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Au premier coup de fil, le vendredi 6 mars, sa doctoresse lui conseilla de ne pas trop s'inquiéter, et de continuer à aller travailler. Pas de fièvre, une légère toux, juste un état fébrile. Jacques (1) ne s'est pas vraiment senti pris au sérieux. Il revenait d'Italie, alors il s'attendait à être dépisté ; à ce moment-là, c'était encore ce qui se faisait. Une semaine plus tard, n'allant pas mieux, le trentenaire rappelle, reçoit cette fois consigne de rester chez lui. Mais ne sait toujours pas ce qu'il a. " De toute façon, raconte sa compagne, on respecte les mesures de distance sociale. Mais on ne peut pas s'empêcher de psychoter. On a vu ses parents. Les a-t-on mis en danger ? S'agit-il d'un simple rhum ou du coronavirus ? On ne le saura peut-être jamais. " Avant le Covid-19, les patients ressortaient de chez leur médecin traitant avec une ordonnance. Et un nom à poser sur leur maladie. Mais ça, c'était avant. Avant que les mesures antipropagation instaurent les consultations téléphoniques. Toutes les salles d'attente du pays sont désormais vides, ou devraient l'être. Ce lundi matin-là, seul un patient atteint d'un cancer de la prostate, nécessitant une injection, avait poussé la porte du cabinet du docteur Didier Giet, à Sprimont. Qui, à part ces strictes urgences-là, passe désormais ses journées au bout du fil. Des dizaines d'appels, quasi sans interruption. " Parfois, détaille-t-il, il est nécessaire de faire une anamnèse, ça prend beaucoup de temps. Ça n'allège pas notre charge de travail, au contraire. Mais c'est différent. " Toux + fièvre + asthme : ce monsieur-là entre dans la catégorie des cas inquiétants, dont il faudra prendre des nouvelles d'ici à deux jours. Peut-être une simple bronchite. Peut-être pas. Son certificat médical est envoyé par mail, une infirmière du cabinet ira déposer l'ordonnance (et toutes les autres) dans l'une des pharmacies des alentours. Un antibiotique, qui s'avérera totalement inutile en cas de coronavirus. Mais puisque les diagnostics sont devenus incertains... " Bien sûr, que l'on craint de passer à côté de quelque chose, acquiesce Didier Giet. Mais je pense qu'on risque plutôt de donner des traitements excessifs. On fait ça parce qu'on est en situation de crise et qu'il s'agit d'éviter des centaines de morts. On est en situation de guerre biologique... " Les consultations téléphoniques ne mettent aucun professionnel de la santé à l'aise. " Nous avons été formés, éduqués pour que les examens soient faits au cabinet, en face à face, expose Paul De Munck, président du GBO (Groupement belge des omnipraticiens). Certains d'entre nous, peut-être surtout parmi les plus âgés, sont moins prompts à accepter cette idée. Mais une période exceptionnelle appelle des mesures exceptionnelles. " Les réfractaires, ceux qui continuent à recevoir ou à se rendre au domicile de leurs patients, sont désormais considérés comme commettant une faute professionnelle, selon la Société scientifique de médecine générale. Globalement, les patients se montrent de toute façon assez compréhensifs, constate Christophe Barbut, qui exerce au centre Athéna, à Bruxelles, asbl de première ligne qui accueille les personnes coupées des circuits traditionnels de soins ou ne possédant pas de médecin généraliste (ce qui serait le cas de 30 % des Bruxellois). Les scandales, les éclats de voix, les exigences d'être reçu ou dépisté, sont rares. " C'était plus fréquent au début de l'épidémie. " Ceux qui se rendent malgré tout sur place sont renvoyés chez eux puis rappelés ; parfois la conversation se tient depuis le parking. Cela se corse si certains n'ont pas de gsm. Christophe Barbut et ses collègues sont en train de réfléchir à un autre système de garde, " car actuellement, une seule personne peut assumer cinquante appels, ça risque de ne pas être tenable ". Catherine Claus, médecin généraliste à Montigny-le-Tilleul, vit cette solution d'urgence comme un stress supplémentaire. " Soigner un enfant par téléphone via des questions posées au père... Il y a beaucoup de "peut-être", d'incertitudes, ça me perturbe fortement. " Puis les recommandations qui ont eu tendance à évoluer tous les deux jours, cette dernière semaine. Puis l'aspect financier, " même s'il est évidemment moins important ". Réclamer des honoraires pour un coup de fil était, jusqu'à présent, interdit. Mais bon, même en temps de pandémie, aucun soignant n'avait envie d'être contraint au bénévolat. La ministre de la Santé, Maggie De Block (Open VLD) a annoncé, le 16 mars, que les appels pourraient désormais être facturés 20 euros. A charge directement de l'Inami, les patients ne paieront rien directement. D'autres professionnels de la santé ont moins le choix. La salle d'attente d'Amanda (2), kiné, s'est vidée. Alors une