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Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s'adaptent le mieux aux changements. " Charles Darwin, prophète de la transformation digitale ? A tort, le Web attribue souvent au célèbre naturaliste cette phrase qui fait le bonheur des conférenciers en entreprise, mais qu'il n'a pourtant jamais formulée, assurent les rares experts de ses ouvrages. Qu'importe le crédit. La citation résume " la " priorité économique à l'ère postcoronavirus : s'adapter ou mourir. Subitement, la crise actuelle a en effet affecté tout ce qui façonne notre activité économique. Les ventes ou les services. La logistique. Les rapports humains. L'organisation du travail. La communication. Dans ce contexte inédit, le matelas digital que certaines entreprises ont acquis ces dernières années ne constitue pas seulement un précieux moyen pour amortir le choc à court terme. Il est surtout en passe de devenir leur plus grand atout pour s'adapter à l'ère postcoronavirus. " Il y aura un avant et un après en matière de digitalisation et d'organisation des entreprises ", affirme Marc-Alexandre Legrain, consultant en stratégie digitale et fondateur de Management Academy. En particulier pour celles qui ont trop longtemps négligé les opportunités digitales, que ce soit par principe, par méconnaissance ou par manque de temps. " Les manuels d'histoire retiendront le mois de mars 2020 comme la date pivot d'un changement de notre économie, résume Eric Pansin, CEO d'Ordiges, qui édite des logiciels de gestion pour des acteurs publics et privés. Cette crise a révélé toutes les failles dans l'organisation des entreprises. Elle va les pousser à avancer dans la bonne direction. " Message en partie reçu. Dans un sondage mené par le bureau de recherches iVox pour le compte de la société Teamleader, 56 % des PME belges indiquent qu'elles seront dorénavant plus favorables au travail à domicile. Et une sur deux (53 %) annonce vouloir à l'avenir miser davantage sur la digitalisation. Ces dernières années, la notion de transition digitale s'est vidée de son sens déjà nébuleux, à mesure que les entreprises ou les administrations s'en sont emparées pour célébrer la moindre nouveauté numérique. Exactement comme ces villes qui s'autoproclament smart cities après avoir acquis deux bornes wifi publiques et une appli pour payer le parking. Une boutique en ligne sur un site obsolète, un nouveau programme austère pour Richard-de-la-compta, une formation à Excel 2016 en 2020 ? Transition digitale ! " Quand on leur parle de digitalisation, beaucoup d'entreprises nous disent qu'elles ont déjà un site Web ", soupire Marc-Alexandre Legrain. Pourtant, celle-ci est censée désigner un processus bien plus global et ambitieux. Qui vise, au minimum, à exploiter les possibilités du numérique et de l'automatisation dans chaque maillon d'une activité : des processus internes jusqu'à la vitrine commerciale en ligne. Facturation, suivi de commandes, gestion d'achats et de stock, vente en ligne, valorisation du travail à distance, numérisation de la relation client... " Une difficulté fréquente, c'est de trouver un logiciel de gestion suffisamment transversal pour que tous les rouages d'une entreprise puissent s'y imbriquer parfaitement, témoigne Marc-Alexandre Legrain. Cela nécessite une réflexion en amont. " Pour Ruben Pieraerts, cofondateur de l'agence Alinoa, " beaucoup d'entreprises actives depuis plusieurs années veulent développer de l'intelligence artificielle, alors qu'elles délaissent leurs outils de base. Il y a encore énormément d'évangélisation à faire en la matière, au-delà des touches cosmétiques de digitalisation. Quand on voit que des entreprises ferment parce qu'elles ne savent pas organiser des réunions à distance, cela pose question en 2020. " De son côté, Eric Pansin pointe le " pragmatisme à la belge " de ces acteurs publics qui veulent encore imprimer et réencoder toutes les factures qui leur parviennent désormais au format numérique. Bon nombre de PME sous-estiment également ce que la notion de digitalisation va induire. " Leur première erreur, c'est de croire que la transition digitale est une étape à atteindre, et non un processus continu, constate Renaud Delhaye, de l'Agence du numérique (AdN), plus connue sous la bannière Digital Wallonia. De ce fait, elles perdent rapidement l'avance qu'elles avaient prise sur les concurrents. La seconde erreur, c'est de penser que leurs clients vont spontanément utiliser les nouveaux supports digitaux. Les PME ont très peu de ressources pour être proactives en ce sens. Ou pire, elles n'ont pas les compétences pour gérer leur notoriété en ligne. " La Belgique serait-elle à la traîne en la matière ? " Plutôt en milieu de peloton ", rectifie Jeroen De Wit, administrateur délégué de l'entreprise gantoise de logiciels Teamleader, qui compte des clients dans six pays européens. " Aux Pays-Bas, les PME qui nous contactent ont déjà travaillé en amont sur la solution qu'elles souhaitent développer. En Belgique, elles savent rarement où elles veulent aller, ni même pourquoi. En revanche, le