Pendant six semaines, Le Vif vous emmène à la découverte des contes et légendes de Wallonie. Cette semaine : en route vers la province de Luxembourg. A Bouillon, les fées accompagnent les courbes de la Semois, autant que les promeneurs en quête d'une bienveillante parenthèse. Profitez-en pour vous balader dans la région, Le Vif vous propose ses bons plans pour manger, boire et dormir.
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Elle est " la plus femme de nos rivières, observait l'écrivain de la nature Adrien de Prémorel. Non pas seulement parce qu'on en arrive à l'aimer comme une ensorcelante maîtresse, mais parce qu'elle nous présente, tout au long de sa course, l'humeur superbement changeante qui fait de nous des esclaves à la fois conscients et ravis. " Est-ce un hasard si les vallées entourant les boucles de la Semois recèlent de légendes sur les sorcières ou les fées ? Le décor de Bouillon et de ses environs ne pourrait mieux se prêter à cet imaginaire. Outre l'évidente majesté de son château fort, qui surplombe le centre-ville, les forêts parsemant l'horizon tout en courbes de cette commune frontalière avec la France dissimulent d'autres lieux plus discrets pour les promeneurs à la recherche de mystères et d'écrins de verdure. Pour partir à leur découverte, c'est dans le petit village de Les Hayons qu'il convient de faire escale. Plus précisément à la Ferme des fées, où Michel Van den Broeck et Marie-Laure Alff mêlent depuis vingt et un ans légendes et artisanat avec passion. " On dit souvent que les fées naissent des brumes matinales de la Semois, explique Marie-Laure, par ailleurs guide touristique. C'est probablement de cette atmosphère particulière que proviennent ces légendes. La région a été christianisée assez tard, à partir du viie ou du viiie siècle. Pendant un certain temps, l'attachement aux cultes plus anciens a perduré en parallèle. Mais comme seuls éléments archéologiques de ces anciens lieux de culte, il n'en reste en général que le nom et, dans certains cas, la légende qui y est associée. " Les premières traces écrites de ces légendes ne remontent qu'au xixe siècle. Auparavant, leur transmission reposait uniquement sur la tradition orale. De ce fait, certains lieux ont inspiré des histoires dont le déroulé ou les sensibilités varient d'une version à l'autre. Si les écrits, notamment ceux de Louis Banneux, ont eu pour effet de figer certaines d'entre elles, ils ont néanmoins permis de les sauver de l'oubli. Première escale, premier panorama. En contrebas de la Ferme des fées, entre les arbres bordant une route sinueuse, s'ouvre soudainement une somptueuse fenêtre sur la Semois. C'est le point de vue du Mont de Zatrou. Sur le versant gauche de la vallée apparaît le plateau du Hultai, une colline jadis couverte de prairies mais aujourd'hui entièrement boisée. La légende raconte qu'il y a fort longtemps, des fées y vivaient paisiblement et se plaisaient à danser, lors des nuits de pleine lune, sur le sommet verdoyant. Pour ne pas être dérangées, elles avaient conclu un accord avec les habitants de Les Hayons : en échange de leur tranquillité, elles leur rendraient bien des services. Ainsi, chaque matin, au pied de la colline, elles restituaient en parfait état les jouets cassés qui étaient déposés la veille par les enfants, elles aiguisaient les outils des fermiers et lavaient les paniers de linge sale. Mais un jour, alors que l'herbe des prairies avait été roussie par le soleil, un fermier du village, surnommé Colas Tcha Tcha, entreprit de faire brouter ses vaches dans le domaine des fées, laissant au passage quelques bouses derrière elles. " Horreur ! " s'écria la reine des fées en y mettant un pied, la nuit tombée, tandis qu'elle s'apprêtait à ouvrir la danse. Le domaine ayant été profané et l'accord rompu, les fées s'envolèrent à jamais du plateau du Hultai, après une courte escale sur le Saut des sorcières, un autre point de vue situé à une dizaine de minutes de marche du Mont de