Faut-il " tourner la page " des attentats pour revenir à une certaine normalité ou oeuvrer à un sursaut pour " refaire société " ?

L'expression " tourner la page " est ambiguë. Bien sûr, il faut vivre. C'est essentiel. Dans le même temps, il serait irresponsable de croire qu'il suffira d'écraser l'Etat islamique dans quelques mois pour revenir à la normale. Nous sommes entrés dans un autre cycle historique, différent de celui de la grande alternance européenne du XXe siècle entre deux guerres totales et une guerre froide. Notre société repose certes sur un certain nombre de principes. Mais elle n'a pas réussi à répondre à des interrogations essentielles : la question sociale, l'intégration culturelle, le codéveloppement... Nous payons donc aussi le prix de nos faiblesses. Cela requiert un sursaut et la perspective d'une action citoyenne de longue durée.
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L'expression " tourner la page " est ambiguë. Bien sûr, il faut vivre. C'est essentiel. Dans le même temps, il serait irresponsable de croire qu'il suffira d'écraser l'Etat islamique dans quelques mois pour revenir à la normale. Nous sommes entrés dans un autre cycle historique, différent de celui de la grande alternance européenne du XXe siècle entre deux guerres totales et une guerre froide. Notre société repose certes sur un certain nombre de principes. Mais elle n'a pas réussi à répondre à des interrogations essentielles : la question sociale, l'intégration culturelle, le codéveloppement... Nous payons donc aussi le prix de nos faiblesses. Cela requiert un sursaut et la perspective d'une action citoyenne de longue durée. Il est important que l'Etat, quel qu'il soit, exprime son soutien aux victimes et à leurs proches. La Belgique l'a fait. La France l'a fait. La solennité dont a fait preuve l'Hexagone peut se comprendre. La France a été touchée par un plus grand nombre de victimes, en 2015 et en 2016. Sur ce sujet sensible, il est très difficile de donner un point de vue idéal. Il serait cependant utile que cette solidarité puisse être étendue à d'autres victimes, dont on parle trop peu. Les violences faites aux femmes, par exemple, mériteraient une action beaucoup plus déterminée. En outre, une autre dimension ne peut pas être prise en charge par les hommages. La terreur n'entend pas seulement semer la mort ; elle sème aussi la peur. Or, si nous sommes capables de nous protéger de la mort, à travers l'action de la police, de l'armée et de l'Etat de droit, nous ne sommes pas armés pour nous protéger de la peur. Ma crainte est qu'on néglige cet aspect-là des conséquences des attentats et qu'en généralisant une forme d'état d'urgence, on ne fasse qu'empirer la situation. Au quotidien, on n'a pas l'impression que les gens soient terrorisés. Mais ils vivent avec une peur lancinante. En France, elle s'est installée profondément dans la société et s'exprime dans les urnes. Des citoyens adoptent des positions politiques qui la traduisent. Sur ce plan, la Belgique est davantage protégée des dérives extrémistes. Même si y prospèrent également chez certains dirigeants des discours de peur. On se protège de la peur en investissant dans l'éducation, la culture, les médias, les associations de quartier... Dans tous les lieux où l'on peut aborder ces questions sans faux- semblants. Avoir peur est normal. La question n'est pas là. L'enjeu est de ne pas vivre dans la peur et de ne pas l'ériger en référentiel pour nos démocraties. Nous sommes entrés dans une phase de longue durée au cours de laquelle des attentats seront commis sur le sol européen et l'espace public sera de plus en plus militarisé. Si nous ne parvenons pas à reconstruire une citoyenneté exigeante qui se donne les moyens de dépasser les peurs, nous risquons de vivre une situation extrêmement délicate. Je suis convaincu que des actions sont menées dans les écoles et les universités. Mais elles restent trop limitées. Des signaux politiques forts devraient être envoyés en termes d'investissements financiers. C'est le moment ou jamais. Or, que constate-t-on ? On a développé un discours de peur face aux migrants et aux réfugiés, tout le contraire d'une parole centrée sur l'accueil et sur les défis de l'hospitalité. Difficile de répondre de façon tranchée. Les attentats ont précisément pour objectif de semer le doute et de fragiliser les expériences multiculturelles. La peur provoque la défiance. L'enjeu est donc de recréer des liens de confiance. C'est un test pour nos sociétés. Oui. Et cela pose une question beaucoup plus profonde : le fait démocratique n'est plus une évidence. C'est ce que le vote extrême décrit : la démocratie n'a plus beaucoup de sens dans la mesure où elle ne nous protège pas ; aussi est-on prêt à tout pour vivre dans la sécurité, au mépris, le cas échéant, des droits les plus élémentaires. Autant dire que c'est aller droit dans le mur. Il ne fait pas de doute que l'Etat a la mission de protéger la population mais dans la limite du respect de l'Etat de droit et en maintenant une exigence forte sur les droits fondamentaux... Or, on voit que des digues commencent à céder. Non. Mais je pense qu'on est sur une ligne de crête. Oui, oui et oui. Les Européens ont tout à apprendre des populations de pays qui ont été marqués par une violence profonde, structurelle, en Amérique latine, en Afrique ou au Proche-Orient. Par delà les atrocités qu'elles ont connues, ces sociétés ont développé une qualité humaine, une profondeur morale et une créativité culturelle qui devraient nous rendre beaucoup plus modestes. Il y a dans ces pays-là une solidarité du quotidien qui fait cruellement défaut à l'Europe. Oui. Mais j'utiliserais un mot plus basique : ce sont tout simplement des leçons de solidarité. Nous avons connu en Europe une conception de la solidarité qui était à la fois très forte et très faible. Très forte parce qu'elle était relayée par des institutions. Très faible parce que, du coup, elle n'a pas suffisamment percolé dans la société. Or, nous avons besoin de solidarité du quotidien pour surmonter la peur.