Pendant six semaines, Le Vif vous emmène à la découverte des contes et légendes de Wallonie. Cette semaine : en route vers le Brabant wallon. Les saints s'y amusent : saint Paul à Walhain, saint Martin et saint Vincent à Nil. Entre eux, un entrelacs de chemins pavés, de moulins et de tours fortifiées, signes d'une longue histoire. Profitez-en pour vous balader dans la région, Le Vif vous propose ses bons plans pour manger, boire et dormir.
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Le brouillard était à couper à la serpe. Les flocons de neige lui fouettaient le visage, sans pitié pour son rang ni sa fortune. Quelle idée, aussi, de se rendre à pied, de nuit, de Blanmont à Nil-Pierreux ! Deux kilomètres à peine, certes, mais assez pour se perdre entre les champs, quand le ciel se déchaîne. " Si je m'en sors vivant, jure l'intrépide, je promets d'offrir des pains blancs aux hommes de la paroisse de Nil-Saint-Vincent et des alentours. " Porté par le vent, le son d'une cloche lui caresse les oreilles : le clocher de l'église de Nil-Saint-Vincent s'ébroue. Ainsi, l'homme parvient-il à se diriger et à atteindre ce village. Transi mais sauvé, il se rend directement au presbytère où il raconte au curé la promesse qu'il a bien l'intention de tenir. Il fera donc distribuer des pains de froment " à chaque homme marié de Nil-le-Pierreux, à chaque veuf ou veuve de ce hameau, de Nil-l'Abbesse et de Nil-Saint-Vincent, à chaque habitant, grand ou petit, de Nil-Saint-Vincent et à chaque homme de Blanmont ", relatent, au mitan des années 1800, Jules Tarlier et Alphonse Wauters dans leur ouvrage Géographie et histoire des communes belges. Pour s'en assurer, l'homme reconnaissant fera don de deux parcelles de terre situées à Nil-Saint-Vincent, dont la location doit permettre cette distribution de pains, chaque année, le Vendredi saint. La tradition, lancée en 1787, lui survivra. Après lui, des pains blancs seront encore offerts aux plus démunis, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Ensuite, le geste s'effi- lochera peu à peu. Longtemps, le clocher de Nil lancera au ciel sa " sonnerie aux perdus ", à la mémoire de l'égaré. Comme un phare sonore... C'est à ces distributions de pains, à cette odeur de mie fraîche, que l'on pense lorsque l'on s'approche du moulin de Tiège. Planté depuis 1834 à la limite des villages de Nil-Saint-Vincent et de Nil-Saint-Martin, ce moulin à vent ne moud plus aucune farine depuis 1946, lorsque son dernier meunier s'est éteint. Son nom vient du wallon tîdge, francisé en tiège, qui désigne un vieux chemin de terre à ornières. Classé monument historique en 1846, il fait désormais le bonheur d'un propriétaire privé. Toute sa machinerie intérieure et ses principales pièces de charpente d'origine ont heureusement été conservées. Il fut un temps, lointain, où Nil comptait trois moulins... et quatre Nil, du nom de ce ruisseau qui court sur 13 kilomètres, de Walhain à Blanmont. Au Moyen Age en effet, Nil-Pierreux, Nil-Abbesse, Nil-Saint-Vincent et Nil- Saint-Martin coexistaient. " Ce territoire était morcelé en une dizaine de seigneuries dont les principales relevaient de l'évêché de Liège (Nil-Pierreux et Nil-Saint-Vincent), de l'abbaye Saint-Gertrude de Nivelles (Nil-Abbesse), de l'abbaye de Gembloux (une partie de Nil-Saint-Martin) et des seigneurs de Walhain (le hameau d'Alvaux et une autre partie de Nil-Saint-Martin) ", apprend-on à l'admini- stration communale de Walhain. En 1795, les deux communes de Nil-Saint-Vincent et de Nil-Saint-Martin furent créées avant de former, en 1812, la nouvelle entité de Nil-Saint-Vincent, qui recouvrait Nil-l'Abbesse, Nil-Pierreux, Vaux, et Nil-Saint-Martin. " C'est Napoléon qui a signé ce décret depuis Moscou, le 21 septembre ", précise Micheline Dossogne, mémoire du village. Toutes ces entités tomberont, lors de la fusion des communes en 1977, dans l'escarcelle administrative de Walhain qui les avalera d'un coup. Un moulin, il en est un autre sur ces terres léchées par le Nil : le moulin al Poudre, qui affiche au moins 400 printemps. Jadis moulin à huile, ou stordoir, il a aussi été utilisé pour broyer des minéraux et des écorces de chêne, dont on recueillait pigments et tanins. Il doit son nom à Napoléon Bonaparte qui, en 1815, y fit stocker ses munitions. En 1865, une brasserie s'y installe, qui sera à l'origine de la Vieux-Temps. Il servait encore, en 1963, pour la mouture des céréales. Le moulin est aujourd'hui aux mains d'un propriétaire privé, qui l'a transformé en centre pour événements. Durant des décennies, l'eau du Nil a aussi fait tourner les meules