La porte est ouverte. "J'arrive", crie une voix venue de l'intérieur. La voilà, sandales aux pieds et sourire aux lèvres. "Installons-nous au jardin, propose-t-elle. Ensuite, je vous emmènerai dans mon petit coin de paradis." Il fait bleu, le vent caresse les fleurs et les vies, du linge sèche sur des fils. Assise à l'ombre d'un arbre, Emily Hoyos n'est plus la coprésidente d'Ecolo de jadis. Ce n'est pas qu'elle s'en moque mais son fil rouge consiste à être juste elle-même. "Je n'ai jamais eu l'impression de devoir être quelqu'un d'autre que moi lorsque j'étais en politique, dit-elle. J'ai arrêté au moment où j'aurais peut-être été contrainte de le faire. Quitter ce milieu-là est le fruit d'un long processus de maturation." Alors, on rebobine?
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La porte est ouverte. "J'arrive", crie une voix venue de l'intérieur. La voilà, sandales aux pieds et sourire aux lèvres. "Installons-nous au jardin, propose-t-elle. Ensuite, je vous emmènerai dans mon petit coin de paradis." Il fait bleu, le vent caresse les fleurs et les vies, du linge sèche sur des fils. Assise à l'ombre d'un arbre, Emily Hoyos n'est plus la coprésidente d'Ecolo de jadis. Ce n'est pas qu'elle s'en moque mais son fil rouge consiste à être juste elle-même. "Je n'ai jamais eu l'impression de devoir être quelqu'un d'autre que moi lorsque j'étais en politique, dit-elle. J'ai arrêté au moment où j'aurais peut-être été contrainte de le faire. Quitter ce milieu-là est le fruit d'un long processus de maturation." Alors, on rebobine? Aux élections de 2014, les écologistes emmenés par le duo Olivier Deleuze-Emily Hoyos se prennent une raclée à tous les niveaux de pouvoir. "Trois mois avant, on savait déjà ce qui nous attendait, assure l'ex-coprésidente. Il y a, comme toujours avec les verts, un effet de cycle. On sait que notre matelas d'électeurs est de 10 à 12%. Les autres, il faut aller les chercher. J'assume ma part de responsabilité dans cet échec. Et puis, on a payé cher le dossier photovoltaïque et la manière dont il a été géré. Deux jours avant les élections, je me suis excusée auprès des victimes de cette bulle, qui se sont senties flouées. Si on l'avait fait plus tôt, les choses auraient peut-être été un peu différentes." Au lendemain du scrutin, de vertes voix réclament la démission des coprésidents alors que leur mandat se termine en 2016. Le premier, Olivier Deleuze évoque un départ ; Emily Hoyos n'en parle pas, même si elle est sûre de passer la main. "J'aurais pu et dû partir le lendemain du scrutin, confie-t-elle. Mais je ne trouvais pas éthique d'être coresponsable de l'échec et de m'en aller au moment de faire le sale boulot. En restant à mon poste, j'ai en quelque sorte enfreint les règles du jeu, celles qui font tomber un entraîneur quand son équipe perd. Cela a été mal compris. A refaire, je m'y plierais, mais avec un sentiment de devoir non accompli. Et en ayant du mal à me regarder dans la glace". Le sale boulot... Privé de 3,2 millions de financements publics, Ecolo doit se séparer de quelque 300 collaborateurs. "C'est ce qui a été le plus dur: licencier mes amis. Je n'en dormais plus." Cassée, Emily Hoyos se retrouve vide et vidée. Ainsi s'enclenche une longue réflexion pour celle qui s'était toujours dit qu'elle arrêtait la politique avant de devenir cynique. "Le risque est grand: quand on est tout le temps dans la négociation et le rapport de force, on relativise pour se protéger. De là à devenir cynique, il n'y a qu'un pas." A la mi-mars 2015, elle arrête tout, suspendant jusqu'à son mandat de conseillère communale à Profondeville. Elle se sent comme ce personnage de dessins animés qui n'a pu s'arrêter de courir et qui pédale dans le vide, au-dessus du ravin. Sans parachute, comme le prévoient les règles internes aux verts. "Je suis tombée dans un grand trou. J'ai été malade. Pas en dépression mais épuisée physiquement, psychologiquement, nerveusement. Dans un tel état, on n'est pas en mesure de penser à ce que l'on va faire ensuite." Sa vie se met en pause, pendant neuf mois. Le temps d'une gestation. Elle