Peut-on jamais retrouver quelque chose qu'on n'a pas vraiment cherché, parce qu'on ne savait même pas qu'on l'avait perdu? Mercredi 12 mai, à la Chambre, le chef de groupe N-VA Peter De Roover souhaitait à Alexander De Croo "la bienvenue, de retour dans le groupe que vous aviez quitté". "Je me réjouis de revoir un Alexander De Croo libéral", renchérissait son voisin de travée Denis Ducarme. Le Premier ministre venait d'afficher à la tribune de la Chambre son opposition à une "société de pass", pasjesmaatschappij en néerlandais. "Notre liberté ne dépendra pas d'un pass", avait lancé le libéral de Brakel. Il évoquait le Covid Safety Ticket demandé aux festivaliers de la fin de l'été, limité dans le temps, mais pas les cartes, les passeports, les permis, les diplômes, les tickets, les abonnements, les justificatifs et les certificats qui conditionnent nos existences contemporaines sans, manifestement, restreindre autant nos libertés chéries.
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Peut-on jamais retrouver quelque chose qu'on n'a pas vraiment cherché, parce qu'on ne savait même pas qu'on l'avait perdu? Mercredi 12 mai, à la Chambre, le chef de groupe N-VA Peter De Roover souhaitait à Alexander De Croo "la bienvenue, de retour dans le groupe que vous aviez quitté". "Je me réjouis de revoir un Alexander De Croo libéral", renchérissait son voisin de travée Denis Ducarme. Le Premier ministre venait d'afficher à la tribune de la Chambre son opposition à une "société de pass", pasjesmaatschappij en néerlandais. "Notre liberté ne dépendra pas d'un pass", avait lancé le libéral de Brakel. Il évoquait le Covid Safety Ticket demandé aux festivaliers de la fin de l'été, limité dans le temps, mais pas les cartes, les passeports, les permis, les diplômes, les tickets, les abonnements, les justificatifs et les certificats qui conditionnent nos existences contemporaines sans, manifestement, restreindre autant nos libertés chéries. Ainsi Alexander De Croo, en une demi-minute d'habile rhétorique, redevenait le libéral qu'il n'avait en fait jamais cessé d'être, et qu'il n'était même jamais devenu, parce qu'ainsi il avait été conçu, et comme tel il était né. Son libéralisme, Alexander De Croo le doit en effet autant au lignage qu'à l'action, et bien plus à la position qu'à la dissertation. Libéral, il l'était déjà lorsque, le montrant à nos confrères flamands de Humo, en 1977, son père Herman, ministre de l'Education nationale, disait de lui qui n'avait encore qu'un peu plus d'1 an "ce petit-là, il va nous mener loin". Il l'était encore vingt ans plus tard à Bruxelles puis à Chicago, d'où il sortit avec deux MBA, deux pass pour une grosse société, le Boston Consulting Group, qu'il rejoignit dès l'an 2000 et qu'il quitta en 2006 pour fonder sa propre société de conseil, spécialisée en propriété intellectuelle. Il l'était toujours en 2009 lorsqu'il rassembla, sans se faire élire pour autant, 48 000 suffrages sur son nom, sur la liste Open VLD pour le Parlement européen. Et libéral, Alexander De Croo l'était encore plus l'été suivant, lorsqu'il se présenta pour succéder à Guy Verhofstadt à la présidence de son parti. Il faut "revenir à la base" du libéralisme, clamait alors le fringant candidat, aîné certes d'un ministre d'Etat, mais alors pas encore mandataire. Cette "base", répétait-il alors, était socio-économique. "Il n'y a qu'une solution pour les finances publiques: faire des économies", déclarait-il à nos confrères de Knack début août 2009, pour la première véritable interview politique de sa carrière. Il faisait alors l'apologie d'une "nouvelle manière de penser" assez typique de celle d'un ancien consultant du BCG avec deux MBA: "Le temps où nous pouvions travailler pour le même employeur pendant toute notre vie est révolu. Cela signifie que presque tout le monde, à un moment donné de sa vie, va perdre son emploi. Il est important de se défaire du drame derrière un licenciement, et que les gens ne paniquent plus parce qu'ils ne pourront plus payer les traites de leur maison. C'est possible en augmentant éventuellement beaucoup les allocations dans un premier temps, mais aussi en les limitant dans la durée", expliquait-il, tout en se refusant à s'engager, et le parti qu'il espérait présider avec lui, dans "une nouvelle discussion sur les fondements du libéralisme, par exemple par rapport au socialisme. Cela ne nous aiderait pas." Cette ligne principalement socio-économique, sans épanchements doctrinaux mais avec quelques fétiches (l'indexation automatique, disait-il en 2012 lors d'un débat avec Paul Magnette, "détruit des jobs, affaiblit l'économie et, partant, nos possibilités de financer notre système social"), enrobée de formules managériales sur l'agilité ou le pragmatisme et d'adages de consultant émoulu de Solvay, séduisit les militants qui, en deux tours, préférèrent Alexander De Croo à Gwendolyn Rutten et Marino Keulen. La ligne De Croo se traversait de sorties piquantes: près d'un an avant le tragique "alea jacta est" d'avril 2010, qui mena à des élections anticipées, il avait déjà, sur Twitter, qualifié la note d'information d'un gouvernement flamand qui se formerait sans l'Open VLD de "papier toilette". Alexander De Croo avait un bagage et de l'allant. Il n'avait pas besoin de doctrine. Vincent Van Quickenborne, plus visible soutien d'Alexander De Croo dans l'élection présidentielle, et beaucoup