Jean-Marc Priels
Jean-Marc Priels
Psychologue clinicien, Président du groupe de travail "Reconnaissance du psychologue clinicien" de la Fédération Belge des Psychologues.
Opinion

07/11/13 à 14:29 - Mise à jour à 14:29

La psychologie clinique enfin légalement reconnue.

A grand coup médiatique, le 5 novembre dernier, il a été annoncé que la psychologie clinique sera très prochainement légalement reconnue en tant que profession de santé. La Fédération Belge des Psychologues a fait preuve de ténacité. Le travail parlementaire sur ce dossier a en effet débuté il y a plusieurs années déjà pour - enfin - aboutir à un large consensus au sein de la majorité parlementaire. Les psychologues cliniciens s'en réjouiront. Tout vient à point à qui sait attendre !

La psychologie clinique enfin légalement reconnue.

© Belga

L'écho de la presse francophone retient que les six partis de la majorité politique, sous l'impulsion de Marie-Claire Lambert (PS) ont conclu un accord et que Ecolo / Groen s'est joint à la décision. Les médias mettent l'accent sur la psychothérapie et mentionnent de façon secondaire que la psychologie clinique est également inscrite dans le texte de la proposition de loi.

L'écho de la presse néerlandophone indique que les six partis de la majorité politique, sous l'impulsion de Nathalie Muylle (CD&V) ont conclu un accord politique et que Groen / Ecolo s'est joint à la décision. Les médias mettent l'accent sur la psychologie clinique et mentionnent de façon secondaire le fait que la psychothérapie est également légalement inscrite dans le texte de la proposition de loi.

Il est à tout le moins étonnant que les soins - de santé mentale - soient perçus de façon aussi différente dans chacune des communautés linguistiques !

Il aura fallu 20 ans de travaux acharnés pour que le psychologie clinique soit enfin reconnue comme profession de santé et que des critères soient esquissés pour encadrer la formation et le port du titre de psychothérapeute.

Le psychologue clinicien dans l'exercice autonome de sa profession.

La psychologie clinique sera insérée dans l'AR 78 en tant que nouvelle profession de santé. La pratique du psychologue clinicien est désormais définie comme un exercice autonome. Elle concerne la prévention, l'examen, l'établissement du psychodiagnostic, le dépistage, l'accompagnement et la prise en charge des souffrances psychiques ou psychosomatiques. L'agrément de psychologue clinicien sera accordé à titre individuel aux praticiens ayant satisfait aux exigences des cinq années d'un cursus universitaire de Master en psychologie clinique.
Pas moins de 12.000 psychologues cliniciens qui exercent à ce jour leur métier dans le secteur de la santé sortiront de facto de le l'illégalité. Jusqu'ici en effet leur pratique était tolérée mais était, au pied de la lettre, un exercice illégal de la médecine. Les psychologues cliniciens sortent donc définitivement de cette ambiguïté. Désormais ces 12.000 praticiens pourront exercer leur profession de façon autonome. La psychologie n'a certes jamais fait partie des professions paramédicales mais le principe d'autonomie explicitement citée dans le texte légal valide définitivement le fait que le psychologue clinicien ne travaille pas sous couvert de prescriptions médicales. Il est par contre à retenir que, dans un exercice responsable de sa profession, le psychologue clinicien est bien obligé de coopérer chaque fois que nécessaire avec un médecin. Les prises en charge concertées sont ainsi nécessaires dans les limites de ce que prescrit le code de déontologie propre à la profession de psychologue.
La question la plus souvent formulée est de savoir ce que cette loi changera. Tout d'abord la coopération entre le médecin et le psychologue est appelée à s'accroitre. L'insertion de la profession dans l'AR 78 implique que le psychologue clinicien pourra prendre part à un réseau de soins régional, à une plate-forme de communication électronique interprofessionnelle et à toute initiative qui organise la concertation autour du dossier du patient, etc. La profession sera par ailleurs invitée à émettre des avis et à se faire représenter dans les structures de réflexion et dans certaines instances décisionnelles propres à la santé publique. Il deviendra plus clair pour les médecins quant à savoir ce qu'est ou ce que n'est pas un psychologue clinicien. La collaboration en sera facilitée au meilleur bénéfice du patient.

