Le très lucide François Perin se plaisait à fustiger les Wallons "sans yeux et sans oreilles". Tandis que le rouleau compresseur du Mouvement Populaire flamand avançait inexorablement, ils roucoulaient paisiblement.

Depuis les années 60, ce mouvement a obtenu tout ce qu'il voulait : la fixation de la frontière linguistique, l'expulsion des Wallons de l'Université de Louvain, l'autonomie culturelle, le retour des Fourons au Limbourg, la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde.

Six réformes de l'Etat ont été opérées avec, à chaque fois, une capitulation des francophones, "demandeurs de rien". En échange de l'autonomie culturelle, les Wallons avaient revendiqué la régionalisation, pensant ainsi ouvoir se redresser économiquement. Las, en dépit des outils régionaux de plus en plus nombreux mis à sa disposition depuis 1980, la Wallonie n'est toujours pas parvenue à décoller.

En 1993, la Belgique est devenue officiellement un Etat fédéral, ce qui implique le principe d'une solidarité interrégionale. Mais plus question aujourd'hui pour la Flandre de continuer à mettre la main au portefeuille. Elle estime, en effet, et à juste titre, que la gestion wallonne, fortement marquée à gauche (12 ministres-présidents PS en quarante et un ans !) et gangrenée par les scandales à répétition, a été inappropriée et, partant, inefficace. Elle a ainsi voulu et obtenu la suppression progressive de ses transferts financiers annuels vers la Wallonie (quelque 7 milliards d'euros).

Alors que pour les francophones, le fédéralisme devait constituer un aboutissement, il est apparu très vite que les Flamands ne le considéraient que comme une étape, devant leur permettre de progresser sur la voie de l'autonomie. Le fédéralisme n'avait d'ailleurs pas encore été introduit officiellement que le ministre-président flamand (CVP), Luc Van den Brande, proposait, dès 1992, un scénario confédéral, reposant sur deux Etats (Flandre et Wallonie) cogérant Bruxelles. L'échelon central belge se trouvait ainsi réduit à la portion congrue.

L'Etat-CVP fut d'ailleurs à l'origine de toutes les mesures visant à saper les fondements unitaires de la Belgique. En faisant cartel avec la N-VA en 2004, il a permis à celle-ci de connaître les succès électoraux que l'on sait.

Il suffit de lire cette déclaration du président du CD&V, Wouter Beke, en 2007, pour être édifié quant au radicalisme flamand : "Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l'entend. Si les francophones n'acceptent pas de lâcher du lest, nous n'aurons d'autre choix que l'indépendance."

Les Wallons feignent d'ignorer qu'un sentiment très fort d'appartenance collective - la Nation ! - existe en Flandre et qu'il transcende les frontières des partis politiques. On est avant tout "vlaasvoelend", on se sent Flamand. Il suffit de lire ces propos tenus par Bart Somers, lorsqu'il était président des libéraux flamands ; "Dans ma génération, nous donnons priorité aux intérêts régionaux flamands."

Ce qui amène aujourd'hui Hervé Hasquin a déclarer, de façon très réaliste : "Croyez-moi ! Un libéral flamand est un nationaliste flamand". Et il y a aussi ces propos tenus par Kris Peeters, ministre-président flamand (CD&V) en août 2009, : "Le gouvernement flamand est le seul légitime pour la Flandre."

Tout cela n'empêche pas les Wallons de penser que la Belgique ne va pas mourir et qu'elle a encore de beaux jours devant elle. Certains évoque l'échec des indépendantistes catalans pour conforter leur thèse.La comparaison est toutefois mal choisie. Car la Catalogne ne représentant que 1/15 de l'Espagne, celle-ci continue à se maintenir, avec un pouvoir fort à Madrid, susceptible de rallier l'Union européenne.

Si la Fandre larguait les amarres, la Belgique se briserait et l'absence d'un pouvoir central fort à Bruxelles ne permettrait pas de s'y opposer. Quant à l'Union européenne, elle ne pourrait qu'acter le divorce. Un diplomate français nous a un jour confié que la France serait le premier pays à reconnaître un Etat flamand souverain.

D'autres Wallons se basent sur certains sondages pour affirmer que seule une minorité de Flamands ("15% au grand maximum"), veulent vraiment l'indépendance de la Flandre et que parmi les électeurs des deux formations séparatistes, la N-VA et le Vlaams Belang, respectivement 25% et 30% ne souhaitent pas la scission du pays.

Mais ils semblent oublier que les citoyens sont censés voter en toute connaissance de cause. Si, comme le montrent divers sondages, ils élisent suffisamment de députés N-VA et Vlaams Belang pour que ceux-ci soient à même de constituer une majorité absolue au Parlement flamand, ces représentants auraient toute légitimité démocratique pour proclamer unilatéralement l'indépendance de la Flandre. Ils ne feraient, en fait, qu'appliquer l'un des points majeurs de leur programme.