du Moulin d'Alvaux, une bâtisse dont la création remonte au xvie siècle, même si ce qu'il en reste aujourd'hui date plutôt des xviiieet xixe siècles. C'est le dernier vestige d'un domaine qui comportait aussi un donjon, la tour d'Alvaux, également appelée tour des Sarrasins, qui date de la moitié du XIIe siècle. Implantée à Nil-Pierreux, au lieu- dit Vaux, cette imposante construction médiévale en forme de carré de 10 mètres de côté était destinée à abriter l'un des enfants de la famille Walhain, propriétaire du château du même nom. Plantée au milieu d'un terrain marécageux enserré par deux bras de l'Orne, elle a désormais perdu sa toiture. Ses murs atteignent les quinze mètres de hauteur et dépassent les deux mètres d'épaisseur. Le domaine appartenait au départ à l'abbesse de Nivelles. Selon un acte signé en l'an 1199, l'abbesse Berthe, après avoir déclaré qu'elle possédait à Nil " un terrain désert, inculte et dont elle n'espérait retirer aucun produit, en fit donation à Arnoul de Walhain et à son fils, à la charge de payer à la Saint-Remi un cens annuel de dix sous, monnaie de Bruxelles " (sic). Racheté par un privé, le terrain qui abrite la tour est aménagé en camping depuis 1970. Riche de ses moulins, ce petit coin de terres brabançonnes l'est aussi de son sous-sol. Dès le Moyen Age, on extrayait ainsi de la carrière des Trois Fontaines, à Nil-Pierreux, du quartzite dont on faisait des moellons. On les retrouve dans les murs de la tour d'Alvaux comme dans ceux du château de Walhain. " Au xixe siècle, racontent Bernard Delcambre et Jean-Louis Pingot dans la Carte géologique qu'ils ont réalisée pour la Région wallonne, l'extension de ces carrières prit une grande importance avec la production de pavés destinés à la construction des principaux axes routiers de la région. En 1879, cette industrie procurait de l'emploi à trois cents personnes à la carrière des Trois Fontaines, à Nil-Pierreux, avant de péricliter à partir de 1885. Le coin comptait jadis cinq sites du même acabit. Aujourd'hui, des plongeurs s'entraînent dans la carrière des Trois Fontaines. L'égaré de notre conte n'a jamais dû se douter que, tout perdu qu'il fût, il se trouvait, à Nil-Saint-Vincent, à quelques pas du centre géographique de la Belgique, au lieu-dit Le Tiège. Ce rare privilège a évidemment suscité de longues querelles de clochers. Jusqu'en 1998, c'est en effet Ittre qui s'enorgueillissait de cette particularité nombriliste. Celle-ci n'était pourtant due qu'à un oubli : Ittre détenait la palme si l'on ne tenait pas compte du rattachement des cantons de l'Est à la Belgique, qui date pourtant de... 1919. Le calcul du géographe Jean-Georges Affholde a définitivement réglé le litige. Depuis lors, un petit monument signé par l'architecte walhinois Bernard Defrenne marque, à Nil, ce lieu central pour l'éternité. L'éternité, c'est presque l'âge des deux tumulus que l'on peut encore deviner dans le hameau de Libersart, à proximité de Tourinnes-Saint-Lambert (Walhain-Saint-Paul). Signes qu'un village était implanté sur les lieux aux iie et iiie siècles, ces tombes gallo-romaines sont hautes de plusieurs mètres et distantes d'une centaine de mètres. " La présence de tumulus en Hesbaye est relativement fréquente, rappelle-t-on à la maison du tourisme du Brabant wallon. On en dénombre, encore aujourd'hui, une petite cinquantaine dans un espace géographique regroupant le Brabant wallon, le sud du Limbourg, la province de Liège et le nord de celle de Namur. Il en existait beaucoup plus, mais bon nombre de ceux-ci ont disparu à l'heure actuelle. Le développement de la Cité des Tongres et le tracé de nombreuses routes romaines dans la région, dont l'importante chaussée Bavay-Tongres- Cologne, explique en partie la prolifération de ces tombes gallo-romaines. " Les fouilles qui ont été menées sur place en 1910 et 1911 n'ont livré aucun secret : les pillards avaient sans doute déjà fait leur oeuvre. Au château de Walhain-Saint-Paul, c'est le temps qui a tristement fait son oeuvre. Erigée à la fin du xiie siècle, cette construction médiévale militaire, aujourd'hui en ruine, était le centre d'une seigneurie relativement puissante à l'échelon régional. En 1532, Charles Quint en fit même le chef-lieu d'un comté comprenant Opprebais, Glimes, Hévillers et Wavre. Abandonné après la Révolution française, il est désormais classé et a été racheté, en 2009, par l'Institut du patrimoine wallon. Un projet de restauration est lancé. En l'attendant, le grand feu de la fin de l'hiver y crépite toujours. Nul doute que certains égarés regardent, de loin, les étincelles s'en envoler.