieuse, il y a toujours un petit truc qui ne va pas dans ce que je couds, comme un fil qui dépasse, mais ça ne m'embête pas." Sabine Laruelle ne regrette rien, ni d'avoir plongé en politique, ni d'avoir arrêté, ni d'avoir repris. Quand elle prend une décision, elle s'y tient. Tout au plus regrette- t-elle certaines expressions. "Je suis impulsive et je dis trop vite ce que je pense. Ça ne m'a pas empêchée de faire de la politique. Ça m'a valu quelques ennuis mais aussi du respect. Emily Hoyos (Ecolo), Laurette Onkelinx (PS), Melchior Wathelet (CDH) sont des amis, en qui j'ai entière confiance. Je n'ai jamais fait de la politique pour être aimée. Si une petite partie des gens m'apprécient, c'est déjà pas mal. On ne peut pas plaire à tout le monde. Certains ne m'aimaient d'ailleurs pas dans mon propre parti. Mais je n'aime pas tout le monde non plus." "Nous avons terminé, lance un ouvrier. Laissez couler l'eau quelques minutes. Si vous avez un peu de couleur rouille, c'est normal." Croquette acquiesce. Entre-temps, le facteur est passé.