L'essayiste Claude Demelenne est convaincu de la capacité de la Belgique à survivre. Il dit ne pas craindre le confédéralisme, tout en ajoutant : "Le point le plus sensible a évidemment trait à la sécurité sociale. En cas de scission sèche, la région la moins riche, la Wallonie, sera à la peine. Ce n'est évidemment pas tenable. Ni pour les Wallons, qui verront leur niveau de vie baisser. Ni d'ailleurs pour la Flandre, qui n'a aucun intérêt à appauvrir la région voisine, qui est son principal partenaire commercial. Des nouveaux mécanismes de solidarité seront à prévoir,"

Nul doute que le message aura été bien perçu en Flandre : "Oui au confédéralisme, à condition toutefois que vous continuiez à payer pour la Wallonie..." Un consensus wallon semble se dessiner pour une Belgique à quatre régions. Mais qui peut penser que la Flandre consentira à renoncer au concept de "communauté", qui lui permet, via les matières personnalisables, d'encadrer efficacement sa minorité bruxelloise ? La Flandre a d'ailleurs fait de Bruxelles la capitale de sa communauté, en y établissant son gouvernement et son parlement : stratégie et économie des moyens !

Croire qu'il ne se passera rien en 2024 relève de la naïveté. Depuis 2010, la formation d'un gouvernement belge relève de la quadrature du cercle. Le fait est que la Wallonie se trouve, pour reprendre les termes de son ministre-président, Elio Di Rupo, dans une "situation abyssale". Quant à la Communauté française, rebaptisée, de manière anticonstitutionnelle, "Fédération Wallonie-Bruxelles", elle est proprement exsangue.

La Flandre ne reculera pas. Pour le dire comme le président du CD&V, Joachim Coens : "On ne remettra pas le dentifrice dans le tube."

Le démantèlement de la Belgique est bel et bien un processus inéluctable. Si le confédéralisme devait être finalement adopté, la Flandre aurait tôt fait de juger la coquille belge superflue.

Il importe donc que les Wallons se débarrassent de leurs oeillères suicidaires pour oser voir enfin la réalité en face et réfléchir à un scénario d'avenir "post-belge" crédible. Pour François Perin, celui-ci ne pouvait consister qu'en une intégration de la Wallonie dans la République française.

