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Le Vif/L'Express l'écrivait dans son numéro du 16 juillet : et si le Covid flambait à nouveau à la mi-août ? On y est déjà avec, en province d'Anvers, un RO (taux de reproduction du virus) qui dépasse allègrement le 2. Chaque malade contamine donc plus de deux personnes. Lundi 27 juillet, cette situation a provoqué la décision du port du masque généralisé et un couvre-feu, d'une taille exceptionnelle en temps de paix, dans la région anversoise. Selon les calculs des professeurs biostatisticiens Geert Molenberghs (KULeuven) et Kurt Barbé (VUB), les semaines à venir devraient égrener les mauvaises nouvelles. Le nombre de cas de contaminations pourrait afficher une courbe exponentielle jusqu'au mois d'octobre au moins. La courbe des hospitalisations progresserait également : on frôlerait la barre des 10 000 personnes hospitalisées pour coronavirus au début de novembre. Au plus fort de la première vague, le nombre maximum d'hospitalisés simultanément (5 759) avait été atteint le 6 avril. De 10 000 morts, on pourrait passer à 30 000. Une catastrophe annoncée avec des arguments solides. Si on ne fait rien. Jeudi 23 juillet, le Conseil national de sécurité (CNS) avait d'ailleurs cru donner un coup de frein suffisant en reportant la phase 5 du déconfinement. Les experts ont grogné : c'est insuffisant, il faut revenir en arrière sur certaines libertés accordées, une partie du public ne porte plus le masque, on fait des fêtes en anticipant la " libération ". Politiquement, les ministres hésitaient à fâcher l'électorat pour ce qu'ils prenaient pour une vaguelette. L'épisode Jambon - le ministre-président flamand (N-VA) avait affirmé sur le plateau de VTM que l'infectiologue Erika De Vlieghe était d'accord pour conserver une bulle de quinze alors qu'elle avait bataillé tout l'après-midi pour descendre à dix - a enflammé les parties. Erika De Vlieghe est malgré tout restée à la tête du groupe chargé du déconfinement (Gees), mais ne mettra plus les pieds au CNS. Trop de menteurs, trop de mépris. Jean Nève, professeur de pharmacologie à l'ULB et président du CNS, le pointe : " Les hommes politiques apprécient peu les scientifiques dont la liberté d'esprit s'oppose aux lignes de pensée dogmatiques des partis. " A l'aube du vendredi 24 juillet, les décisions de la veille sont déjà mortes. Sophie Wilmès appelle Jan Jambon pour se plaindre, mais les éminences N-VA écoutent-elles encore une Première sans pouvoirs spéciaux ou sont-elles déjà en campagne ? Tout le week-end, le tocsin rappelle des ressources appauvries par la douceur du coeur de l'été, alors que les parlements se sont vidés, et avec eux les petites mains de l'Etat. Lundi 27 juillet, un nouveau CNS est convoqué et un reconfinement social annoncé. " Bonnes vacances à ceux qui en prennent ", conclura Sophie Wilmès à l'issue de sa conférence de presse. Sous-entendu : ceux qui ont une responsabilité feraient mieux de rester à la barre. Derrière les mesures dures annoncées le lundi 27 juillet, un constat difficile à dire et à écrire sans risquer la stigmatisation : on doit reconfiner partiellement à cause de trois groupes ethniques et de quelques bandes d'irréductibles fêtards. Il y a en effet les Juifs orthodoxes d'Anvers qui ont continué à circuler vers Israël, pays classé rouge, qui n'ont pas respecté la quatorzaine, et sont restés éloignés des médecins. Catastrophique ? Peut-être. Mais chacun craint de critiquer une communauté dont l'errance millénaire porte la marque des persécutions. De même on hésite à le faire... avec des Turcs musulmans, qui ont continué à aller et venir du " pays ", sans davantage respecter les instructions. " Désigner un groupe parce qu'il contient une proportion de gens qui mal agissent, c'est risquer la stigmatisation, la généralisation abusive. Et prendre un risque de troubles publics ", souffle un haut responsable. " Après les manifs contre le racisme qui ont dégénéré à Ixelles, on ne peut pas se le permettre en matière d'image internationale. Puis il y a les autres musulmans, la plupart du temps respectueux des règles, mais faibles financièrement parlant. Comment, en effet, respecter les gestes barrières dans des logements dans lesquels on vit à huit dans trois pièces ? Le vendredi, chacun s'embrasse et les mosquées populaires