établit une liste de choses à faire, comme repeindre le haut de l'escalier de la maison qu'elle habite avec sa famille à Lustin. Une mission en remplace une autre, de sorte que la liste ne se désemplit pas. En janvier 2016, enfin, elle n'y inscrit plus rien: il y a place, désormais, pour vivre autre chose. A l'issue de ces neuf mois, Emily Hoyos est sûre de trois envies professionnelles, toutes centrées sur le partage de l'expérience acquise en vingt ans au parti, en cabinet, dans l'associatif, au parlement wallon: elle veut donner cours, intégrer le conseil d'administration d'une organisation en laquelle elle croit, établir des ponts entre la société civile et les entreprises d'un côté, le monde politique de l'autre. Elle cumule aujourd'hui les trois. "La manière dont j'ai fait de la politique m'a sans doute aidée. Je préfère les ponts aux digues." Elle enseigne la communication politique à l'UCLouvain, préside le conseil d'administration de l'UNamur et travaille comme consultante indépendante chez Akkanto, où elle aide les non-politiques à mieux comprendre comment le politique fonctionne - et inversement. Emily Hoyos n'a pas dévié d'un iota sur ses convictions et reste profondément écologiste. "En politique, on se focalise sur l'objectif et peu sur les moyens d'y arriver, avec les rêves et contraintes de chacun. On est dans la conviction alors que ce qui compte, c'est que chacun franchisse le pas qui est à sa portée. Je cherche aujourd'hui le moyen d'aider les gens à le franchir, puisqu'ils sont a priori d'accord sur l'objectif, et j'y arrive plus que lorsque je faisais de la politique." Elle se lève et gagne son coin de paradis: un terrain qu'elle aménage, profitant d'une année sabbatique, pour y cultiver herbes et légumes selon les principes de la permaculture. Une petite mare, quelques buttes de terre sur lesquelles des courgettes grandissent, une cabane où ranger les outils. On installe la table sous un arbre. L'herbe est encore fraîche de rosée. "Je n'ai pas eu de désillusions par rapport au milieu politique. J'en connais les règles depuis longtemps et je sais comment en jouer. Mais j'en ai appliqué certaines alors qu'elles me semblaient contre-productives. Ma manière de fonctionner est par exemple peu compatible avec le twittage intempestif et le fait de parler pour parler. J'ai donc beaucoup de respect pour ceux qui continuent à faire de la politique alors que certains - et les médias avec eux - scient la branche sur laquelle la démocratie est assise. Je sais que d'autres, lucides, se demandent pourquoi ils font ceci ou ça, ou pourquoi ils participent à une polémique alors que le sujet mérite un débat serein." Avec le recul, Emily Hoyos a eu souvent le sentiment d'être peu efficace. En cause, la théâtralisation de la vie politique, qui constitue selon elle le plus grand frein à l'efficacité. L'irruption des réseaux sociaux et celle des caméras au parlement wallon, par exemple, ont changé la donne. "Le spectacle n'est pas la démocratie. La transparence n'est pas le spectacle et n'est pas incompatible avec un débat de fond qui prend son temps jusqu'à déboucher sur un accord qui satisfasse tout le monde. En outre, la twittosphère est épuisante: les politiques sont en permanence au tribunal, en gestion de crise et en campagne électorale. Or, la dimension du temps est essentielle à la construction politique et aux décisions qui rassemblent. Les politiques s'arment de communicants alors que le travail, technique, politique, relationnel est ailleurs." La violence inhérente au milieu, elle s'y attendait. Elle a même parfois été violente elle-même, reconnaît-elle. "Je suis arrivée avec cuirasse, bouclier et casque. Je suis une femme, donc la vigilance est mon quotidien. J'étais bien entourée et outillée pour réagir aux coups de poignard et aux accords qui ne tiennent pas. Je ne m'en sentais pas moins une cible. Et comme j'avais tout le temps peur, j'étais assez insupportable avec mes équipes. J'étais sur le qui-vive, à regarder sous mes pieds si personne n'y avait glissé de peaux de banane et à jeter des coups d'oeil dans mon