De toute évidence, nous nous bercions encore d'illusions à l'époque, convaincus dangereusement qu'aucune conséquence de ce qui se tramait au Moyen-Orient ne nous affecterait durement. Le danger est toujours dans les certitudes. Certains espéraient le renversement rapide d'un pouvoir alaouite, sans penser à ce qui se passait déjà en Libye, et sans imaginer même ce qui surviendrait au Yémen. D'autres soutenaient l'idée que la meilleure option possible pour la démocratisation du pays serait une transition en douceur. Rien de tout cela n'est arrivé. Ici en Europe, notre sentiment d'invincibilité était devenu notre meilleur bouclier contre des agitations lointaines. La Syrie s'étoufferait dans son jus et dans son sang, et nous passerions ici à autre chose dans l'actualité.

22 mars 2021, nous saluons amèrement la mémoire des morts des attentats de Bruxelles, du 22 mars 2016, ces trente-deux personnes tuées par l'Etat islamique, né en juin 2014 sur la même terre de Syrie et d'Irak, et ses 340 blessés. La Syrie résonne désormais dans la tête de millions de gens comme un trou noir, un cimetière, l'enfer. Si nous avons assisté, comme à Paris précédemment, à la mort de notre naïveté, certains en ont payé le prix fort : morts physiques, morts psychologiques, blessures irrémédiables, perte de sa chair, perte d'un être cher. Un civil meurt toujours injustement dans une guerre ou un attentat, et ce pour des intérêts qui le dépassent largement.

Mais en général, on est tué par son ennemi de sang-froid, par l' "Etranger". Ici, la manipulation idéologique et sanguinaire fut encore plus perverse et redoutable : ces enfants nés sur notre sol, issus de la diversité, manipulés et endoctrinés, ont tué sans aucune hésitation les leurs. Ils étaient d'une même société qui a failli. Ils n'étaient probablement plus tout à fait avec nous. Chair de notre chair, ces jeunes ont basculé, sont devenus des bombes à retardement après leur retour de Syrie et ont tué. Des parents ont perdu des enfants, des enfants ont perdu des parents, des parents ont perdu des parents.

Comment une société peut-elle avancer quand elle perd la confiance de ses enfants et inversement ? Car ce ne sont pas uniquement des petites frappes et des idiots utiles qui ont embrassé la cause daechiste par la suite : des filles perdues ou pas, des jeunes non diplômés mais pas que, des belgo-belges, des convertis, des gens bien aussi. L'idéologie djihadiste a fait des ravages.

Pour que cela ne survienne pas à nouveau, il est toujours beau d'y croire, la prévention des extrémismes violents a peiné à se mettre en place sur le Vieux Continent face au réflexe sécuritaire, obligatoire pour rassurer l'opinion. Mais elle tente d'avancer. En Région bruxelloise, dans la Région flamande et en Wallonie, les autorités ont essayé d'écoper au plus vite. Services communaux de prévention de la radicalisation, programmes de désengagement, formation dans les écoles, suivis psychologiques dans les IPPJ et les prisons, soutien aux ONG créées par des familles concernées, fondation du CAPREV en charge du suivi de certains de ces individus, renforcement des suivis individualisés, sensibilisation dans les associations sportives, nettoyage idéologique de certains établissements religieux, réflexion globale sur l'islam de Belgique, etc.

Mais entre la question du retour ou non des femmes et des enfants, des première sorties de prisons de certains recruteurs et individus condamnés pour leur dangerosité, la résurgence de Daech un peu partout dans le monde, la diffusion de son idéologie à vitesse grand V sur internet, la montée de courants radicaux opposés divers et diffus de l'utra gauche à l'ultra droite, les QAnon, les antivax, les anti 5G, les néo-nazis, les fondamentalistes chrétiens, et tant d'autres, l'arbre djihadiste cache encore trop la forêt des extrémismes dans le débat au sein de nos sociétés. Les peurs sont hélas multiples. Et la pandémie finit d'étouffer l'action de prévention. Depuis début 2020, on est en train de tuer à petit feu le rapport de confiance à l'autre, celui qui permet de travailler le dialogue, l'écoute et la compréhension, de faire de son voisin fiévreux un ennemi définitif, d'anéantir les activités locales de prévention qui commençaient à marcher. Depuis un an, nombre d'initiatives en faveur de l'éducation, de la culture, de la sensibilisation aux dérives radicales, ont basculé dans le virtuel. Le présentiel était encore le meilleur moyen d'être à l'écoute d'un jeune en crise, de prendre en charge un père, une mère en difficulté. Et ce n'est pas fini.

