Lire également notre dossier consacrée à la crise du coronavirus
...

Dix mille manifestants se sont rassemblées ce dimanche sur la Place Poelaert à Bruxelles. Samedi, ils étaient 1.200 à Anvers. 700 à Liège. Masqués pour la plupart. Leur but : protester contre les violences policières envers les personnes de couleur et plus généralement contre le racisme. Un retour à la rue qui interpelle étant donné les risques de propagation du virus. Il s'agissait en effet de l'une des premières manifestations postcoronavirus. Manifestation physique, s'entend. Car si la pandémie a empêché, durant plus de deux mois, cortèges et déambulations, elle n'a pas éteint la protestation. Juste qu'elle a dû prendre une autre forme. Virtuelle, principalement. " Cela nous a obligé à nous redéployer fortement sur les réseaux sociaux ", relate François Reman, attaché de presse de la CSC. Capsules vidéos, lives Facebook, partages de cartes blanches, dont les journaux et magazines ont été abreuvés... " Le tam-tam médiatique, ça fait aussi pression, même si moins qu'une bonne grève ", dixit Didier Seghin, porte-parole de la CGSLB. Les Jeunes pour le climat (Youth for Climate), grands pourvoyeurs de rassemblements de masse, dont la dernière démonstration (en présence de Greta Thunberg et de 3 400 personnes) remontait au 6 mars, ont eux aussi dû se replier en ligne. " Tous les week-ends durant le confinement, on a organisé des webinaires ( NDLR : des séminaires virtuels). Il y a aussi eu, tous les vendredis, des #climate- strikeonline, des grèves scolaires en ligne, détaille Adélaïde Charlier, l'une des représentantes du mouvement belge. Maintenant, on est prêts à ressortir ! " Bon, " pas en faisant appel à une mobilisation de masse " ; ça risque de toute façon d'être interdit encore un bout de temps. Puis, pas sûr que les foules soient facilement mobilisables. Comme certains ont peur de faire des courses, retourner au restaurant, partir en vacances, d'autres pourraient faire l'impasse sur la rue, de peur d'être infectés. " A nous d'être créatifs ", résume la jeune militante. Au sein de la Coalition climat, coupole qui réunit plus de septante organisations, une réflexion est en cours. " On se rend bien compte qu'il faut trouver d'autres manières de s'exprimer et, en même temps, qu'il faut plus que jamais s'exprimer, car nous sommes à un moment clé du débat sur le monde d'après ", pointe son président, Nicolas Van Nuffel. " Le mode d'action traditionnel n'a jamais eu autant d'importance qu'au moment de la reprise ", embraie Nicolas Deprets, porte-parole de la FGTB. Parce que 180 000 pertes d'emplois sont prédites d'ici à octobre prochain et " qu'on avait rarement connu ça depuis le choc pétrolier ", parce que Brussels Airlines ne sera sans doute que la première d'une série de restructurations, parce qu'il faudra bien (faire) payer la crise sanitaire, parce que trop d'espoirs climatiques sont associés à la relance... " Si, au motif de la préservation de l'emploi, le gouvernement continue bille en tête dans la mondialisation ultralibérale, il y aura sans doute de très bonnes raisons de protester ", considère Bruno Frère, professeur de sociologie à l'ULiège. Moins par individualisme que par conscience collective. " Une société habituée à la liberté ne peut pas tenir longtemps sans manifester. " Au temps d'avant, rien qu'à Bruxelles, il y avait en moyenne 1 000 démonstrations dans les rues par an. Trois par jour. L'historienne Francine Bolle, spécialiste de l'histoire syndicale et maître de conférence à l'ULB, ne serait pas étonnée d'assister à un retour en force. " Les sociologues parlent de cycles de protestation, rappelle-t-elle. Et, depuis 2008, depuis les Printemps arabes jusqu'aux gilets jaunes, on était encore en plein dedans. " Cette interruption de plus de deux mois ne serait ne serait finalement qu'une pause. " Et puis, toutes les interdictions ont toujours été contournées, d'une manière ou d'une autre. " Quitte à détourner un jeu vidéo, comme ces activistes à Hong Kong, qui enten- daient démontrer leur opposition au régime chinois. Ou à inventer la " manifestation hologramme ", comme Greenpeace à Lisbonne et à Bruxelles. Une projection d'images préenregistrées dans les rues, pour " rester confinés sans rester silencieux ". Mais l'impact d'une action virtuelle reste souvent moindre. Qui a entendu parler des 13 000 e-mails envoyés, début mai à l'appel de Greenpeace, au ministre Alexander De Croo (Open VLD), pour le sommer de ne pas octroyer un " chèque en blanc " à Brussels Airlines ? Si ces 13 000 émetteurs avaient tapé le pavé devant son cabinet... " L'e-activisme a pris, ces dernières semaines, un essor qui nous a surpris et qui va rester, estime Juliette Boulet, porte-parole de Greenpeace. Il n'existe pas qu'une seule forme de militantisme. Mais il est vrai que la réunion des corps, le fait de faire masse physiquement, de ressentir la solidarité, l'effervescence, les cris, les chants... Cela reste un outil puissant. " Collectivement. Médiatiquement. Mais aussi dans le rapport de force à l'égard de de l'entreprise, du gouvernement, du pouvoir visé. Plus facile de passer outre une pétition en ligne qu'un rassemblement bien réel et bruyant. Greenpeace, Youth for Climate, la Coalition climat : tous annoncent un retour prochain à la rue, sans encore dévoiler de dates. Comme les syndicats, si l'actualité sociale l'impose. Mais en assurant respecter la distanciation sociale, avec un nombre restreint de participants. Et avec des actions " originales ". A l'étranger, certains pourraient les inspirer : un classique remplacement des participants par des objets (comme en Allemagne, où des pancartes avaient été posées devant des lieux emblématiques, ou en Suisse et en Suède, où c'étaient plutôt des paires de chaussures), un auditif concert de casseroles (une tradition chilienne), un sportif cortège de vélos (comme en Slovénie)... Ou la version automobile, en klaxonnant autour d'un rond-point comme en Hongrie ou en défilant en cortèges de voitures, comme au Liban, en Pologne ou à Porto-Rico. Mais bon, ça, c'est peut-être pas très écolo.