Vingt-cinq universitaires, toutes disciplines confondues, se sont rassemblés dans un collectif dénommé "Covid rationnel". Ils sont mathématiciens, intensivistes, virologues, politologues, physiciens, ou encore anthropologues et remettent en question la gestion de la crise sanitaire actuelle par les autorités fédérales.
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Vingt-cinq universitaires, toutes disciplines confondues, se sont rassemblés dans un collectif dénommé "Covid rationnel". Ils sont mathématiciens, intensivistes, virologues, politologues, physiciens, ou encore anthropologues et remettent en question la gestion de la crise sanitaire actuelle par les autorités fédérales.À titre d'exemple, ils s'interrogent sur le "lockdown" décrété la semaine dernière, qu'ils considèrent comme injustifié par rapport à la situation épidémiologique actuelle. "La communication qui a entouré cette nouvelle salve de mesures nous laisse perplexes. La présentation extrêmement lacunaire et probablement biaisée des chiffres de contaminations dans les écoles était trompeuse pour le grand public. Qui plus est, les chiffres de cette semaine confirment que l'épidémie entame naturellement un reflux", déclarent-ils lors d'une conférence de presse virtuelle destinée à communiquer sur leur mission."Depuis un an, la gestion de la crise sanitaire est critiquable. Il y a une autre approche possible, plus rationnelle. La semaine dernière, nos décideurs ont été gagnés par la peur, leurs décisions ne sont pas optimales", décrète Vincent Laborderie, politologue à l'UClouvain et porte-parole du Think Tank. "Dans cette crise sanitaire, tout ce qui touche aux sciences sociales a été mis de côté", déplore-t-il. "Alors que la clé du respect des mesures de lutte contre le covid passe justement par une dimension sociale très importante", poursuit-il. Le collectif est partisan d'une vision alternative de riposte stratégique pour la gestion de la crise sanitaire du covid-19. Ses membres entendent lancer un appel aux politiques pour qu'ils cessent de prendre des décisions "non objectivables, sans véritable débat scientifique et public ouvert". Il regrette que le gouvernement n'écoute principalement que les experts du GEMS qui pour eux ne sont pas représentatifs de tous les avis émis dans la communauté scientifique. "Le gouvernement ne se remet à aucun moment en question, d'autres visions de la crise doivent être acceptées. Il faut ouvrir le débat public et scientifique", lancent ses membres". Le collectif avance: "Depuis que le confinement a été mis en place il y a un an, cette crise n'est plus uniquement sanitaire, mais aussi sociale, économique, psychologique.Or, "nous ne pouvons que regretter de voir que l'on se limite à l'expertise médicale et virologique dans la gestion de cette crise multiforme", poursuit-il.Elisabeth Paul, professeur en politiques et systèmes de santé de l'ULB, s'inquiète des effets indirects de cette crise qui perdure, notamment les dommages collatéraux en termes de santé publique : "On voit de plus en plus de cancers qui ne sont pas traités à temps, une explosion des MST, une augmentation des suicides, de la solitude, de l'isolement, une déscolarisation et une paupérisation de la société, les dégâts psychologiques sont importants." Pour elle, il est utile de mettre en balance tous les effets de la crise afin de choisir les mesures les plus efficientes. Raphaël Jungers, professeur de mathématiques appliquées à l'UCLouvain, entend favoriser la collecte, l'analyse et le partage des données afin de susciter l'adhésion de la population, réagir agilement face à l'épidémie, mais aussi objectiver les prises de décision. "En particulier, il faut un cadastre précis de la situation hospitalière, principal point d'achoppement de cette crise, une meilleure communication transparente et rigoureuse, et une acquisition et un partage professionnels des données." "À peu près un tiers de la capacité standard de nos lits de soins intensifs sont occupés par des patients Covid-positifs. Combien d'entre eux souffrent réellement de complications liées au Covid? (...) Quel est le profil de ces patients (durée d'hospitalisation, durée en soins intensifs, pathologies, âge, localité, déterminants sociaux)? Nous l'ignorons", déplore Raphaël Jungers. Il ajoute : "Selon les données à notre disposition, les mesures décidées le 23 mars n'étaient pas nécessaires, au vu de la lenteur de la progression et de l'inflexion qui était déjà visible, et qui est confirmée cette semaine." Le mathématicien néo-louvaniste insiste également sur l'importance cruciale de l'open data. "Il faut que l'on apprenne dans ce pays à acquérir et partager les bases de données. Même les données que Sciensano possède ne sont pas toutes accessibles pour l'ensemble de la communauté scientifique", enchaîne-t-il. D'autre part, les mesures prises doivent faire l'objet d'une évaluation post-hoc, selon le professeur: "La manière dont des courbes sont agitées devant le grand public, sans aucune explication ni remise en question, est trompeuse pour l'opinion publique, qui par conséquent ne sait plus à quel saint se vouer".Bernard Rentier, virologue à l'ULiège et le Dr Mélanie Dechamps, médecin en soins intensifs à l'UCLouvain plaident pour des mesures ciblées plus efficientes. "Le risque zéro est intenable, nous visons un risque acceptable, en réalisant la balance-bénéfices/risques afin de minimiser les risques collatéraux graves ", déclarent-ils. Les deux spécialistes sont partisans de mesures temporaires permettant une reprise contrôlée des activités. Cela passe notamment par des activités à l'extérieur. "On nous avait dit en septembre qu'on passerait d'une gestion de crise à une gestion des risques, mais il n'en est rien à l'heure actuelle", est d'avis Bernard Rentier. "Le mot d'ordre aujourd'hui devrait être 'dehors, dehors, dehors!', car on sait que le risque de se voir à l'extérieur est négligeable. Et que fait le gouvernement ? Il supprime en premier le plan plein air", fustige le virologue. Ils sont aussi pour le déploiement urgent de tests rapides et d'autotests. "Il est nécessaire de tester en priorité de façon systématique pour détecter les lieux de contamination principaux et protéger les personnes à risque". Cela passe aussi, selon eux, par la mise en place urgente de plans opérationnels avec les acteurs de terrain que sont les écoles, l'HORECA, la culture qui pourraient rouvrir dans le respect des gestes barrières et en favorisant une bonne aération. Le Dr Dechamps déplore que les médecins généralistes aient été complètement mis à l'écart dans la gestion de cette crise, car ce sont eux qui sont au plus près des patients dans l'éducation à la santé, l'utilisation des tests, ou encore, la vaccination. "Les médecins généralistes ont leur rôle aussi à jouer dans le déploiement des autotests ", estime le Dr Dechamps.Le collectif réclame, par ailleurs, un renforcement des soins de santé, dont la crise a montré "les faiblesses et les limites". Pour ces experts du terrain hospitalier, la possibilité d'augmenter la capacité hospitalière doit être sérieusement envisagée en cas de pic épidémique. "On a vécu deux vagues épidémiques et rien n'a été mis en place pour augmenter les lits en soins intensifs. Pourquoi ne pas renforcer ce système, à commencer par augmenter la capacité de riposte hospitalière pour l'adapter aux besoins saisonniers, revaloriser les professions infirmières et renforcer le rôle de la première ligne ?, s'interrogent-ils. "Cela serait très probablement plus efficient que d'arrêter toute une économie, de priver les enfants d'école et de creuser les inégalités sociales".Le think tank "Covid rationnel" se dit ouvert à de nouveaux membres, mais également à la collaboration avec tout chercheur ou initiative intéressé(e) par la gestion de la crise sanitaire.