plus versé dans la controverse conceptuelle que son jeune camarade, serait sa boussole théorique. "Q", certaines fois, lui indiquerait le chemin du refuge politique aussi. Le Courtraisien lui céda, à l'automne 2012, son ministère des Pensions dans le gouvernement Di Rupo, réorientant décisivement la carrière de De Croo, l'aidant à troquer son habit présidentiel un peu déchiré déjà contre une toque ministérielle immaculée. Toujours boussole, toujours refuge, c'est "Q",vice-Premier ministre Open VLD du premier gouvernement De Croo, qui contribuerait à empêcher que la Vivaldi ne satisfasse trop les syndicats en général et la FGTB en particulier, pendant les discussions autour de l'accord interprofessionnel. Comme président, Alexander De Croo avait précipité des élections calamiteuses pour l'Open VLD, en mai 2010. Il s'était un peu racheté au coeur des siens en forçant durement les socialistes à faire saigner le leur. Alexander De Croo, en effet, fut le cauchemar du PS d'Elio Di Rupo pendant les infinies négociations menant à l'installation du gouvernement d'Elio Di Rupo. C'est lui qui força les socialistes francophones à mettre la limitation de l'allocation d'insertion et la dégressivité des allocations de chômage au programme de l'exécutif fédéral. Comme vice-Premier ministre et ministre des Pensions d'Elio Di Rupo, pendant que Maggie De Block crevait l'écran à la Migration, il maintint la ligne libérale flamande. Elle serait dure: il fallait faire des économies et activer les chômeurs, et l'Open VLD devait se distinguer du socialisme du PS. Comme vice-Premier ministre et ministre de la Coopération et de l'Agenda numérique de Charles Michel, pendant que Maggie De Block se prenait les pieds dans le tapis de la Santé publique, il infléchit la ligne libérale flamande. Elle serait plus douce: il fallait faire des économies et activer les chômeurs, mais l'Open VLD devait présenter un libéralisme différent de la N-VA, qui lui avait pris des dizaines de milliers d'électeurs et de nombreux mandataires. A la Coopération notamment, De Croo reformula imperceptiblement son message, invoquant là-bas l'espoir d'une mondialisation heureuse, ramenant ici l'aspiration à davantage d'égalité des chances. Une loi porte d'ailleurs son nom, avec la prétention émancipatrice d'une modernité libérale où chacun peut s'en sortir s'il le veut. La loi De Croo légalise un statut très faiblement taxé aux travailleurs - partiels - des plateformes numériques, dans l'économie dite "collaborative". Avec l'engagement féministe proclamé avec la publication, en 2018, de son livre Le Siècle de la femme. Comment le féminisme libère aussi les hommes, le bilan posait plutôt le quadragénaire en liberal à l'anglo-saxonne, façon Macron 2017, plutôt qu'en notable conservateur de la vallée de la Dendre. Alexander De Croo fut ainsi le salut du PS de Paul Magnette pendant les infinies négociations menant à l'installation du gouvernement d' Alexander De Croo. C'est lui qui aida à forcer les libéraux francophones à mettre la hausse des allocations de chômage, des pensions et du salaire minimum, et le refinancement des soins de santé, au programme de l'exécutif fédéral. Le Premier ministre, parfait bilingue, ronronne aujourd'hui de se voir posé "boven de mêlée" par la presse flamande. Mais c'est paradoxalement avec des libéraux que le libéral de naissance se querelle le plus. Le MR est sorti sans trophée ostensible de la négociation fédérale, et y a perdu le 16 rue de la Loi. Georges-Louis Bouchez et Denis Ducarme, de l'extérieur, mais aussi Sophie Wilmès, David Clarinval et même, quoique beaucoup moins, Mathieu Michel, de l'intérieur, dénoncent de dangereux renoncements au libéralisme de leurs pères à tous. A la Chambre, c'est Jean-Marie Dedecker, bourgmestre de Middelkerke, député apparenté N-VA et, surtout, ancien candidat malheureux à la présidence du VLD en 2004 (il avait récolté 38%, contre Bart Somers, défaite flatteuse qui avait mené à son départ du parti en 2006), qui crie à la liberté trahie: liberté économique lorsqu'il accuse Alexander De Croo d'avoir plié sous la pression de Pierre-Yves Dermagne et Paul Magnette dans la négociation sur la norme salariale, et liberté politique lorsqu'il accuse Alexander De Croo de s'être aplati sous la presse de Frank Vandenbroucke et de Marc Van Ranst dans la lutte contre la propagation du coronavirus. Mais Alexander De Croo est, dans ces procès en antilibéralisme, son meilleur avocat. Il est celui qui a annoncé le retour des libertés perdues, vexant Vandenbroucke et Van Ranst, lors du dernier comité de concertation. Et son programme de gouvernement n'a en fait rien revu des mesures économiques du précédent, et ce sont des ministres socialistes qui doivent aujourd'hui se défendre de participer à un exécutif qui n'est pas revenu sur la pension à 65 ans, ni sur le tax shift, ni sur la réforme de l'ISOC (Déclaration à l'impôt des sociétés), ni sur les flexijobs. Et puis, le libéralisme, au fond, est une doctrine d'un confort agréable: elle autorise facilement ses zélateurs à la contradiction. C'est celle de John Locke, qui magnifiait au XVIIe siècle les libertés civiles tout en défendant l'esclavage, et qui octroyait la liberté de conscience à tous, sauf aux catholiques et aux athées, aussi bien que celle d'Alexander De Croo, ce libéral du nord qui faisait tout pour ne plus embêter les socialistes du sud.