A la mi-mars, le Covid-19 plonge dans les affres une trentaine de milliers de Belges ou résidents belges aux quatre coins du monde, empêchés de rentrer au pays par le lockdown planétaire. Cinq mille personnes se trouvaient au Maroc et leur rapatriement a mobilisé des trésors de diplomatie et 31 ou 32 vols spéciaux affrétés par les Affaires étrangères - 64 selon Mohammed Ameur, ambassadeur du Maroc en Belgique, qui compte sans doute les allers- retours. De ce printemps difficile, il restera des traces. La question de la binationalité risque de venir un jour ou l'autre à l'agenda politique, comme aux Pays-Bas, où plusieurs gouvernements ont déjà tenté d'obtenir de l'Etat marocain qu'il permette aux descendants de migrants de renoncer à leur nationalité d'origine.
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A la mi-mars, le Covid-19 plonge dans les affres une trentaine de milliers de Belges ou résidents belges aux quatre coins du monde, empêchés de rentrer au pays par le lockdown planétaire. Cinq mille personnes se trouvaient au Maroc et leur rapatriement a mobilisé des trésors de diplomatie et 31 ou 32 vols spéciaux affrétés par les Affaires étrangères - 64 selon Mohammed Ameur, ambassadeur du Maroc en Belgique, qui compte sans doute les allers- retours. De ce printemps difficile, il restera des traces. La question de la binationalité risque de venir un jour ou l'autre à l'agenda politique, comme aux Pays-Bas, où plusieurs gouvernements ont déjà tenté d'obtenir de l'Etat marocain qu'il permette aux descendants de migrants de renoncer à leur nationalité d'origine. La crise a aussi donné un coup de projecteur sur le milieu politico-associatif qui, à Bruxelles, sème la méfiance à l'égard des institutions : "Voyez comme les Belgo-Marocains sont discriminés !" Elle a révélé le déficit d'aide consulaire aux Marocains bloqués pendant quatre mois en Belgique et montré l'étendue de la solidarité interpersonnelle. Jamais le nombre de transferts d'argent de la diaspora ou d'amis du Maroc n'avait atteint des niveaux aussi élevés : plus de 200% supplémentaires au début du mois de juillet, selon la société Moneytrans. Rétroactes. Le 13 mars, le Maroc ferme son espace aérien, cloître sa population et la soigne à la chloroquine, l'usine Sanofi Maroc de Casablanca produisant de la Nivaquine et du Plaquenil en abondance. Tenue en respect, la pandémie s'est réveillée après la fête de l'Aïd. Le 24 août, le bilan des contaminations s'élevait à 52.349 cas, dont 888 décès et 36.343 guérisons, selon le ministère marocain de la Santé. Des chiffres à prendre avec des pincettes, car aucune ONG n'a accès aux données détaillées. La situation s'est aggravée dans les villes de Casablanca et de Marrakech. Des témoignages font état d'un village de tentes sanitaires du côté de Tanger et d'une très grande détresse populaire. L'état d'urgence sanitaire a été reconduit jusqu'au 10 septembre. Du côté des Affaires étrangères, on n'a pas chômé. De tous les rapatriements, ceux du Maroc ont néanmoins été les plus difficiles. Karl Lagatie, porte-parole du cabinet du ministre Philippe Goffin (MR), les décrit en trois séquences. "En mars, lorsque de nombreux pays, dont le Maroc, décident de fermer leur espace aérien pour lutter contre la propagation du coronavirus, le SPF Affaires étrangères organise des vols de rapatriement au départ de Marrakech et d'Agadir. Sept vols ont lieu entre le 16 et le 18 mars pour les personnes qui avaient enregistré leur voyage au service Travellers Online du ministère des Affaires étrangères. On n'a pas fait pas de différence entre les Belgo-Marocains et les Belgo-Belges. Tout Belge qui s'était annoncé à l'aéroport a pu prendre l'avion. Ryanair assurait toujours des vols commerciaux depuis le nord du Maroc." D'autres personnes restées sous les radars officiels se manifestent alors et réclament une aide consulaire. "On va donc organiser une deuxième vague de rapatriements, poursuit Karl Lagatie. Pour nous, il s'agissait de Belges, on dit donc "Belges". Mais dans sa lutte contre la propagation du virus, le Maroc a décidé qu'aucun de ses citoyens ne pouvait quitter le territoire : cela vaut aussi pour les Belgo-Marocains qui ont un passeport marocain. "Des tractations s'engagent. "Avec l'accord des autorités marocaines, de nouveaux rapatriements étaient possibles, mais il fallait qu'ils soient justifiés sur le plan social, économique ou médical et validés par les autorités marocaines." Les consulats belges louent des bus pour aller chercher les gens aux quatre coins du pays et les rassemblent à l'aéroport de Casablanca, le seul opérationnel à ce moment-là. La