Il n'y a rien de plus schtroumpf que le langage politique.
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Il n'y a rien de plus schtroumpf que le langage politique. "Vous êtes un vrai schtroumpf, mon cher Schtroumpf, on ne pourra jamais vous l'enlever", a dit le premier. "Et vous, vous en êtes un autre, cher Schtroumpf ; schtroumpf je suis et schtroumpf je resterai, seulement voilà, mon schtroumpf est incompatible avec celui du schtroumpf, schtroumpfons-en là mon cher Schtroumpf, soyons #fiersdêtreschtroumpfs et bonne schtroumpf à tous et à toutes", a répondu le second, et la conférence de presse de deux libéraux se termina, à Namur, un lundi matin de janvier, dans l'impression que se dénouait un grand débat doctrinal entre philosophes de pointe.Un langage est une convention, par laquelle chacun de ses locuteurs s'accorde à donner à chaque mot une valeur. C'est ce qui rend celui des Schtroumpfs incompréhensible aux non-Schtroumpfs s'il n'est pas mis en contexte, comme dans ce passage dans Le Pays maudit où Johan et Pirlouit rencontrent un Schtroumpf en fuite, qui leur explique que leur village est menacé par un "schtroumpf qui schtroumpfe du schtroumpf". Tout le monde voit bien que c'est grave, mais personne ne comprend de quoi il s'agit, y compris Pirlouit, qui se demande si c'est un bandit qui parle du nez, ou un éléphant qui joue du cor, et qui en fait même des cauchemars, jusqu'à l'arrivée des héros au Pays maudit, où c'est un dragon qui crache du feu qui, en lui roussissant dangereusement les fesses, élucide l'énigme linguistique. L'énigme soulevée par la conférence de presse de lundi matin, à Namur, reste, elle, irrésolue. On ne saura jamais vraiment ce qu'est un libéral. Les deux bleus ont échangé dans leur langage, où libéral peut tout vouloir dire tant que c'est pour se faire plaisir. Ils avaient l'air de se comprendre, mais ce n'est que parce qu'ils étaient d'accord pour ne pas devoir définir leur schtroumpfisme.Leur langue, notez, ne diffère que par sa couleur de celle des rouges, des verts ou des orange: dans chacun de ces villages, on ne définit sa doctrine, on se contente de la nommer, et on charge le mot libéral d'une émotion contraire à celle qu'elle prend chez les bleus, ici pour griffer, là pour flatter. Mais si, à Namur, chacun se schtroumpfait mutuellement par flatterie, personne n'a pu savoir qui était le vrai libéral de l'histoire, parce que personne n'a défini ce qu'était un libéral, et que chacun a considéré que le libéralisme lui était intrinsèque puisqu'ils étaient d'accord pour se dire qu'ils l'étaient tout autant l'un que l'autre. Leur libéralisme n'en était un que parce qu'ils le portaient sur le crâne, comme le chapeau blanc des petits hommes bleus, pas parce qu'ils l'avaient dans la tête. Affaire de signe ostentatoire plutôt que de croyance, leur controverse doctrinale n'est en fait qu'une querelle de personnes, et leur fracture celle d'intérêts contrariés. Le Schtroumpf qui schtroumpfe du schtroumpf, lundi, à Namur, n'était pas un bleu qui broie du brun, ni un libéral qui bouffe du conservateur, pas non plus un dégoûté qui dégueule du dégoûtant, ni un ministre qui s'éloigne du libéralisme, pas plus qu'un président qui fait du Zemmour. C'était juste un Picard qui parlait du Montois, et Bouchez qui parlait de Crucke. Chacun voulant cracher du feu pour roussir les fesses de l'autre.