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C'est surprenant comme, parfois, les politiques donnent l'impression de se préoccuper davantage des foetus non encore viables que des enfants bel et bien vivants. Ç'aurait été réjouissant, pour l'avenir des petits Belges, d'entendre la N-VA lancer un "pas de gouvernement avec les partis qui ne veulent pas investir dix milliards dans l'enseignement ! ". Ou bien le CD&V se fendre d'un" plus de négociation si on n'impose pas l'école gratuite !". Mais, apparemment, de toutes les problématiques affectant la Belgique, de tous les débats sociétaux impactant ses citoyens, l'avortement est celui de la plus impérieuse importance. Tellement crucial qu'il conditionne la formation d'un futur gouvernement fédéral. C'est ce qu'il a affirmé, Bart De Wever, le 11 juillet, jour de fête de la Communauté flamande (donc de grande écoute). "Je peux vous dire que si des partis donnent le feu vert à une loi que je trouve scandaleuse, ce sera compliqué de faire comme si de rien n'était avec eux le lendemain. C'est en fait impossible, ça ne fonctionnera pas." Copiant ainsi ce que le président du CD&V, Joachim Coens, avait certifié neuf jours plus tôt, lorsque le vote de la loi IVG à la Chambre avait été empêché pour cause de troisième renvoi devant le Conseil d'Etat. " Pour nous, c'est un dossier crucial. Je veux savoir si ce dossier peut être l'objet de discussions, sinon, nous ne continuerons pas. Nous ne formerons plus un trio (NDLR: avec l'Open VLD et le MR dans le cadre de la formation d'un gouvernement fédéral). " Les sociaux-chrétiens flamands font, au moins, preuve de constance : ils s'opposent (ou s'abstiennent) sur tous les sujets éthiques, comme le CDH. Déjà pour le mariage homosexuel, l'euthanasie, la procréation médicalement assistée, il avait fallu attendre que les centristes soient relégués dans l'opposition fin des années 1990, début 2000, pour que le gouvernement arc-en-ciel (libéraux, socialistes et écologistes) fasse passer ces textes. Le conservatisme des nationalistes se révèle davantage aléatoire, eux qui se déclarent notamment en faveur du mariage gay et de l'adoption par les couples homosexuels, et qui ont récemment approuvé une loi sur l'euthanasie (concernant la suppression de la durée de validité de la déclaration anticipée). Bref, pas leur principal cheval de bataille, l'éthique. Alors, bon, que la dépénalisation de l'IVG ne soit pas au goût de Bart De Wever et de ses disciples, soit. De là à en sacrifier un embryon gouvernemental... La coalition Arizona, tombée pour un foetus ? A la Chambre ce mercredi, un nouveau coup de flibuste parlementaire a une nouvelle fois retardé l'adoption du texte. La première proposition de loi demandant la dépénalisation de l'avortement, l'allongement du délai de 12 à 18 semaines et la diminution du délai de réflexion (de 6 jours à 48 heures) date en effet de 2016. Les débats de ces dernières semaines autour de l'interruption volontaire de grossesse sont, en eux-mêmes, révélateurs d'une instrumentalisation de l'IVG. Des débats politiques, exclusivement : quasi pas de réactions de l'Eglise, quasi plus de réactions du corps médical, pas davantage qu'une mobilisation citoyenne. Ceux - et surtout celles - qui se sont publiquement exprimés sont, finalement, les " pros ", essentiellement les mouvements féministes ou laïques. " C'est en cela que le cas belge est intéressant ", note David Paternotte, chargé de cours de sociologie à l'ULB. Ce spécialiste du conflit de genres observe " depuis cinq ou six ans " un regain conservateur dans différents pays. Porté par l'Eglise catholique, " moins par les autres religions ", et instrumentalisé par des partis politiques. " Souvent d'extrême droite ou populistes, voire d'une partie de la droite (comme en France avec la tentative de candidature de François Fillon à la présidentielle), plus rarement de la gauche (comme en Roumanie). " Opposition au mariage pour tous, à la procréation médicalement assistée, à la gestation pour autrui, à l'avortement... Variations nationales autour d'un même conservatisme, portées par des mouvements sociaux d'opposition. " Or, en Belgique, il n'y a pas vraiment de mouvement social contre l'avortement, poursuit David Paternotte. Il existe bien des petits groupes, mais aucun qui ait la même puissance que dans d'autres pays. Peut-être y a-t-il du lobbying discret, un accès plus direct aux représentants politiques, ce n'est pas exclu. Mais, donc, le cas belge est intéressant car il s'inscrit certainement dans le regain