troisième et dernière vague de rapatriements a lieu en mai et juin, via des vols commerciaux facilités par la Belgique et exécutés par Tui. La compagnie aérienne est chargée de regrouper et de conduire à l'aéroport de Casablanca les Belgo-Marocains et résidents marocains en Belgique qui ont pu faire valoir, toujours avec le feu vert marocain, des motifs humanitaires - tels que des enfants ou personnes âgées à charge - un commerce à faire tourner, un emploi, etc. "Au total, résume le porte-parole, 5.000 personnes ont été rapatriées du Maroc entre la mi-mars et le début juillet." Le propos est diplomatique, factuel et serein, à l'image de la communication du ministre des Affaires étrangères, Philippe Goffin (MR). Mohamed, un Belgo-Marocain proche des cercles du pouvoir, livre une version plus cash des événements. "Lors de la première vague de rapatriements, il s'agissait d'évacuer les touristes des hôtels qui allaient fermer, dont des Belgo-Marocains. Les binationaux non-touristes n'étaient pas dans la même situation d'urgence, car ils pouvaient trouver une solution d'hébergement chez des proches. Certains ont néanmoins pu monter dans les avions de touristes, quand il y avait de la place et s'ils s'étaient inscrits sur une liste d'attente." A Bruxelles, les critiques fusent. Malentendu ? Désinformation ? La situation se dégrade lorsque les Affaires étrangères, souhaitant organiser un rapatriement au départ de l'aéroport de Tanger, vont heurter de front la susceptibilité marocaine. "Tiens, s'étonne le Maroc, il y a encore des touristes à Tanger ? Non, leur répond-on : il s'agit de Belgo-Marocains." Les autorités néerlandaises font la même demande via l'aéroport de Al-Hoceima. " Tiens, vous avez encore des touristes à Al-Hoceima ? Non, il s'agit de citoyens néerlandais." Le sujet est sensible. Pour le Maroc, les résidents marocains à l'étranger (RME), près de cinq millions de personnes, sont des citoyens marocains à part entière. Le droit international (article 2 de la Convention de La Haye du 12 avril 1930) et le Code consulaire (article 79) sont très clairs : un binational est Marocain au Maroc, Belge en Belgique. Il était hors de question de rapatrier des Belges ou des Néerlandais considérés comme Marocains sur le sol marocain, décode Mohamed. Le Maroc ne voulait pas créer un précédent en ouvrant la voie à une assistance consulaire belge aux détenus belgo-marocains, une faveur qui a constamment été refusée pour Ali Aarrass. Un cas emblématique, cet Ali Aarrass. En 2019, il a fait l'objet d'une représentation au Théâtre national, Le Choeur d'Ali Aarrass, et d'une bande dessinée à son nom aux éditions Vide-Cocagne. Il vient de se réinstaller à Bruxelles, après avoir purgé une peine de douze ans de prison au Maroc pour sa participation présumée à un trafic d'armes dans un contexte terroriste, des faits qu'il a toujours niés. Le libraire de Molenbeek est un chiffon rouge pour le Maroc qui soupçonne ses soutiens belges, très à gauche, de mener une campagne de dénigrement contre le Royaume et de rouler pour l'Algérie. Voilà donc que s'abattent sur les relations bilatérales belgo-marocaines l'ombre de Ali Aarrass, des Pays-Bas et du Hirak. Du lourd. Née à Al-Hoceima, la contestation du Rif (2016-2017), ou Hirak, a trouvé un écho particulier dans les communautés dont c'est la principale région d'origine. Devant l'impatience des familles bloquées au Maroc, le ministre des Affaires étrangères a accepté la proposition néerlandaise d'organiser un vol collectif de rapatriements au départ de l'aéroport de Al-Hoceima. Un faux pas, visiblement, vu le contentieux entre le Maroc et les Pays-Bas dont des élus binationaux ont critiqué la gestion de la crise rifaine, sans compter l'insistance à remettre en question la binationalité et le refus récent de la justice batave d'extrader vers le Maroc un trafiquant de drogue... Le 23 avril, dans un huis clos du Parlement du Maroc, Nacer Bourita, ministre des Affaires étrangères et des Marocains résidant à l'étranger, accuse la Belgique et les Pays-Bas d'avoir discriminé les Belges et les Néerlandais d'origine marocaine lors des premiers rapatriements et de vouloir "exercer leur tutelle sur les Marocains qui portent la double nationalité" en organisant un vol au départ de Al-Hoceima. Ses propos fuitent opportunément. "Le Maroc a pensé que le ministre belge des Affaires étrangères était manipulé par les Néerlandais, alors que celui-ci ne cherchait qu'à accélérer les rapatriements, relativise Mohamed l'insider. Philippe Goffin s'en foutait que les Belgo-Marocains soient qualifiés de Belges ou de Marocains. Le problème