Ahahahahah. Hilarante, vraiment, cette vanne du petit malin qui, sur Facebook, le 25 novembre dernier, a posté: "Thanksgiving: journée internationale de lutte contre les violences faites aux dindes", alors que ce jour-là était aussi consacré à la lutte contre les violences faites aux femmes. Le calendrier est parfois mal fait. Mais bon, les unes comme les autres se font massacrer sans que ça n'émeuve personne.
...

Ahahahahah. Hilarante, vraiment, cette vanne du petit malin qui, sur Facebook, le 25 novembre dernier, a posté: "Thanksgiving: journée internationale de lutte contre les violences faites aux dindes", alors que ce jour-là était aussi consacré à la lutte contre les violences faites aux femmes. Le calendrier est parfois mal fait. Mais bon, les unes comme les autres se font massacrer sans que ça n'émeuve personne.Les dindes. Etrange: lire ce mot ne fait pas apparaître une image mentale de volaille. C'est comme les chiennes, les grues, les thons, les pouliches, les poules, les juments, les truies, les bécasses, les cougars. Les levrettes ou leurs opposées, les étoiles de mer. Et les chattes, comment les oublier, les chattes? Puis les morues. Ainsi que les vaches (souvent grosses, d'ailleurs). Les hommes étaient-ils si paresseux, lexicalement parlant, pour puiser toutes leurs insultes dans le répertoire animalier? Autant d'occurrences, cela ne peut relever de la coïncidence. Pour Serge Garcet, professeur au département de criminologie de l'ULiège, ce vocabulaire a une signification claire: c'est un beau gros stéréotype de genre. De ceux qu'il est si difficile de déconstruire. "Les femmes sont reléguées au même rang que les animaux, donc elles ne font pas vraiment partie de l'humanité avec un grand H, donc elles sont inférieures aux hommes." Donc elles peuvent être chassées, pêchées, traquées, violentées. Tuées. Quoique (petite parenthèse), un chaton torturé provoque souvent plus d'émotion collective qu'une meuf qui en a pris plein la gueule. Il suffit d'être un brin cinéphile: le viol, les coups, le sang débordent à l'écran, mais un oiseau écrasé serait considéré de mauvais goût (fin de la digression). Il est frappant de constater que derrière quasi tous ces vocables transparaît une allusion sexuelle évidente. Ou une évocation blessante à un physique jugé disgracieux (c'est-à-dire n'inspirant pas le désir sexuel). Ou un sous-entendu cinglant quant aux capacités intellectuelles de ces idiotes. Connes, moches, putes: le triptyque habituel des insultes faites aux femmes. Car les ramener inlassablement à leur apparence, leur corps, leur sexualité - qui sera toujours trop forte ou trop faible, jamais adéquate -, c'est leur refuser l'accès à l'espèce pensante, une taxinomie uniquement réservée aux hommes. Tout au plus sont-ils traités de porcs, eux. Parfois de chiens, ce qui n'a rien de sexuel. Ou de requin, qui n'a pas de nom pour sa femelle, et de toute façon, personne n'attend d'elles qu'elles soient "ambitieuses et sans pitié". Les comparaisons animales que leur réserve la langue française sont même plutôt avantageuses. Un (bel) étalon. Un coq (et sa basse-cour). Un lion. Un chaud lapin. Fier comme un paon. Malin comme un singe. Doux comme un agneau. Fort comme un boeuf. N'en jetez plus! Le mâle est flatté et l'ours mal léché pèsera peu dans la balance. Rusée comme une renarde, bizarrement, ça sonne beaucoup moins bien. Ce ne sont que des mots. Pourtant, ils façonnent la société, ils accentuent les inégalités de genre, ils charpentent l'infériorisation de la moitié de la planète. D'ailleurs, s'il ne s'agissait que de lettres assemblées sans aucun pouvoir symbolique, "iel" serait passé totalement inaperçu quand il a fait son entrée, parmi 30 000 autres, dans Le Robert (en ligne, faut pas exagérer), début novembre. Et personne ne s'étranglerait en avalant un point médian de travers. )