rétroviseur pour voir venir les coups de poignard dans le dos, y compris de mon propre camp. Je me sentais en session d'examens permanente, sans savoir sur quoi portait la matière et sans avoir eu le temps d'étudier. Mais il n'y a pas eu un matin où j'ai pensé: "je n'y vais pas". Malgré les peaux de banane, je n'ai pas glissé. Même si on a perdu les élections." Son arrivée à la présidence du parlement wallon, en 2009, avait pourtant suscité des sourires moqueurs. A 32 ans, celle qui allait occuper le perchoir n'avait jamais été parlementaire. Le choix d'Ecolo était culotté. "J'ai servi de produit de communication pour le parti et je l'ai accepté. J'étais un symbole, celui de la rupture par rapport à la génération de José Happart. On a d'ailleurs changé beaucoup de choses, notamment les indemnités de sortie des députés. Cible des vieux grincheux, je me suis battue, je les ai remis à leur place et je me suis bien amusée. Je jouais à la jeune et eux, aux vieux. Je n'étais pas totalement outillée en compétences relationnelles. Je serais un peu moins premier degré maintenant. Et moins insécurisée. Comme ce serait confortable de refaire mon parcours avec mon âge actuel!" Aujourd'hui, Emily Hoyos profite d'autant plus d'une vie sans coups de poignard ni peaux de banane. Elle est toujours en contact avec ses ex-alter ego responsables de partis. Consciente qu'elle passerait plus de temps avec eux qu'avec ses proches, elle a noué de belles relations avec Benoît Lutgen, ex-président du CDH, Paul Magnette (PS) ou Charles Michel (MR), en dépit de leurs différences idéologiques et de leur concurrence électorale. "On s'appréciait. Même si nous avions des discussions difficiles. J'étais contente de les voir. Cela a rendu mon quotidien plus viable et cela m'a aidée politiquement. Il est plus facile de conclure des accords si les relations sont bonnes." Dans ces années en politique, Emily Hoyos a conservé, gagné et perdu des amis. "J'ai débarqué avec Jean-Michel Javaux, Ronny Balcaen, Jean-Marc Nollet, Stéphane Hazée. Jacky Morael nous appelait "les jeunes cons", et c'était un vrai compliment. Toutes ces amitiés se sont prolongées. J'en ai perdu quelques-unes aussi... C'est un apprentissage, une sorte d'entrée tardive dans la vie adulte. Quand on débute en politique, jeune et sans enfants, on travaille sans compter, et les collègues sont les amis. C'est grisant, clanique, tribal. En même temps, c'est un peu du chiqué. Car la politique est un travail, pas un passe-temps entre amis. J'avais et j'ai toujours d'autres priorités que la politique dans ma vie. J'aurais peut-être pu être plus ambitieuse et plus battante... Pour continuer en 2014, j'aurais dû consentir plus de sacrifices, et je n'avais pas envie." La politique, Emily Hoyos l'a pourtant adorée. Elle s'y sentait à sa place. La quitter est un vrai processus de deuil. Presqu'un sevrage. Ceux qui la pratiquent, baxtérisés à l'adrénaline, se sentent utiles, même si ce n'est pas le cas. "La politique donne du sens à la vie. Avec elle, on sait pourquoi on se lève. Elle remplace tout, elle remplit tous les vides et compense tous les sacrifices consentis. Certains ne parviennent pas à décrocher parce que la politique est pour eux le seul moyen de réaliser leurs valeurs et leur cause. Pour d'autres, c'est la seule façon d'échapper au vide." Sortie du rafiot politique depuis 2015, Emily Hoyos assure n'avoir aucun regret et être très heureuse aujourd'hui. Pense-t-elle parfois à replonger? "Je mentirais si je disais que je n'y pense jamais. Mais dans le contexte actuel? Je n'ai plus d'ambition politique personnelle. Si j'y retournais, ce serait pour apporter tout ce que j'ai appris depuis lors mais par quelle voie? Et la politique en a-t-elle envie? Je pense en tout cas que l'on devrait imposer des années sabbatiques en politique parce qu'il est très difficile de rester connecté à la vraie vie, même si on le veut. Il est fondamental de revivre de temps en temps, avec les gens, en quittant la posture politique. Sinon, on est déprogrammé pour vivre le réel. Parce qu'on est programmé pour vivre dans l'invivable."