Qu'est-ce que le courage politique? La noble valeur et sa torve contre- partie, la lâcheté, s'affichent partout à longueur d'interviews et d'éditoriaux, en particulier lorsqu'une question inscrite à l'agenda politique concerne l'islam, et donc très souvent ces jours-ci. Corollaire infamant, déduit de la lâcheté alléguée, l'électoralisme serait alors la pratique politique à laquelle se livreraient des politiques dépourvus de courage, tout juste préoccupés de convaincre le plus d'électeurs possible. Par conséquent, le courage politique, lui, consisterait à adopter publiquement des positions susceptibles de nuire aux intérêts électoraux d'un parti donné. L'homme politique courageux serait ainsi celui qui ne transigerait pas avec ses valeurs, quand bien même celles-ci le mèneraient à la déroute électorale.
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Qu'est-ce que le courage politique? La noble valeur et sa torve contre- partie, la lâcheté, s'affichent partout à longueur d'interviews et d'éditoriaux, en particulier lorsqu'une question inscrite à l'agenda politique concerne l'islam, et donc très souvent ces jours-ci. Corollaire infamant, déduit de la lâcheté alléguée, l'électoralisme serait alors la pratique politique à laquelle se livreraient des politiques dépourvus de courage, tout juste préoccupés de convaincre le plus d'électeurs possible. Par conséquent, le courage politique, lui, consisterait à adopter publiquement des positions susceptibles de nuire aux intérêts électoraux d'un parti donné. L'homme politique courageux serait ainsi celui qui ne transigerait pas avec ses valeurs, quand bien même celles-ci le mèneraient à la déroute électorale. A cet égard, en Belgique, défendre politiquement des positions laïques a toujours été très courageux, car toujours très coûteux. Si courageux qu'à chaque fois que des partis l'ont fait, assumant vouloir battre en brèche les privilèges politiques, matériels et symboliques de l'Eglise catholique, ils se sont fait punir par les électeurs. Ainsi se formule, en Belgique, le théorème de la laïcité. Il est une découverte scientifique très ancienne, en fait. Le Parti libéral est constitué en juin 1846 pour assurer "l'indépendance réelle du pouvoir civil" et "l'organisation d'un enseignement public, à tous les degrés, sous la direction exclusive de l'Etat", stipule le manifeste de son congrès fondateur. Il gagne les élections tant qu'il n'insiste pas trop fort là-dessus. Mais il quitte pour longtemps le gouvernement en 1884, au profit du Parti catholique, après s'être frontalement attaqué aux intérêts catholiques, tellement que le Vatican rompt les relations diplomatiques avec la Belgique, et que la hiérarchie ecclésiastique boycotte les cérémonies officielles du cinquantenaire de l'indépendance, en 1880. C'est l'époque du suffrage universel masculin, et la loi sur l'Enseignement primaire portée par le ministre Van Humbeeck a été, incontestablement, très courageuse. Elle conduit à une "guerre scolaire" et se conclut par une reddition laïque dans les urnes. Pour trente ans, les laïques resteront coincés dans l'opposition, et les catholiques pourront à leur aise réviser la "loi de malheur" de Van Humbeeck. Sous le suffrage universel masculin tempéré par le vote plural, en 1912, les formations laïques, socialistes et libérales, s'unissent en un cartel. Elles veulent "vaincre la réaction cléricale", instaurer le suffrage universel masculin pur et simple, l'instruction obligatoire et défendre "l'enseignement public". Et elles se rétament. Et puis, sous le suffrage enfin vraiment universel, socialistes et libéraux renversent en 1954 la majorité absolue catholique. Ils veulent réorganiser l'enseignement dans un sens favorable à la laïcité, c'est la "loi Collard", qui fait descendre des centaines de milliers de catholiques dans la rue, et perdent, avec la deuxième guerre scolaire, les élections de 1958. La défaite est si pesante aux perdants qu'ils voilent, pour longtemps, leurs aspirations laïques. Aujourd'hui le PS ne défend plus la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat. Elle impliquerait de revoir le financement public des cultes et d'instaurer un réseau unique d'enseignement neutre, ce que le PS, fort courageusement, ne porte plus que comme un objectif "à long terme" qui "requiert un long et profond débat pour une mise en oeuvre réussie" et "postule aussi un consensus, le plus large possible dans la société", déclare la 46e proposition issue du Chantier des idées bouclé en 2017. Les libéraux, eux, ont renoncé encore moins bravement, et beaucoup plus tôt, à ces aspirations. Dès la conclusion du Pacte scolaire, en 1958, le Parti libéral abandonne son anticléricalisme traditionnel. Il devient en 1961 le Parti pour la liberté et le progrès, et accueille certains des mandataires les plus conservateurs du Parti social chrétien de l'époque. L'accommodement trouvé alors pour y parvenir est imposé par le président libéral, Omer Vanaudenhove: chaque parlementaire disposera de la liberté de vote sur les questions scolaire, philosophiques et éthiques. Cet arrangement, génial mais tout sauf courageux, fait triompher les libéraux aux élections de 1965. Ils avaient perdu à chaque fois qu'ils mettaient leur laïcité en avant, désormais ils gagneraient en l'enterrant. Le compromis permet encore aujourd'hui aux réformateurs d'esquiver tous les débats éthiques, et faire co- habiter deux tendances, progressiste et conservatrice, du libéralisme contemporain. Les