Zatrou. Rongé par le remords, conspué par les autres villageois, Colas Tcha Tcha finira par se jeter dans le ruisseau des Aleines, un affluent de la Semois, depuis un promontoire qui porte désormais son nom : la Roche à Colas. Sur le versant droit, le bois dit Presnaumont abrite la roche Namousette, du nom de celle qui y vivait jadis. Fée pour les uns, sorcière pour les autres, la légende la disait capable d'enfourcher son balai pour aller chercher du sel jusqu'à Paris, et d'en revenir si rapidement que l'eau de cuisson de ses pommes de terre n'avait même pas eu le temps de bouillir. Injuriée par un riche fermier, elle déposséda ce dernier de tous ses biens et de ses troupeaux, pour les confier à un pauvre habitant de Les Hayons ignorant leur provenance. Quelque temps plus tard, elle lui révéla finalement l'origine de sa richesse inattendue et lui demanda, en contrepartie, de l'aider à creuser un puits près de sa roche. A son tour, le fermier se moqua d'elle. A son tour, il fut privé de tous ses biens par la Fée Namousette, qui les précipita dans la Semois. Mais elle fut finalement arrêtée, puis brûlée vive dans le village. Depuis, il ne pousserait, dit-on, que des ronces et des épines à l'endroit de son bûcher. Gratitude, honnêteté, bienveillance, respect... Telles semblent être les valeurs sous-jacentes à ces histoires de fées. Il en va d'ailleurs de même pour celle du Château des fées, à Mortehan, dans la commune voisine de Bertrix. A dix minutes en voiture de Les Hayons - les plus sportifs pourront, eux, tenter de dompter à vélo le relief constamment accidenté de la région -, logé dans une forêt épargnée du brouhaha touristique, il se révèle en empruntant un sentier escarpé sur une quarantaine de mètres. De cette ancienne fortification bâtie sur un imposant bloc de schiste, il ne reste que quelques ensembles de pierres à l'entrée du site et des petites fosses creusées dans la roche. Quand le ciel est dégagé, ce cadre secret surplombant les arbres avoisinants invite ses hôtes à une escale ensoleillée, dans le calme le plus total. Sa légende commence avec un honnête bossu de Bertrix qui, un jour, s'assoupit au Château des fées en revenant d'une fête locale. Durant la nuit, il y fut réveillé par le chant doux mais monotone de plusieurs fées répétant sans cesse " Dimanche, lundi ". Alors, avec son violon, il décida d'accompagner leur chant tout en prolongeant les paroles : " Dimanche, lundi, mardi. " Emerveillée par cet apport bienveillant, la reine des fées le félicita et toucha sa bosse pour la faire disparaître aussitôt. Dans un village voisin, un autre bossu, vilain celui-là, eut vent du miracle. Aussi se rendit-il à son tour au Château des fées et, lorsque les fées entonnèrent leur chant, il brailla un horrible " Mercredi ! " avant de réclamer son dû. Pour le punir de cette odieuse intrusion, la reine des fées lui lança la bosse du premier sur le torse. C'est ainsi qu'il revint encore plus difforme dans son village. Tout aussi paisible que le Château des fées, mais enserrée cette fois de hauts arbres, à la lisière d'une clairière où dodeline un fin ruisseau, la Roche des fées est l'ultime étape du périple en compagnie de Marie-Laure Alff. Les randonneurs peuvent y accéder via le village de Corbion, à Bertrix, en empruntant un chemin descendant à travers la forêt pendant une vingtaine de minutes. Ici, aucune légende précise ne semble associée au lieu, en dépit de son appellation. Qu'importe : la petite clairière offre un cadre éminemment intimiste, où un barbecue en pierre et quelques bancs accueillent les promeneurs à l'ombre des arbres qui la bordent. Dans ces terres empreintes de légendes, l'important n'est pas tant d'y croire que d'en percevoir la voluptueuse atmosphère. Si vous souhaitez vous balader dans la région, Wallonie Bruxelles Tourisme vous propose une balade de 6,9 kilomètres. Vous la retrouverez dans la carte ci-dessus ou vous pouvez la télécharger en format GPX sur le site de Wallonie Bruxelles Tourisme..