Au Palais 10 du Heysel, le dimanche 5 décembre, le PTB pourrait sembler tenir son dixième congrès, intitulé "Congrès de l'unité". En réalité, il le bouclera davantage par ces cent vingt minutes sur scène qu'il ne le tiendra, tant ses conclusions ont déjà été tirées par ses 890 délégués, qui débattent depuis plus d'un an, dont deux fois en plénière depuis la rentrée.
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Au Palais 10 du Heysel, le dimanche 5 décembre, le PTB pourrait sembler tenir son dixième congrès, intitulé "Congrès de l'unité". En réalité, il le bouclera davantage par ces cent vingt minutes sur scène qu'il ne le tiendra, tant ses conclusions ont déjà été tirées par ses 890 délégués, qui débattent depuis plus d'un an, dont deux fois en plénière depuis la rentrée. Près de deux mille personnes devaient y assister: les congressistes délégués par leur groupe de base, d'abord, ainsi que les autres membres et même quelques dizaines d'invités. Mais, coronavirus oblige, la jauge sera réduite à quelque huit cents personnes. Un congrès, au PTB, est toujours une grande affaire. Instance souveraine du parti, il est censé se réunir tous les cinq ans, mais sa régularité n'a pas toujours été des plus exemplaires. Le dernier s'était tenu en 2015, et le précédent, dit "Congrès du renouveau", en 2008. Celui-ci est généralement présenté comme un tournant dans l'histoire cinquantenaire du PTB. Les participants y formalisèrent sa transformation d'une toute petite formation révolutionnaire maoïste en un parti à la rhétorique moins radicale qui chercherait à s'élargir. Cet élargissement est une des plus habiles réussites politiques du XXIe siècle belge. Entre 2000 et 2021 en effet, le PTB est passé de 1 254 à 24 000 membres, de quatre à 139 conseillers communaux, et de zéro à trente-sept députés (à la Chambre et aux parlements flamand, bruxellois, wallon et européen). Raoul Hedebouw, 44 ans, porte-parole depuis 2008, candidat unique à la succession de Peter Mertens (président depuis 2008), arrivera donc, dimanche, à la tête d'un parti en si forte croissance que, ces dernières années, sa direction a dû tenter de la canaliser. Par exemple lorsque, trop peu assurée de la fiabilité de candidats éventuels aux élections communales d'octobre 2018, elle avait volontairement limité ses dépôts de listes à certaines communes stratégiques - surtout celles de la province d' Anvers, dont il s'agissait de tapisser le territoire afin de préparer l'élection, six mois plus tard, de Peter Mertens au scrutin législatif, mais aussi celles des bassins industriels wallons ou des bords du canal, à Bruxelles. Depuis, plusieurs des conseillers communaux élus ont d'ailleurs fait défection, ce qui justifie, en partie, les craintes au sommet d'un parti dirigé par une petite dizaine de personnes liées, personnellement ou familialement, aux premières années d'Amada-TPO (Alle macht aan de arbeiders-Tout le pouvoir aux ouvriers). Jusqu'à présent porte-parole national, le président Raoul Hedebouw consacrera, dit-il, davantage de son énergie à la Flandre, berceau de sa formation. Mais ce n'est pas le seul changement qu'entérinera ce dixième congrès. Est-ce parce que le Liégeois veut s'imposer en alter ego de Bart De Wever? Les évolutions dans lesquelles s'engage le PTB pour paver le chemin vers le socialisme 2.0 semblent en tout cas emprunter autant à l' Antiquité romaine qu'à l'histoire de la Chine moderne. Car c'est aujourd'hui d'un triumvirat, comme à l'époque de César, mais sans guerre civile, qu'il est question. Raoul Hedebouw ne sera pas seul sous sa cape rouge. En effet, Peter Mertens, lassé, selon son successeur, "par la pression heure par heure qu'impose aujourd'hui le débat politique", si bien que certains ont même évoqué un burnout, quitte la tête du parti, mais il en sera toujours un des cerveaux et un des bras les plus puissants. Il deviendra secrétaire général du PTB, chargé donc de son administration, mais pas seulement. Son poste recouvrira des tâches bien plus politiques, et bien moins discrètes, que celles qu'exerce depuis de longues années Lydie Neufcourt, actuelle secrétaire nationale, qu'il remplacera formellement. "Franchement, je comprends sa lassitude face à cet affaiblissement permanent du débat. Mais on a besoin de Peter pour penser les changements à long terme de notre société, et pour réfléchir à notre stratégie à plus long terme, pas pour répondre à Georges-Louis Bouchez sur Twitter", lance Raoul Hedebouw. Le troisième homme, David Pestieau, occupe actuellement la vice-présidence du PTB et dirige son service d'études. Il pourrait se voir intronisé à la nouvelle fonction de directeur politique. "Il y a un équilibre qui est encore à trouver", avoue Raoul Hedebouw sans confirmer ni infirmer. Beaucoup de fonctions s'apprêtent en effet à être redistribuées, puisque Raoul Hedebouw lui-même ne sera plus chef de groupe à la Chambre, ni porte-parole national, qu'il y a ce travail de directeur politique à créer et à pourvoir, qu'il faut voir qui s'occupera des relations avec les fédérations provinciales, et puis qu'il s'agira aussi, avant ça, de reconstituer un bureau national. Celui-ci, qui