écologistes, apparus à la fin des années 1970, rassemblent croyants et mécréants, et leurs parlementaires disposent sur les questions éthiques de la même liberté que leurs collègues libéraux. Ils seront toutefois touchés au moins une fois par la malédiction électorale qui semble frapper la laïcité en Belgique. Deux jours avant les élections de 2014, Emily Hoyos, coprésidente écologiste, avait considéré, en débat avec les autres présidents de parti, que les réseaux d'enseignement étaient "une scorie du passé". Cette remise en cause du sacro-saint Pacte scolaire avait outré les acteurs de l'enseignement catholique et leurs défenseurs. "Ecolo veut supprimer l'enseignement libre!" avait immédiatement répondu Benoît Lutgen, et la déroute électorale écologiste vint confirmer ce théorème politique éternel qui, en Belgique, associe défense incisive de la laïcité en campagne et défaite dans l'isoloir. De cette loi découle la mise en veilleuse des revendications historiques par les acteurs qui les portaient. Elle conserve à l'Eglise catholique ses privilèges, alors que la société s'est beaucoup sécularisée depuis la négociation des compromis historiques sur le financement des cultes ou l'organisation de l'enseignement. Aujourd'hui pourtant, la moitié des élèves francophones sont scolarisés dans le réseau confessionnel sans que personne n'ose s'en émouvoir vraiment, tandis que le culte catholique est largement mieux financé par les pouvoirs publics que ses concurrents, sans que quiconque ose remettre en cause ce dispendieux arrangement. Tout le monde a donc abandonné ces combats, car chacun sait combien les mener est coûteux. L'opportunité électorale a vaincu, il y a longtemps déjà, le courage des laïques en politique. D'où vient alors qu'aujourd'hui les partis de centre-droit et de droite accusent la gauche non seulement d'avoir abandonné ses vieux combats anticléricaux mais aussi de lâcheté, lorsqu'elle s'oppose à interdire le port du voile dans les services publics? D'où vient que le Vlaams Belang lui-même prétend camper sur des positions qui rejoignent celles de la laïcité organisée, lorsque, le 3 juin à la Chambre, il dépose une motion, qui "demande au gouvernement de veiller à ce que tous les fonctionnaires, y compris les commissaires du gouvernement, observent la neutralité et excluent ainsi tous les symboles extérieurs de conviction religieuse ou politique de l'exercice de leurs fonctions"? C'est que la modernité a introduit un nouveau facteur dans le théorème de la laïcité et des élections: l'islam. Les musulmans sont devenus plus nombreux, donc aussi plus visibles, surtout dans les grandes villes, et l'islam, alors, s'invite dans les campagnes. Il a recomposé toute la vieille équation, et peut rendre la laïcité rentable, à la stricte condition qu'elle n'oblige que lui. On se rappelle qu'en mai 2019, un tract distribué par deux candidats écologistes sur un marché du nord de Bruxelles avait fait scandale. Il n'eut pas sur le résultat écologiste bruxellois de grande influence, alors même que dans certaines communes, principalement sises au nord-ouest de la Région bruxelloise, les questions du voile et de l'abattage rituel mobilisaient beaucoup d'électeurs musulmans, et que PS, Ecolo et PTB se concurrençaient fort sur ces thèmes. Mais selon les Ecolos eux-mêmes, ce tract qui ne leur rapporta rien à Bruxelles, leur coûta de précieuses voix en Wallonie: celles qui leur auraient permis, disent-ils, de composer les gouvernements wallon et de la Fédération Wallonie-Bruxelles sans le MR. Charles Michel, président du MR, l'avait brandi dans le débat télévisé des présidents de partis, alors même que le président de sa fédération bruxelloise Didier Reynders se montrait, lui, beaucoup moins définitif sur le sujet de l'abattage rituel. Leur parti n'était que peu concerné par le combat du quadrant nord-ouest, mais la fédération bruxelloise l'était tout de même un peu plus que les autres. Les brûlantes discussions de ces dernières semaines ont vu l'incendie se propager sur le même schéma: des décisions que les écologistes espéraient discrètes, voire ciblées (le parti n'a pas communiqué sur la désignation d'Ihsane Haouach au poste de commissaire du gouvernement, et il pensait pouvoir empêcher la Stib de faire appel de sa condamnation pour discrimination envers une postulante voilée sans que l'information sorte des limites des 19 communes), sont mises à l'agenda médiatique et politique national par leurs adversaires, qui savent que ceux que l'islam effraie sont plus nombreux que ceux que l'islam indiffère, et encore plus que ceux que l'islam séduit.Ces adversaires ont compris que le théorème de la laïcité s'est aujourd'hui recomposé, et que plus on parle d'islam, plus s'y opposer est bénéfique électoralement. L'argument laïque de la neutralité, autrefois coûteux contre un monde catholique dominant, devient profitable face à des revendications musulmanes minoritaires. En s'empêtrant aussi maladroitement dans la nouvelle configuration du théorème de la laïcité, les écologistes francophones se rendent en fait beaucoup plus coupables d'islamo-gaucherie que d'islamo-gauchisme. Car aujourd'hui, lorsque sont mises à l'agenda des questions d'ordre cultuel, la combinaison la plus rentable est de défendre l'enseignement confessionnel au nom de nos traditions, et de dénoncer certaines revendications musulmanes au nom de la laïcité. Pas l'inverse. Le courage ou la lâcheté ont peu à y voir. Le calcul beaucoup.