a été vite résolu. Les autorités des deux pays se sont mises d'accord sur des critères humanitaires qui ont permis aux gens de rentrer chez eux." Pendant ce temps, les familles belgo-marocaines sont à cran. Deux plateformes Facebook prennent en charge leurs revendications, dont celle des "Belgo-Marocains bloqués au Maroc" (aujourd'hui, "Belgo-Maghrébins pour nos droits et libertés"), fondée par Mohsin Mouedden, un acteur associatif bruxellois. Avec deux autres bénévoles, il se démène, fait beaucoup de bruit, intervient auprès de Philippe Goffin, qui lui accorde deux entretiens téléphoniques, et se targue d'avoir obtenu la troisième et dernière opération de rapatriement. "Ça valait la peine, quand on a vu le bonheur des gens." Mais le 5 mai, sur le site de Be-One, le parti "postcapitaliste et pour l'égalité raciale" de l'ex-Anversois Dyab Abou Jahjah, Mohsin Mouedden évoque un "scandale d'Etat" et va jusqu'à réclamer la démission du ministre des Affaires étrangères s'il ne présente pas ses excuses aux Belgo-Marocains. Il maintient : " On n'a jamais connu un tel fiasco administratif ! Le SPF Affaires étrangères et l'ambassade de Belgique au Maroc ont commis bourde sur bourde en ne communiquant pas les bonnes informations aux personnes qui devaient se présenter aux autorités de Tanger pour obtenir un laissez- passer, en accordant le retour à un homme mais pas à sa femme, en se trompant sur les adresses... Ils ont même violé la protection de la vie privée en utilisant les réseaux sociaux pour informer ceux qui n'étaient pas repris." Pour la discrimination, il n'en démord pas : "En mars, les sept avions partis d'Agadir et de Marrakech, c'était pour les Belgo-Belges", même si, reconnaît-il, "près de 40% de binationaux en ont profité."Son analyse est loin d'être partagée. "Ce dossier a été instrumentalisé pour tenter de faire croire que les binationaux belgo-marocains étaient discriminés. Faux, s'insurge la députée bruxelloise Latifa Aït-Baala (MR) ! On a connu le même problème avec les Burundais binationaux que la Belgique ne pouvait pas rapatrier, parce qu'au Burundi, ils sont considérés comme des Burundais. Les autorités consulaires belges sont allées rechercher des gens qui se trouvaient à 200 ou 300 kilomètres de Casablanca et la participation demandée aux frais de rapatriement, via une reconnaissance de dette d'un montant de 200 euros, n'est pas exorbitante." La députée bruxelloise regrette que des élus de gauche soient montés au créneau au Parlement "pour des raisons électoralistes" et "qu'au lieu de jeter des ponts, ils construisent des murs". D'autant que les Affaires étrangères n'ont pas ménagé leurs efforts. En invoquant l'article 5 de la Convention de la Haye, elles ont plaidé la nationalité du pays de résidence habituelle et principale, c'est-à-dire, dans les faits, le rattachement des binationaux à la Belgique. En revanche, les quelque huit cents Marocains immobilisés en Belgique, touristes ou en transit, n'ont pas bénéficié de la même attention médiatique ni d'une aide consulaire suffisante. "Une quarantaine de chauffeurs de camion marocains ont été bloqués à Bruxelles pendant quatre mois, illustre Latifa Aït-Baala. Quand l'aide consulaire marocaine s'est tarie, la solidarité intracommunautaire a pris le relais. Ces gens n'avaient pas de quoi se loger et se nourrir ; certains ne voulaient pas s'éloigner de leur véhicule, qui contenait leur marchandise. Avec quelques bénévoles, nous les avons aidés jusqu'à Sète, en France, le seul port d'où ils pouvaient repartir, puisque la traversée depuis le port d'Algésiras, en Espagne, leur était interdite. Avec toute la bonne volonté du monde et sans moyens suffisants, les ambassades et consulats du Maroc ne pouvaient pas faire de miracles." Que restera-t-il de cet épisode agité ? Le 19 décembre 2019, la députée fédérale Nahima Lanjri (CD&V) a déposé une proposition de résolution "visant à faciliter la renonciation à la nationalité étrangère par les Belges possédant la double nationalité". L'article 19 du Code marocain de la nationalité le permet théoriquement, mais la procédure reste discrétionnaire. Nul doute que des bi- nationaux vont envisager de renoncer à la nationalité marocaine, laquelle a été un obstacle plus qu'une aide lors des opérations de rapatriement. D'autres se mobilisent déjà pour changer l'article 79 du Code consulaire belge qui exclut de l'assistance consulaire le binational dans le pays dont il a la nationalité. "Les partis qui, aujourd'hui, crient au scandale avaient voté sa modification en 2018", rappelle Latifa Aït-Balaa. Car la politique belge n'a jamais perdu ses droits.