De manière indirecte il en découle ensuite que, à terme, les possibilités d'un remboursement des consultations chez un psychologue clinicien pourra être mis à l'étude. Contrairement à ce qui est annoncé haut et fort dans la presse de ces derniers jours, ce remboursement n'est pas à espérer avant longtemps. A ce stade on peut seulement estimer que la reconnaissance dans la loi ouvrira des portes pour, à l'avenir, faciliter l'accessibilité financière des patients aux soins psychologiques. Ce n'est pas pour autant qu'il faut craindre, comme les mutuelles l'ont très rapidement proclamé, une explosion du budget de la santé. L'investissement de la société envers le travail du psychologue clinicien risque au contraire de surprendre par le bénéfice qu'il engendrera. Des recherches menées au Canada (Canadian Institute for Health Information, 2011) et en France (Dezetter, 2012) ont déjà montré que le remboursement des interventions psychologiques représente un bénéfice non négligeable facilement chiffrable à l'échelle macro-sociale. N'oublions pas que la Belgique compte parmi les pays dans lesquels la consommation de psychotropes est la plus élevée et il est estimé qu'un tiers des personnes en incapacité le sont à cause de problèmes psychiques.

Une large règlementation pour la psychothérapie

Tandis que la profession de psychologue correspond à des exigences particulièrement claires, il apparaît qu'il en va tout autrement pour la psychothérapie dont les critères retenus pour la formation sont très larges. Sur ce point il est assez déplorable que le texte de la proposition de loi ne tienne pas compte de l'avis émis par les experts du Conseil supérieur de la Santé. L'avis en question mentionne très clairement que pour pouvoir valablement accéder à une formation en psychothérapie, il convient de disposer d'une formation universitaire minimale en psychologie clinique. La qualité des prestations est à ce prix. Or la proposition de loi actuelle oblitère totalement cette exigence et donne accès aux formations de psychothérapie à une large partie des bacheliers du domaine des soins de santé, de l'éducation et des sciences sociales, etc. qui auront suivi un programme minimal en psychologie avant de pouvoir entamer une formation de 4 années en psychothérapie. L'objectif avoué de Madame Onkelinx était pourtant bien d'assurer la qualité maximale de l'offre psychothérapeutique aux patients. Il aurait donc été plus cohérent qu'elle place la barre des formations préalables à un niveau plus élevé !

Quoi qu'il en soit quant aux inquiétudes liées à ces critères de formation minimale de base qui ne sont pas rencontrés, la proposition de loi prévoit la mise en place d'un Conseil fédéral de la psychothérapie qui aura pour mission de préciser une série de critères de reconnaissance non encore établis. Le tout sera ensuite repris dans des arrêtés d''exécution de sorte que l'habilitation à l'exercice de psychothérapie soit rendu effectif. Le principal obstacle à craindre provient alors du fait que le Conseil fédéral de la psychothérapie sera composé de pas moins de 32 membres. Les représentants qui y siégeront seront issus des diverses associations professionnelles et reprendra les quatre approches thérapeutiques jusqu'ici reconnues. Le champ de la psychothérapie compte des dizaines d'associations professionnelles. La première tâche de taille sera probablement de déterminer celles qui seront le plus représentatives et de vérifier que chacun des 32 représentants proposés rempli les critères d'éligibilité. Le secteur de la psychothérapie est complexe. A plus d'une reprise ces dernières années, il a montré combien il pouvait être conflictuel. En un sens, il est à espérer que des dissensions et difficultés internes ne viendront pas ralentir le processus. En un autre sens on peut le craindre !

Est-ce un problème pour le psychologue clinicien ? Pas vraiment puisque la psychologie clinique est désormais reconnue en tant que telle comme une nouvelle profession de santé et ce d'une façon séparée de la psychothérapie. Les personnes ayant des plaintes psychiques pourront donc trouver une alternative valable ou un accompagnement complémentaire aux prises en charge médicamenteuses. Les psychologues cliniciens pourront enfin exercer de plein droit leur profession et pratiquer dans un cadre des soins de santé en première ligne. Une nouvelle perspective s'ouvre donc dans la prise en charge des problématiques de santé puisque la dimension psychologique des soins à la personne s'affirme définitivement comme essentielle en regard du modèle biomédical classique.

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