degré de digitalisation me paraît plus faible encore en Allemagne. " A en croire l'indice européen relatif à l'économie et à la société numériques (Desi), la Belgique serait troisième, dans l'Europe des Vingt-Sept, en matière d'intégration de la technologie numérique dans les entreprises. Mais les résultats semblent biaisés vu la méthodologie utilisée : en ne tenant compte que des entreprises comptant plus de dix employés, l'indice Desi exclurait 95 % des acteurs belges du secteur marchand et 96 % du non-marchand, comme le montrent les chiffres de l'Office belge de statistique (Statbel) pour l'année 2017. Deux tendances se dessinent au niveau de l'intégration des outils numériques. La première est liée à l'ancienneté : les entreprises établies depuis de nombreuses années éprouvent en général plus de difficultés à moderniser leurs infrastructures, surtout si celles-ci sont lourdes. La deuxième serait géographique : " Plus on descend vers le sud du pays, plus le degré de maturité est faible ", avance Ruben Pieraerts, qui a pu constater un fossé Wallonie-Flandre en tant qu'ex-président de la Fédération des métiers du Web (Feweb). Tous les deux ans, Digital Wallonia publie son baromètre de la maturité numérique des entreprises wallonnes. Ses enseignements confirment le sentiment de tous les experts interrogés : il y a bien une évolution ces dernières années, mais elle n'est pas assez rapide. " C'est probablement en matière d'automatisation des processus de travail que l'on a le plus progressé, résume Renaud Delhaye. Là où on est encore franchement mauvais, c'est quand il est question du numériser la relation client et d'exploiter ces données à des fins commerciales. Si 75 % des entreprises wallonnes achètent en ligne, seules 10 % d'entre elles vendent par ce canal-là. " Dans le dernier baromètre numérique, 65 % des participants annoncent même ne pas vouloir se numériser pour ne pas avoir à grandir. Bien plus qu'un gain financier, la digitalisation offre pourtant une ressource tout aussi précieuse : du temps. " Quand certaines entreprises observent une diminution de leurs coûts, celle-ci est toujours liée au temps qu'elles parviennent à libérer pour effectuer d'autres tâches ", confirme Jeroen De Wit. Moins de travail administratif, c'est tout bénéfice pour se focaliser sur les services rendus aux clients ou aux ambitions de croissance. A l'aube de la crise, ce sont surtout les acteurs déjà résolument investis dans une logique digitale qui ont pu d'emblée limiter les dégâts. A Etterbeek, l'entreprise familiale Les Parquets du monde, créée il y a plus trente ans, fait partie de ces rares PME qui ont constamment fait évoluer leur vaisseau digital. Un site Web au début des années 2000, puis un magasin en ligne il y a dix ans, des outils hébergés sur le cloud pour travailler à distance et, plus récemment, des logiciels automatisés pour la facturation et le suivi des commandes. " Nous ne sommes pas rentables dans le contexte actuel, mais notre webshop nous a au moins permis de maintenir une partie de nos activités et de dépanner nos clients professionnels, commente Benoît Harris, patron des Parquets du monde. Nous restons accessibles en permanence via le Web. Le vrai bénéfice de ce que l'on a réalisé, c'est que nous serons directement opérationnels à la réouverture. La digitalisation est pour nous un gain de confort, de temps et de flexibilité : grâce à ces outils, n'importe qui peut reprendre une vente en cours. " Aujourd'hui, la PME s'attelle, avec l'agence Alinoa, à développer un webshop dans une optique plus commerciale, en travaillant entre autres sur son référencement. " J'espère avoir un résultat abouti d'ici un an ou deux ", conclut Benoît Harris, dont l'objectif principal consiste à préparer la relève. Consultant en stratégie digitale, Marc-Alexandre Legrain se devait de montrer lui-même l'exemple en tant qu'entrepreneur. Via sa société Management Academy, il est devenu un expert du blended learning, une technique d'apprentissage éprouvée qui combine des séquences de formations à distance et en présentiel. Comme pour le secteur événementiel, le coronavirus a lourdement affecté son agenda. " En deux heures de temps, toutes les formations en présentiel prévues pour les prochaines semaines ont été annulées, raconte-t-il. Je ne pouvais pas admettre une telle perte de chiffre d'affaires. En un week-end, j'ai donc trouvé une solution pour faire migrer tout l'apport pédagogique présentiel sous un format 100 % digital et interactif. Mais pour réussir ce tour de force dans un délai aussi court, il faut avoir l'habitude de jongler avec les outils numériques. " Ce qui n'est pas dans l'ADN de nombreux entrepreneurs. Bientôt un bond dans les demandes d'accompagnement digital ? Il est encore trop tôt pour l'affirmer. Jusqu'ici, les professionnels du secteur faisaient régulièrement face à des interlocuteurs convaincus des atouts d'une transformation digitale ambitieuse mais paradoxalement réticents à passer à l'action. La crise du coronavirus pourrait faire sauter ce verrou historique. Parce qu'elle ne leur laisse plus d'autre choix.