comptent souvent plus de 200 personnes. Comment refuser l'entrée à la 201e ? Quant aux fêtards, comment leur faire enfin comprendre que leur comportement est à risque ? Cibler ces groupes est politiquement intenable. On passera donc par des mesures générales. Le couvre-feu à Anvers et l'intensification du testing et du tracing en font partie. Mais en a-t-on les moyens ? Le tracing manuel est un échec, ne rapportant guère plus de cinq contacts par malade, chiffre totalement insuffisant. Le tracing automatique ne sera opérationnel qu'en septembre (si tout va bien) et il pourrait ne fournir des chiffres utiles qu'à la fin de l'année. Le testing intensif, lui, pourtant recommandé, mais en vain, par l'OMS depuis février dernier, marque le pas. Les quatre centres opérationnels à Bruxelles sont débordés, alors qu'on vient d'en fermer neuf... " Comment la Belgique respectera-t-elle les recommandations à court terme de la Commission européenne pour endiguer une deuxième vague, dont la protection des plus vulnérables par le testing de patients asymptomatiques à risque? ", s'interroge le professeur d'immunologie Michel Goldman (ULB). " Exemple : le retour de camps de vacances dans une région à risque d'adolescents au sein d'une bulle familiale où se trouvent des sujets vulnérables (parents souffrant de diabète ou d'obésité, grands-parents...). " " La Commission est claire, poursuit l'expert. Les tests doivent être rapidement déployés par des stratégies décentralisées pour aider à garder le contrôle des clusters d'infection locaux. Si la capacité de testing le permet, pourquoi ne pas réaliser des campagnes de dépistage gratuit sur base volontaire dans les zones à risque, avec un droit d'initiative des bourgmestres que l'on veut précisément responsabiliser. " Mais dispose-t-on de cette capacité ? " On se trouve dans une situation absurde. A la fin mars, le ministre De Backer s'est lancé dans le projet irréaliste de monter en un temps record une plateforme nationale qui permettrait de réaliser 40 000 voire 100 000 tests par jour ", explique le professeur Frédéric Cotton, chef de service de chimie médicale du Laboratoire universitaire de Bruxelles (LHUB-ULB). " Elle allait rendre possible un dépistage massif pendant la phase pandémique puis lors du déconfinement et d'une éventuelle seconde vague. En pratique, cette plateforme n'a réellement été opérationnelle qu'entre le 25 avril et le 25 mai, après une débauche d'énergie, de nombreux problèmes dans la chaîne pré- et post-analytique et beaucoup de frustration. Aux moments les plus intenses, elle n'a atteint que 15 000 tests par jour. Le seuil total de 25 000 tests (plateforme + laboratoires de biologie clinique) ne sera dépassé qu'à une seule reprise ! " Et le patron du plus grand laboratoire du pays d'insister : " Depuis le 1er juin, ces laboratoires assurent la très grosse majorité du testing. Les entreprises pharmaceutiques se consacrant à nouveau à leur véritable travail et les échantillons n'arrivant pas en quantités attendues (la faute à un tracing défaillant, à une non-adaptation des critères et à la fermeture progressive de centres de prélèvement sous- financés), la plateforme s'est lentement mise en sommeil et a été partiellement démantelée. Aujourd'hui, la fameuse seconde vague est à nos portes. La structure mise en place par le ministre De Backer ne fonctionne pas et ne tient pas ses promesses.Contactés par Le Vif/L'Express, les cabinets bruxellois et wallons de la santé n'ont pu fournir de détail sur la manière dont le testing et le tracing seraient éventuellement renforcés. Du côté de l'Agence du médicament et des produits de santé, on se veut néanmoins rassurant. " Les sites en dormance de la plateforme industrielle seront réactivés. La capacité devrait donc dans les semaines qui viennent passer à 20 000 tests rien qu'avec la plateforme. Si les labos cliniques tiennent leurs promesses, nous pourrons assurer un testing suffisant. Pour le 1er octobre, nous préparons une nouvelle version de la plateforme qui sera encore plus performante avec une capacité proche des 50 000 tests ", souligne le professeur Hugues Malonne (UNamur), directeur général. Celui-là même que des membres de la commission santé du Parlement interrogeaient il y a trois semaines sur des stocks de tests achetés peut-être trop cher ou trop tôt.