C'était il y a 25 ans. Le 20 octobre 1996, la Marche blanche inondait les boulevards Lemonnier et du Midi, débordant sur les rues adjacentes du centre de Bruxelles. Plus de 300 000 personnes issues de tout le royaume manifestaient contre les actes pédophiles et meurtriers de Marc Dutroux et de ses complices - et, plus globalement, contre les errements d'une enquête révélant un système policier, judiciaire et politique ayant failli dans la protection des plus fragiles. Ce rassemblement populaire, d'une ampleur inédite pour un pays si peu enclin à la colère collective, fut un des événements marquants d'une affaire qui, entre 1995 et 2004 - année de ce qu'on a qualifié, en Belgique, de "procès du siècle" - a fait vaciller la société dans son ensemble.
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C'était il y a 25 ans. Le 20 octobre 1996, la Marche blanche inondait les boulevards Lemonnier et du Midi, débordant sur les rues adjacentes du centre de Bruxelles. Plus de 300 000 personnes issues de tout le royaume manifestaient contre les actes pédophiles et meurtriers de Marc Dutroux et de ses complices - et, plus globalement, contre les errements d'une enquête révélant un système policier, judiciaire et politique ayant failli dans la protection des plus fragiles. Ce rassemblement populaire, d'une ampleur inédite pour un pays si peu enclin à la colère collective, fut un des événements marquants d'une affaire qui, entre 1995 et 2004 - année de ce qu'on a qualifié, en Belgique, de "procès du siècle" - a fait vaciller la société dans son ensemble. Pourtant, si elle a ébranlé l'image de la police et de la justice, et souligné la place des médias dans le récit national, elle n'a sans doute pas laissé la place au ressenti des enfants qui, à l'époque, en ont été témoins. Certes, le documentaire Les Enfants de l'année blanche, réalisé en 1997 par Agnès Lejeune pour la RTBF, avait déjà donné la parole à des élèves d'une classe de morale dans le Hainaut. Mais Petites (1), le film de la journaliste Pauline Beugnies, diffusé ce 19 octobre sur La Trois, interroge une mémoire aujourd'hui plus lointaine. Ils avaient entre 6 et 17 ans au moment des faits. Ils se souviennent où ils étaient et ce qu'ils faisaient ce 17 août 1996, lorsque les corps de Julie Lejeune et Mélissa Russo ont été retrouvés à Sars-la-Buissière. Dans le documentaire, ils parlent en voix off, anonymes, en français et en néerlandais. Leurs témoignages accompagnent un mélange de vidéos tournées en VHS (fêtes de famille, jeux, câlins, promenades) et d'images télé d'archives. Aux interviews des parents suite aux retransmissions en direct de la commission Dutroux, leurs souvenirs proposent un écho qui donne chair à de profondes questions sociétales et à la manière dont les tragédies de Julie, Mélissa, An, Eefje, Sabine et Laetitia ont influencé les étapes cruciales de leur passage à l'âge adulte. En première ligne, la relation à l'espace, à la sécurité, à l'insouciance: "La question de l'interdiction, de la restriction des libertés, la nouvelle crainte envers un monde perçu comme plus dangereux pour les enfants, c'est le gros truc dont tout le monde se souvient, raconte la réalisatrice. C'est d'ailleurs l'idée principale qui ressort dès les premières minutes du film, ce dont les intervenants parlent le plus directement." Mais très vite, une autre intention se dégage du film: "Nous voulions surtout enfin raconter l'histoire à notre manière. Devant un mur de questions restées sans réponses à l'époque, comment donner du sens à cette affaire et ce qui en a découlé? Le récit médiatique dont nous avons hérité est plutôt unilatéral. Nous l'avons subi, nous nous sommes construits par rapport à lui. Mais les enfants que nous étions n'ont pas fait leur catharsis." Au travers de cette libération difficile de la parole, émergent les thèmes de la culpabilité, du rapport à la parole des adultes, au politique, à la sexualité. Plus qu'un trauma, c'est une trace que Pauline Beugnies cherche à dégager des décombres: "J'ai réalisé, en écoutant ces témoins, qu'à l'époque ils avaient peu eu l'occasion de partager leurs réflexions intérieures. A la maison, à l'école. Adultes, alors que certains sont devenus parents, ils ont bien senti que le processus n'était pas encore arrivé à son terme. Il me fallait comprendre ce qui nous a été légué. Répondre aux questions que les récits médiatique et judiciaire ont éclipsées. Rendre compte de la petite histoire dans la grande." Petites s'inscrit donc dans une narration libre, intime, poignante, chorale de ces événements par celles et ceux qui ont vu le sordide entrer par effraction cathodique dans leur intimité. De ces éclats de mémoire collective, Pauline Beugnies reconstitue, avec quelques libertés chronologiques, aidée d'un montage qui ne ménage ni les émotions ni l'intelligence des événements, le fil d'une affaire dont les lignes de faîtes - les funérailles des victimes, la Marche blanche... - n'éclipsent pas les enjeux plus complexes. "C'était important de ne pas tomber dans les écueils du "moment rassembleur", la célébration du tous ensemble. Car que reste-t-il de ce formidable élan quand, aujourd'hui, un enfant sur cinq est victime de violences sexuelles en Europe (1)?" Si la culpabilité a effectivement traversé toutes les strates de la société, Petites donne à entendre comment l'élévation médiatique de Dutroux au statut de monstre a pu cacher une forêt de problématiques plus larges. "On a loupé une occasion de donner une place plus juste à la parole des victimes de pédocriminalité. Il y a eu près de 350 000 personnes dans les rues de Bruxelles et dans la foulée démarrait la commission d'enquête parlementaire. Tout cela est arrivé à un moment où se forme chez les jeunes une première conscience politique, qui vient se fracasser sur cette affaire. Un moment dans la vie qui coïncide avec la découverte de la sexualité, alors que les images de maltraitance inondent la télévision, à l'époque allumée partout, en permanence, à l'heure du JT." Pauline Beugnies repose ces lancinantes questions: comment une société échoue à protéger ses enfants? Comment prend-elle ses responsabilités? Et une autre, qui se dégage nettement de l'ensemble des interventions jalonnant son documentaire: "Comment se construit-on sur les représentations véhiculées par les récits fondateurs? Le récit de l'affaire Dutroux n'est-il pas fondateur de la Belgique contemporaine, tant il a soulevé de nombreuses questions sociétales, judiciaires, policières? Et dans notre génération, chacun y a adossé, façonné sa propre histoire."