Le décrochage de tant de jeunes de l'école, le refuge confortable et permanent que représente internet, le confinement des lieux et des esprits, l'enfermement mental face à ce mal inconnu et invisible qu'est le virus, la chute des consultations et suivis psychologiques en milieu hospitalier, l'arrêt des groupes de paroles divers, sont autant d'indices qui doivent nous inquiéter sur l'après Covid-19. A SAVE Belgium, où nous travaillons, il a fallu s'adapter au virus : les activités du groupe de discussion "Retissons du Lien" entre familles victimes directes et indirectes du terrorisme (né après les attentats de Bruxelles) se font en virtuel, les séminaires de formation et réflexions sur "les différentes formes de radicalisation" aussi, tout comme les animations avec les femmes sur l'éducation. Nos voyages au Maroc, "A la découverte de l'Autre", brassant des jeunes de tous horizons, donc certaines fratries de terroristes, sont reportés sine die. Notre action finira-t-elle, elle aussi, par devenir virtuelle ? Il reste encore EFFB (Elite Formation Futsal Brussels), qui propose des apprentissages sportifs à des enfants en difficulté et en réel, cette fois-ci. Mais combien de temps tiendrons-nous dans cette sensibilisation à distance, alors que la radicalisation s'est nichée dans la distance entre les êtres humains : entre nos jeunes et les institutions, entre les jeunes et leurs familles, entre les jeunes leurs espoirs et la réalité ?

Par Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé au CECID (ULB)