Le très lucide François Perin se plaisait à fustiger les Wallons "sans yeux et sans oreilles". Tandis que le rouleau compresseur du Mouvement Populaire flamand avançait inexorablement, ils roucoulaient paisiblement. Depuis les années 60, ce mouvement a obtenu tout ce qu'il voulait : la fixation de la frontière linguistique, l'expulsion des Wallons de l'Université de Louvain, l'autonomie culturelle, le retour des Fourons au Limbourg, la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Six réformes de l'Etat ont été opérées avec, à chaque fois, une capitulation des francophones, "demandeurs de rien". En échange de l'autonomie culturelle, les Wallons avaient revendiqué la régionalisation, pensant ainsi ouvoir se redresser économiquement. Las, en dépit des outils régionaux de plus en plus nombreux mis à sa disposition depuis 1980, la Wallonie n'est toujours pas parvenue à décoller. En 1993, la Belgique est devenue officiellement un Etat fédéral, ce qui implique le principe d'une solidarité interrégionale. Mais plus question aujourd'hui pour la Flandre de continuer à mettre la main au portefeuille. Elle estime, en effet, et à juste titre, que la gestion wallonne, fortement marquée à gauche (12 ministres-présidents PS en quarante et un ans !) et gangrenée par les scandales à répétition, a été inappropriée et, partant, inefficace. Elle a ainsi voulu et obtenu la suppression progressive de ses transferts financiers annuels vers la Wallonie (quelque 7 milliards d'euros).Alors que pour les francophones, le fédéralisme devait constituer un aboutissement, il est apparu très vite que les Flamands ne le considéraient que comme une étape, devant leur permettre de progresser sur la voie de l'autonomie. Le fédéralisme n'avait d'ailleurs pas encore été introduit officiellement que le ministre-président flamand (CVP), Luc Van den Brande, proposait, dès 1992, un scénario confédéral, reposant sur deux Etats (Flandre et Wallonie) cogérant Bruxelles. L'échelon central belge se trouvait ainsi réduit à la portion congrue.L'Etat-CVP fut d'ailleurs à l'origine de toutes les mesures visant à saper les fondements unitaires de la Belgique. En faisant cartel avec la N-VA en 2004, il a permis à celle-ci de connaître les succès électoraux que l'on sait.Il suffit de lire cette déclaration du président du CD&V, Wouter Beke, en 2007, pour être édifié quant au radicalisme flamand : "Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l'entend. Si les francophones n'acceptent pas de lâcher du lest, nous n'aurons d'autre choix que l'indépendance."Les Wallons feignent d'ignorer qu'un sentiment très fort d'appartenance collective - la Nation ! - existe en Flandre et qu'il transcende les frontières des partis politiques. On est avant tout "vlaasvoelend", on se sent Flamand. Il suffit de lire ces propos tenus par Bart Somers, lorsqu'il était président des libéraux flamands ; "Dans ma génération, nous donnons priorité aux intérêts régionaux flamands." Ce qui amène aujourd'hui Hervé Hasquin a déclarer, de façon très réaliste : "Croyez-moi ! Un libéral flamand est un nationaliste flamand". Et il y a aussi ces propos tenus par Kris Peeters, ministre-président flamand (CD&V) en août 2009, : "Le gouvernement flamand est le seul légitime pour la Flandre."Tout cela n'empêche pas les Wallons de penser que la Belgique ne va pas mourir et qu'elle a encore de beaux jours devant elle. Certains évoque l'échec des indépendantistes catalans pour conforter leur thèse.La comparaison est toutefois mal choisie. Car la Catalogne ne représentant que 1/15 de l'Espagne, celle-ci continue à se maintenir, avec un pouvoir fort à Madrid, susceptible de rallier l'Union européenne.Si la Fandre larguait les amarres, la Belgique se briserait et l'absence d'un pouvoir central fort à Bruxelles ne permettrait pas de s'y opposer. Quant à l'Union européenne, elle ne pourrait qu'acter le divorce. Un diplomate français nous a un jour confié que la France serait le premier pays à reconnaître un Etat flamand souverain.D'autres Wallons se basent sur certains sondages pour affirmer que seule une minorité de Flamands ("15% au grand maximum"), veulent vraiment l'indépendance de la Flandre et que parmi les électeurs des deux formations séparatistes, la N-VA et le Vlaams Belang, respectivement 25% et 30% ne souhaitent pas la scission du pays. Mais ils semblent oublier que les citoyens sont censés voter en toute connaissance de cause. Si, comme le montrent divers sondages, ils élisent suffisamment de députés N-VA et Vlaams Belang pour que ceux-ci soient à même de constituer une majorité absolue au Parlement flamand, ces représentants auraient toute légitimité démocratique pour proclamer unilatéralement l'indépendance de la Flandre. Ils ne feraient, en fait, qu'appliquer l'un des points majeurs de leur programme. L'essayiste Claude Demelenne est convaincu de la capacité de la Belgique à survivre. Il dit ne pas craindre le confédéralisme, tout en ajoutant : "Le point le plus sensible a évidemment trait à la sécurité sociale. En cas de scission sèche, la région la moins riche, la Wallonie, sera à la peine. Ce n'est évidemment pas tenable. Ni pour les Wallons, qui verront leur niveau de vie baisser. Ni d'ailleurs pour la Flandre, qui n'a aucun intérêt à appauvrir la région voisine, qui est son principal partenaire commercial. Des nouveaux mécanismes de solidarité seront à prévoir,"Nul doute que le message aura été bien perçu en Flandre : "Oui au confédéralisme, à condition toutefois que vous continuiez à payer pour la Wallonie..." Un consensus wallon semble se dessiner pour une Belgique à quatre régions. Mais qui peut penser que la Flandre consentira à renoncer au concept de "communauté", qui lui permet, via les matières personnalisables, d'encadrer efficacement sa minorité bruxelloise ? La Flandre a d'ailleurs fait de Bruxelles la capitale de sa communauté, en y établissant son gouvernement et son parlement : stratégie et économie des moyens ! Croire qu'il ne se passera rien en 2024 relève de la naïveté. Depuis 2010, la formation d'un gouvernement belge relève de la quadrature du cercle. Le fait est que la Wallonie se trouve, pour reprendre les termes de son ministre-président, Elio Di Rupo, dans une "situation abyssale". Quant à la Communauté française, rebaptisée, de manière anticonstitutionnelle, "Fédération Wallonie-Bruxelles", elle est proprement exsangue. La Flandre ne reculera pas. Pour le dire comme le président du CD&V, Joachim Coens : "On ne remettra pas le dentifrice dans le tube."Le démantèlement de la Belgique est bel et bien un processus inéluctable. Si le confédéralisme devait être finalement adopté, la Flandre aurait tôt fait de juger la coquille belge superflue. Il importe donc que les Wallons se débarrassent de leurs oeillères suicidaires pour oser voir enfin la réalité en face et réfléchir à un scénario d'avenir "post-belge" crédible. Pour François Perin, celui-ci ne pouvait consister qu'en une intégration de la Wallonie dans la République française.