conservateur, mais ce n'est pas exactement la même chose qu'ailleurs, puisque ça ne répond pas à une agitation de la société civile. " Alors pourquoi, Bart, pourquoi ? " De Wever fait clairement partie de l'aile conservatrice de son parti, rappelle le sociologue. Mais au sein du mouvement flamand, d'autres regrettent que sur les sujets éthiques, la liberté de choix ne soit pas laissée à chacun. " David Paternotte analyse la sortie du président de la N-VA comme une tentative de crier le plus fort, " de se positionner comme leader de la droite, de lutter pour incarner la droite flamande ", parmi le Vlaams Belang et le CD&V. Peut-être s'agit-il aussi d'une tentative. Comme un politique va jeter à la mer conservatrice une bouteille vide et puis espère que certains électeurs pourront lire à travers. " Il y avait déjà eu des ballons d'essai de Theo Francken, se souvient David Paternotte. Deux tweets, l'un sur des hommes qui s'habillaient en femme et l'autre sur une publicité Zalando. " " Le monde tourne-t-il encore rond ? se demandait l'ancien secrétaire d'Etat dans le premier à propos de messieurs portant du maquillage, de la lingerie ou un sac. Longue vie à l'homme ordinaire qui n'a pas besoin de toutes ces fadaises pour se sentir bien dans sa peau. " Dans le second, commentant une affiche présentant un ado en longue robe blanche, il ironisait : " Il me semble qu'il y a quelque chose à renvoyer. ". " Les deux fois, il avait été très mal reçu en Flandre ", relève David Paternotte. Très mal reçu, mais par qui ? Par les associations de défense des droits des LGBT, par les partis politiques de gauche, assurément. Peut-être moins par certains citoyens convaincus que le monde part en vrille. Que les gamins qui se fringuent en jupe sont anormaux. Que les femmes qui avortent au-delà de douze semaines (voire tout court) sont des criminelles. Que tous ces signes soient les reflets d'une " décadence morale de la société. " L'expression n'est pas signée Bart De Wever, Theo Francken ni même Tom Van Grieken (Vlaams Belang). Mais bien d'un élu républicain du Kansas, aux Etats-Unis, cité par Thomas Franck dans son ouvrage Pourquoi les pauvres votent à droite (éd. Agone). L'auteur américain a essayé de comprendre pourquoi le " prolétariat " et une partie des classes moyennes finissent par délaisser les partis progressistes qui, historiquement, ont pourtant défendu leurs intérêts. Son hypothèse est que les thèmes propres à la gauche (sécurité sociale, salaire, égalité...) ont été supplantés par des enjeux touchant aux modes de vie, à la culture (religion, avortement...). Le chaos économique ambiant aurait conduit ces électeurs à rechercher la sécurité ailleurs, auprès de valeurs morales qui, dès lors, doivent rester stables. Les mâles au boulot, les femelles avec leur progéniture, en grossier résumé. " Les électeurs à qui je parlais m'ont tous avoué qu'ils allaient voter républicain à cause de sujets comme l'avortement ou le contrôle des armes ", écrit Thomas Franck. Qui estime que les " les architectes de la révolution libérale et de l'instabilité sociale qui en découle ont eu l'habilité de mettre en avant leur conservatisme sur le terrain des valeurs. " Séduisant des citoyens qui, en réalité, ont le moins intérêt de les voir arriver au pouvoir, économiquement parlant. " Si les bonnes vieilles valeurs peuvent avoir leur utilité quand les conservateurs sont en tournée électorale, pose l'auteur américain, une fois installés au pouvoir, la seule chose qu'il leur importe de ressusciter, est un système économique avec de bas salaires et des réglementations extrêmement souples. " Rédigé autrement : " votez pour interdire l'avortement et vous aurez une bonne réduction de l'impôt sur le capital ". L'IVG, ce produit d'appel, cet outil de (re)conquête électorale. Partout où il a été mis politiquement sur la sellette (Pologne, Hongrie, Italie, Brésil, certains Etats américains...), " il n'y a pas réellement eu de reculs législatifs, remarque David Paternotte. Mais cela reste dangereux, car il existe d'autres types de recul, d'obstruction. " Des militants qui manifestent devant les cliniques, des médecins " anti " qui font tout pour mettre leurs patientes hors délais, des régions où il devient impossible d'avorter faute d'établissement pratiquant l'IVG, des avocats dits chrétiens qui multiplient les actions contre les cliniques pour trouver une faille juridique, des femmes qui renoncent face à un environnement social/amical/familial hostile... Les petites phrases politiques peuvent ouvrir bien des vannes.