Et Saliha Ben Ali, présidente et fondatrice de SAVE BELGIUM

De toute évidence, nous nous bercions encore d'illusions à l'époque, convaincus dangereusement qu'aucune conséquence de ce qui se tramait au Moyen-Orient ne nous affecterait durement. Le danger est toujours dans les certitudes. Certains espéraient le renversement rapide d'un pouvoir alaouite, sans penser à ce qui se passait déjà en Libye, et sans imaginer même ce qui surviendrait au Yémen. D'autres soutenaient l'idée que la meilleure option possible pour la démocratisation du pays serait une transition en douceur. Rien de tout cela n'est arrivé. Ici en Europe, notre sentiment d'invincibilité était devenu notre meilleur bouclier contre des agitations lointaines. La Syrie s'étoufferait dans son jus et dans son sang, et nous passerions ici à autre chose dans l'actualité.22 mars 2021, nous saluons amèrement la mémoire des morts des attentats de Bruxelles, du 22 mars 2016, ces trente-deux personnes tuées par l'Etat islamique, né en juin 2014 sur la même terre de Syrie et d'Irak, et ses 340 blessés. La Syrie résonne désormais dans la tête de millions de gens comme un trou noir, un cimetière, l'enfer. Si nous avons assisté, comme à Paris précédemment, à la mort de notre naïveté, certains en ont payé le prix fort : morts physiques, morts psychologiques, blessures irrémédiables, perte de sa chair, perte d'un être cher. Un civil meurt toujours injustement dans une guerre ou un attentat, et ce pour des intérêts qui le dépassent largement. Mais en général, on est tué par son ennemi de sang-froid, par l' "Etranger". Ici, la manipulation idéologique et sanguinaire fut encore plus perverse et redoutable : ces enfants nés sur notre sol, issus de la diversité, manipulés et endoctrinés, ont tué sans aucune hésitation les leurs. Ils étaient d'une même société qui a failli. Ils n'étaient probablement plus tout à fait avec nous. Chair de notre chair, ces jeunes ont basculé, sont devenus des bombes à retardement après leur retour de Syrie et ont tué. Des parents ont perdu des enfants, des enfants ont perdu des parents, des parents ont perdu des parents.Comment une société peut-elle avancer quand elle perd la confiance de ses enfants et inversement ? Car ce ne sont pas uniquement des petites frappes et des idiots utiles qui ont embrassé la cause daechiste par la suite : des filles perdues ou pas, des jeunes non diplômés mais pas que, des belgo-belges, des convertis, des gens bien aussi. L'idéologie djihadiste a fait des ravages. Pour que cela ne survienne pas à nouveau, il est toujours beau d'y croire, la prévention des extrémismes violents a peiné à se mettre en place sur le Vieux Continent face au réflexe sécuritaire, obligatoire pour rassurer l'opinion. Mais elle tente d'avancer. En Région bruxelloise, dans la Région flamande et en Wallonie, les autorités ont essayé d'écoper au plus vite. Services communaux de prévention de la radicalisation, programmes de désengagement, formation dans les écoles, suivis psychologiques dans les IPPJ et les prisons, soutien aux ONG créées par des familles concernées, fondation du CAPREV en charge du suivi de certains de ces individus, renforcement des suivis individualisés, sensibilisation dans les associations sportives, nettoyage idéologique de certains établissements religieux, réflexion globale sur l'islam de Belgique, etc. Mais entre la question du retour ou non des femmes et des enfants, des première sorties de prisons de certains recruteurs et individus condamnés pour leur dangerosité, la résurgence de Daech un peu partout dans le monde, la diffusion de son idéologie à vitesse grand V sur internet, la montée de courants radicaux opposés divers et diffus de l'utra gauche à l'ultra droite, les QAnon, les antivax, les anti 5G, les néo-nazis, les fondamentalistes chrétiens, et tant d'autres, l'arbre djihadiste cache encore trop la forêt des extrémismes dans le débat au sein de nos sociétés. Les peurs sont hélas multiples. Et la pandémie finit d'étouffer l'action de prévention. Depuis début 2020, on est en train de tuer à petit feu le rapport de confiance à l'autre, celui qui permet de travailler le dialogue, l'écoute et la compréhension, de faire de son voisin fiévreux un ennemi définitif, d'anéantir les activités locales de prévention qui commençaient à marcher. Depuis un an, nombre d'initiatives en faveur de l'éducation, de la culture, de la sensibilisation aux dérives radicales, ont basculé dans le virtuel. Le présentiel était encore le meilleur moyen d'être à l'écoute d'un jeune en crise, de prendre en charge un père, une mère en difficulté. Et ce n'est pas fini. Le décrochage de tant de jeunes de l'école, le refuge confortable et permanent que représente internet, le confinement des lieux et des esprits, l'enfermement mental face à ce mal inconnu et invisible qu'est le virus, la chute des consultations et suivis psychologiques en milieu hospitalier, l'arrêt des groupes de paroles divers, sont autant d'indices qui doivent nous inquiéter sur l'après Covid-19. A SAVE Belgium, où nous travaillons, il a fallu s'adapter au virus : les activités du groupe de discussion "Retissons du Lien" entre familles victimes directes et indirectes du terrorisme (né après les attentats de Bruxelles) se font en virtuel, les séminaires de formation et réflexions sur "les différentes formes de radicalisation" aussi, tout comme les animations avec les femmes sur l'éducation. Nos voyages au Maroc, "A la découverte de l'Autre", brassant des jeunes de tous horizons, donc certaines fratries de terroristes, sont reportés sine die. Notre action finira-t-elle, elle aussi, par devenir virtuelle ? Il reste encore EFFB (Elite Formation Futsal Brussels), qui propose des apprentissages sportifs à des enfants en difficulté et en réel, cette fois-ci. Mais combien de temps tiendrons-nous dans cette sensibilisation à distance, alors que la radicalisation s'est nichée dans la distance entre les êtres humains : entre nos jeunes et les institutions, entre les jeunes et leurs familles, entre les jeunes leurs espoirs et la réalité ? Par Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé au CECID (ULB)Et Saliha Ben Ali, présidente et fondatrice de SAVE BELGIUM