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La récession économique était une certitude incertaine. Elle arriverait, nul n'en doutait, sans toutefois pouvoir dire quand, précisément. Et elle arriva. Un mardi. Le 12 mai, Brussels Airlines en fit une réalité. Mille emplois supprimés, soit un quart de son personnel. Il y avait bien eu d'autres signaux, avant ça : les 23 licenciements chez Pairi Daiza, les demandes de protection judiciaires de Maxi Toys et de E5Mode, les difficultés exacerbées de FNG (Brantano, Ellos, Miss Etam...) Mais aucun de l'ampleur de la compagnie aérienne. Qui a comme ouvert un robinet. Dans la foulée, Ryanair a averti mettre fin à 250 contrats en Europe, augurant une prochaine restructuration qui pourrait toucher 3 000 postes. Le tour opérateur Tui a suivi, avec un dégraissage de 8 000 emplois dans le monde, dont les 2 600 salariés belges ne devraient pas sortir indemnes. " Le transport est l'un des secteurs les plus impactés car, aussi bien concernant les personnes que les marchandises, il n'est pas autonome, il dépend de l'offre et de la demande en amont et en aval ", analyse Bart Jourquin, économiste à la Louvain School of Management. L'Iata, l'association internationale du transport aérien, prédit que sans interventions étatiques (que les annonces récentes viennent peut-être encourager), la moitié des compagnies aériennes dans le monde pourraient faire faillite " dans les prochaines semaines ou mois ". " On se posait déjà des questions depuis quelques années quant à la pérennité du secteur, car il est très polluant et biaise complètement la concurrence, reprend Bart Jourquin. Ici, l'impact risque d'être d'autant plus important que les modèles industriels des entreprises vont se modifier, avec peut-être des relocalisations et la fin des livraisons "juste à temps", au fur et à mesure, au profit de stocks plus importants. " Manutentionnaires, commerçants dans les aéroports, secteur touristique... La chaîne de conséquences sera longue. Le fabricant de valises Samsonite, dont le siège social se situe à Audenarde, a annoncé une suppression encore non quantifiée d'emplois, en raison du coronavirus mais aussi de mauvais résultats pour le début de l'année 2020. Des négociations syndicales sont en cours. " Le secteur du textile et du bois montre quelques signes de fragilité ", épingle Pierre Elias, économiste à l'Union wallonne des entreprises (UWE), qui sonde régulièrement un panel de sociétés quant à leur situation et perspectives. A la question : " Risquez-vous une faillite dans les prochaines semaines ? ", 5 % ont répondu " très probablement " et 12 % " probablement ". " Le secteur des technologies de l'information et de la communication (TIC) semble aussi concerné, ce qui peut sembler interpellant. " Moins surprenant : l'événementiel et l'Horeca, principalement, dont l'activité n'a pas encore été déconfinée. La BRA (Belgian Restaurants Association) estime que 15 à 20 % de ses membres sont susceptibles de déposer le bilan, voire 30 % si la reprise s'avère trop tardive ou restrictive. 95 % du personnel dans l'Horeca est actuellement en chômage temporaire. L'Economic Risk Management Group (ERMG), mis en place par le gouvernement fédéral pour gérer l'aspect économique de la crise sanitaire, a calculé qu'un travailleur sur cinq actuellement au chômage temporaire (tous secteurs d'activités confondus) pourrait à terme perdre son job. Soit jusqu'à 180 000 personnes, dont 50 000 en Wallonie. Près de 6 % du nombre total de salariés dans le privé. Les grosses firmes sont peut-être les plus visibles, mais pas les plus exposées, contrairement à ce que Brussels Airlines pourrait laisser imaginer. " Les grandes et moyennes structures font état de très peu de risques d'augmentation des faillites ", confirme Pierre Elias. A la différence des indépendants et des TPE (entre 10 et 20 employés), les plus à risque. " Parce qu'ils n'ont pas forcément de trésorerie suffisante pour tenir ", constate Bertrand Candelon, économiste et chargé de cours à la Louvain School of Management. Fin 2019, selon une analyse de l'ERMG, environ 5 000 entreprises présentaient des fonds propres en négatif. En 2020, il pourrait y en avoir 2 000 de plus. Le nombre de faillites pourrait doubler, par rapport à l'année précédente. Le gouvernement wallon et la Sogepa viennent de lancer un programme d'accompagnement, " Ré-Action ", destiné à aider les entreprises de moins de dix personnes " qui traversent des difficultés passagères ". Des difficultés qui ne concernent pas seulement celles qui, faute de déconfinement, sont encore à l'arrêt. Celles qui ont repris, aussi, craignent de devoir restructurer. Notamment dans le commerce non alimentaire, dont les enseignes ont pu rouvrir le 11 mai, mais qui ne rattraperont sans doute pas leur volume habituel d'activités avant de longs mois. Le SNI (syndicat neutre pour indépendants) cite l'exemple du secteur de l'habillement. " En cette période de l'année, en temps normal, ces commerces ont écoulé entre 40 et 50 % de leur stock, détaille Olivier Maüen, porte-parole. Aujourd'hui, ils disent avoir vendu 20 %. Les collections étant saisonnières, ça sera très compliqué de revendre ensuite. Et puis, cela crée un manque de trésorerie pour acheter les collections suivantes. Un effet boule de neige. " Après les mesures d'aide urgentes, comme les indemnités forfaitaires compensatoires (primes de 5 000 euros en Wallonie et 4 000 à Bruxelles, qui ont satisfait la moitié des sociétés wallonnes, selon le sondage de l'UWE), les pouvoirs publics vont devoir passer aux mécanismes de relance. " Soutenir tout le monde sera impossible, redoute Bertrand Candelon. Il faudra faire des choix politiques en fonction des moyens disponibles, de la durée du soutien, etc. " La FGTB estime que l'aide devrait être conditionnée à certains critères, comme l'intérêt national des secteurs touchés, la chaîne de valeur qui pourrait être mise en danger, la persistance ou non des difficultés, la contribution à la transition énergétique... Beaucoup d'appelés, peu d'élus. Le robinet est bel et bien ouvert. Quand arrêtera-t-il de couler, ça, c'est une incertitude certaine.