se réunit chaque semaine, compte une dizaine de membres - Raoul Hedebouw y siège déjà, comme David Pestieau et Peter Mertens, et est le vrai siège du pouvoir au PTB. C'est ce nouveau bureau, censé se recomposer à la fin de l'année, qui ensuite établira définitivement qui fera quoi dans le nouvel organigramme. Ce bureau national s'appuie, un étage plus bas, sur le conseil national dont il est issu. Le conseil national est statutairement souverain pendant les longs moments où le congrès ne se réunit pas. Il compte une petite cinquantaine de membres désignés par le congrès, et a été renouvelé lors de la dernière séance plénière du congrès, fin octobre. La volonté portée par le triumvirat et le bureau était de le rajeunir et d'y faire entrer davantage d'ouvriers. "Il y a une dizaine d'ouvriers de plus dans le nouveau conseil national que dans l'ancien. On l'a fait dans les parlements, où on a ramené des députés ouvriers, il faut le faire aussi et encore plus dans les structures du parti", se réjouit Raoul Hedebouw. Et les statuts prévoient que les organisations de jeunes du parti (les scouts des Red Foxes, les étudiants de Comac) et Marianne , son association féministe, y enverront des représentants. Les candidatures ont été soigneusement triées, voire découragées, si bien que le congrès n'a dû passer au vote que pour une toute petite poignée de sièges non pourvus. Et ceux que la direction n'était pas parvenue à décourager ont, bien entendu, été éconduits par les congressistes. En conséquence de quoi, des baby-boomers des débuts du parti qui siégeaient encore au conseil national de celui-ci, il ne devrait plus rester grand monde, hormis le vétéran Herwig Lerouge. "Les membres peuvent vieillir, pas le parti, résume Raoul Hedebouw, on veut transmettre cette histoire du PTB, bien sûr, mais il faut aussi donner une place à la jeunesse, et cette transmission ne doit pas se faire qu'au conseil national." L'éviction des derniers fondateurs actifs dans les plus hauts étages du PTB modifiera-t-elle sa relation au pouvoir? "Ce sont des débats qu'on a, qui ne sont pas faciles, mais qui n'ont rien à voir avec une question de génération", conteste Raoul Hedebouw. Il pointe toutefois les communales de 2024 avec une certaine gourmandise: son parti présentera des candidats bourgmestres dans plusieurs communes, wallonnes en particulier. "Au fédéral, je rappelle qu'on n'a pas été invités une seule seconde pendant toute la durée des négociations. En Région wallonne, on doit bien constater que les écologistes et les socialistes ne témoignent pas d'une très grande volonté de rupture. Mais dans les communes, les conditions objectives et subjectives pourraient nous mener à entrer dans une coalition", argue-t-il, en insistant sur la nécessité d'encore accentuer le travail de terrain. "Et pas seulement dans les sections locales ou dans les communes", précise-t-il. Les sections d'entreprise du PTB sont en effet en croissance: une vient d'être inaugurée dans le secteur des titres-services, dans la région de Charleroi, et d'autres (SNCB, bpost, dans la sidérurgie, l'enseignement ou les soins de santé) sont, paraît-il, très actives. "C'est d'autant plus important de les développer, vu la croissance de nos sections locales: la conscience de classe se développe sur le lieu de travail beaucoup plus que sur le lieu de vie, et la conscience politique ne s'arrête pas à la porte de l'entreprise", ajoute l'encore porte-parole pour quelques jours. A cet égard, les stratèges du PTB envisagent d'ajouter au réseau des onze maisons médicales de Médecine pour le Peuple (il y en a notamment à Molenbeek, Schaerbeek, Herstal, La Louvière, Marcinelle, Seraing), sur lequel le parti a construit les plus significatifs de ses succès locaux, une organisation d'aide sociale, matérielle, psychologique et juridique, "de type Secours populaire, comme ce qu'on a aidé à construire après les inondations de juillet: on voudrait lui donner un caractère permanent", précise encore le futur président. Les plus pauvres ne seraient alors plus seulement soignés, mais aussi nourris, par les paveurs du "socialisme 2.0". Dans les années 1960, le politologue Georges Lavau avait attribué au Parti communiste français l'exercice d'une fonction tribunitienne, par laquelle, comme les tribuns de la plèbe de l' Antiquité, les communistes français traduisaient le mécontentement d'un électorat populaire sans être associés au pouvoir national. Mais le PCF s'était installé dans des bastions municipaux où, depuis ses mairies, il tentait d'améliorer l'existence matérielle de ses concitoyens (par les hôpitaux, le logement, la culture, le sport, le Secours populaire, les colonies de vacances, etc.). Le PTB dispose déjà, côté francophone, de cet électorat populaire (voir tableau ci-dessous). Il est déjà assuré de ne pas être associé au pouvoir national. Il compte déjà quelques structures d'aide sociale. Il lui reste donc à ériger des bastions communaux. "Oui, le PCF des belles années est un modèle qui peut nous inspirer", répond Raoul Hedebouw. Tous les chemins mènent donc bien à Rome pour les tribuns de la plèbe. Y compris celui qui passe par la banlieue rouge.