semaine, ça va. " Puis j'avais besoin de vacances. Mais deux, ou plus, je ne sais pas si je pourrai continuer à payer mes crédits. " Nadine, infirmière à domicile indépendante, continue, quant à elle, à visiter ses patients. Des personnes âgées, pour la plupart, nécessitant des toilettes ou des soins. Aucune mesure particulière ne lui a été signifiée. Alors elle se désinfecte deux fois plus les mains, porte un masque et continue à laver ses tabliers avec une dose de Dettol, comme elle l'a toujours fait. " Je ne fais plus de bisous, par contre ", confie-t-elle. Au-delà des conséquences financières personnelles, doit-elle cesser son activité et délaisser des isolés " qui ne voient déjà que moi de la journée ? " Le CPAS de Bruxelles-Ville, lui, vient de trancher : fermeture de son service de soins infirmiers à domicile, malgré les protestations des travailleurs. Paradoxalement, dans les hôpitaux, certains médecins voient aussi leurs activités ralentir. Les opérations et interventions non urgentes ont été postposées. Beaucoup de patients, de toute façon, avaient déjà pris les devants. " Plusieurs ont d'eux-mêmes reporté leur consultation, quelques jours avant que le plan d'urgence hospitalier ne soit d'application, constate Ahmed Goubella, néphrologue à Ath. Cela a l'avantage majeur d'éviter les contacts possibles dans les salles d'attente et de mettre en disponibilité certains médecins en cas d'afflux massif. " Les hôpitaux n'en sont pas encore là. En tout cas pas à l'heure de boucler ces lignes. 361 personnes hospitalisées, mardi 17 mars. 109 de plus, par rapport aux 24 heures précédentes. Mais pas de pénurie de lit, pas de pénurie de main-d'oeuvre. Du moins, pas plus que d'habitude. La suppression des interventions non essentielles permet de réaffecter le personnel dans les services les plus sous pression : les urgences, les soins intensifs et les unités de maladies infectieuses. Le CHU Saint-Pierre, à Bruxelles, a demandé à son personnel de reporter tous les congés d'ici à juin. " Pour rester 100 % mobilisé et disponible, explique Philippe Leroy, directeur général. Nous avons aussi constitué des listes de personnes retraitées volontaires, qui pourraient être rappelées. La suppression des interventions non essentielles nous permet de réaffecter beaucoup de personnes et de ressources. Nous sommes aussi en train de donner des formations pour que chacun soit le plus efficace possible dans un éventuel nouveau service. On constate, également, une très grande solidarité interne. " Jeanne (3), infirmière aux soins intensifs dans un autre hôpital bruxellois, remarque aussi cet " élan incroyable ". " Des collègues, par exemple, reviennent plus vite de leurs vacances. " Et plus aucun ne ricane - contrairement aux débuts de l'épidémie - en croisant quelqu'un, masque sur la bouche, dans les couloirs, " sans raison valable ". Plus depuis que des patients dont on ignorait alors l'infection ont côtoyé des soignants sans protection. Ces fameux masques, tous en craignent désormais la pénurie. " Notre première crainte, c'est qu'on ne veut pas contaminer nos proches en rentrant chez nous, confesse- t-elle. Ça crée une psychose parmi nous. On a l'impression que tout ce qu'on touche est contaminé. " Jeanne estime que la situation est gérable. " Pour le moment. " Mais épuisante, déjà. Car traiter des personnes infectées par le Covid-19 demande du temps et qu'habituellement, ses collègues et elle en manquent tant. On n'entre pas dans une " chambre corona " comme ça. Les mesures d'habillage et de déshabillage s'avèrent très strictes, " et les appliquer, qui plus est seule, nécessite beaucoup de temps. " Si une alarme sonne dans la chambre d'à côté, tant pis, pas question d'accourir. " Idéalement, il faudrait une infirmière auprès de chaque patient. " Idéalement. Ce " staffage minimum ", Aude (4) le ressent également, aux urgences de cet hôpital de la capitale. Ainsi qu'une " grande fatigue morale, alors qu'on était déjà presque à bout de souffle ". Les cas " classiques " ne sont plus que minoritaires, le virus occupe chaque minute, ou presque. " Ça prend une ampleur dingue ! " Ce qui épuise, surtout, ce sont les " les changements constants ". Le trajet de prise en charge du matin ne sera sans doute plus celui de l'après-midi. Les priorités des profils sur lesquels réaliser un frottis auront probablement changé entre 11 et 16 heures. " Toutes nos journées ne sont qu'adaptation. " Puis ce téléphone, qui n'arrête pas de sonner. " Ça, c'est vraiment pénible. " Plus d'étudiants ni d'étudiantes pour prêter main-forte : les écoles et les universités ont exfiltré les stagiaires. " La direction s'est dite prête à engager, même en CDD, pour contrer la crise. Mais il faut encore en trouver, des infirmières... " Pendant ce temps-là, la pandémie ne fait que commencer.